angles de vue...

Point de vue africain sur des questions de la culture et de l'actualité. Petit journal des idées de l'auteur. Les rêves et l'imagination d'un homme qui a vu sourire les étoiles et qui s'est promis de sentir le parfum de toutes les matinées embaumées.

28 mai 2007

Zoom sur Edward Saïd et l'orientalisme (Saïd 1)


Qu'est ce que l'orientalisme ?

Comment l'Occident a créé l'Orient

Edward_W

                      On ne parlera bien évidemment pas ici de l’orientalisme en peinture, mais de ce que l’intellectuel américano-palestinien, Edward W. Saïd (1935-2003), nomme ainsi, en désignant une grande partie de ce que l’Occident a amassé comme savoir et comme imaginaire (peinture comprise) sur les autres cultures, notamment sur l'Orient .

Professeur de littérature comparée à l’université de Columbia de 1963 à 2003, Edward Saïd est l’un des intellectuels arabes les plus célèbres et les plus écoutés. Ses livres sont traduits en plus de trente cinq langues et ses analyses font encore débat.

Il a notamment écrit Culture et impérialisme (2000) et L’orientalisme. L’orient créé par l’Occident (publié en anglais en 1978 et traduit en français en 1980). Incontestablement, ce dernier livre fut un grand évènement. Certains y voient l’acte inaugural de ce que l’on appelle les Postcolonial Studies. Selon Maxime Rodinson, un « orientaliste » de renom (même s’il refuse ce titre), les analyses qui y sont développées sont « justifiées » et historiquement fécondes. Elles ont suscité dans le milieu des orientalistes professionnels  « quelque chose comme un traumatisme » (Rodinson, 1993, P.13), dont le résultat fut une salutaire remise en cause.

« Le mérite de Saïd est d’avoir contribué à définir mieux l’idéologie de l’orientalisme européen (en fait, surtout anglo-français) au XIXe et XXème siècle et son enracinement dans les objectifs politiques et économiques européens d’alors. L’analyse qu’il en donne est intelligente, sagace, souvent pertinente » (Rodinson, La fascination de l’islam, Paris, Ed. Agora, 1993, P.14)

Selon Daniel Rivet, cette publication « coïncida avec l’exténuation du genre [de l’orientalisme] et contribua à sa mise à mort symbolique de manière retentissante » (« Culture et impérialisme en débat » in Revue d’Histoire moderne et contemporaine n° 48-4, octobre-décembre 2001.)

On peut caractériser globalement l’orientalisme comme étant un savoir et un imaginaire – légitimes et institutionnalisés – construits discursivement et patiemment pendant des siècles par «l’Occident» sur «l’Orient», savoir et imaginaire issus d’une position de puissance et qui portent les signes de l’autorité et de l’évidence comme marques de cette position et des intérêts qui s’y attachent.

Comme un ensemble réglé de rêves, d’images, de connaissances spécialisées, l’orientalisme est foncièrement dichotomique. C’est une vision qui réduit tout à deux. Elle dit : «il y a Nous, il y a Eux et ils sont tellement différents de nous, avec ce supplément d’évidence qu’on prend rarement la peine de préciser : « nous sommes supérieurs à eux, (parce que) plus puissants qu’eux ». A ce Nous, centre et source de toutes les références et de toutes les valeurs, est assignée une patrie-identité hypothétique, l’Occident, et une altérité excessive dans sa différence, l’Orient, quelque soit, par ailleurs, le lieu réel où cet autre est situé : Indien, Chinois, Persan, Arabe, Egyptien, Maghrébin, etc., sont autant de variétés de surface d’un seul et même Autre : l’Oriental.

L’orientaliste traditionnel se proposait de jouer un rôle de médiateur culturel. Il s’érigeait en traducteur interprète des complexes et étranges comportements « musulmans » aux non initiés occidentaux. Que l’Orient soit une sorte de texte à déchiffrer et à interpréter pour des lecteurs non avertis est caractéristique de l’attitude philologique autoritaire de l’orientalisme.

L’orientalisme n’a pas été immuable et ce n’est pas le lieu ici de retracer son histoire. Nous renvoyons au livre d’E. W. Saïd qui porte ce titre (1980). Cependant, les formes qu’il revêt aux XXème siècle sont largement héritières de celles du XVIIIème et XIXème siècles.

A proprement parler, il ne désigne pas un ensemble de faits de savoir mais, de par le nombre des institutions qu’il engage (universités, musées, gouvernements, sociétés d’orientalistes, etc.) et de par le dogmatisme de la tradition qu’il constitue, un ensemble de faits humains situés à la frontière du savoir et du pouvoir. Il n’est pas,  en tout état de cause, une perception erronée de l’Orient induite chez certains lecteurs par la lecture des Mille et une nuits par exemple. Il n’est pas non plus un égarement accidentel dû à un manque d’érudition sur une matière complexe. Il est d’abord une érudition complexe et subtile qui cache ses attaches avec les intuitions premières, avec les substrats affectifs d’une «communauté» qui a des problèmes épistémologiques fondamentaux dans sa manière de se représenter un Autre qu’elle a historiquement dominé et colonisé. L’orientalisme trouve son apogée dans l’expansion de l’Europe vers des pays dont elle a préalablement dessiné la géographie imaginaire.

Comme formation symbolique représentant «une dimension considérable dans la culture politique et intellectuelle moderne» (Saïd E.W., 1980: 25), il se distribue dans un ensemble de connaissances, de fictions, d’arts, de sciences, de représentations essentiellement comparatives (nous/eux, l’Occident/l’Orient), un comparatisme plutôt évaluatif que descriptif, même lorsque le premier terme de comparaison reste latent.

Quantitativement, il concerne un nombre impressionnant de textes, de Dante à Gide, de Renan à Massignon, en passant par W. Scott, F. de Lesseps, Nerval, Hugo, Flaubert, Marx, T.E Lawrence, etc. Pour tous ces textes, l’Orient n’existe pas pour lui-même, mais uniquement comme objet d’étude, de description, d’analyse, de jugement, de fantasmes, de rêves.

L’on comprend dés lors pourquoi cet Orient-projection, véritable réaction défensive contre la menace du différent, passe par les variétés de l’exotisme, de la sympathie, du racisme, de l’antipathie, etc., et pourquoi, historiquement, il a eu ses prolongements éthiques, a savoir l’intervention directe pour la restauration de l’Orient classique, la reconstruction des langues mères, l’exhumation des civilisations disparues, ainsi que d’autres plus franchement politiques.


Naravas.

Lire en PDF l'ensemble du dossier Edward Saïd :  cliquez ici


Fiche de lecture du livre :

Edward W. Said, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident,

Traduit de l’américain par Catherine Malamoud, Préface de Tzvetan Todorov. Paris, Editions du Seuil, 1980.

Première Edition : Orientalism, Vintage Books, New York, 1978.

Source de la fiche

L_orientalisme

Introduction


I.


Thèse: « L’Orient a presque été une invention de l’Europe, depuis l’Antiquité lieu de fantaisie, plein d’être exotiques, de souvenirs et de paysages obsédants, d’expériences extraordinaires. Cet Orient est maintenant en voie de disparition: il a été, son temps est révolu. » (p. 13)

Pour les Américains, l’Orient est surtout l’Extrême Orient (essentiellement Chine et Japon).

« L’Orient n’est pas seulement le voisin immédiat de l’Europe, il est aussi la région où l’Europe a créé les plus vastes, les plus riches et les plus anciennes de ses colonies, la source de ses civilisations et de ses langues, il est son rival culturel et il lui fournit l’une des images de l’Autre qui s’impriment le plus profondément en lui. » (p. 13-14).

« L’Orient est partie intégrante de la civilisation et de la culture matérielles de l’Europe. L’orientalisme exprime et représente cette partie, culturellement et même idéologiquement, sous forme d’un mode de discours, avec, pour l’étayer, des institutions, un vocabulaire, un enseignement, une imagerie, des doctrines et même des bureaucraties coloniales et des styles coloniaux. » (p. 14).

Ce que Edward Saïd comprend par « orientalisme »:

1. L’acception la plus générale est celle universitaire: cette étiquette est attachée à bon nombre d’institutions d’enseignement supérieur. Récemment, on emploie la dénomination d’études orientales (area studies).

2. On appelle aussi « orientalisme » une conception plus large, un style de pensée fondé sur la distinction ontologique et épistémologique entre « l’Orient » et « l’Occident ».

3. L’Orientalisme est un style occidental de domination, de restructuration et d’autorité sur l’Orient.


Thèse: « Je soutiens que, si l’on n’étudie pas l’orientalisme en tant que discours, on est incapable de comprendre la discipline extrêmement systématique qui a permis à la culture européenne de gérer – et même de produire – l’Orient du point de vue politique, sociologique, militaire, idéologique, scientifique et imaginaire pendant la période qui a suivi le siècle des Lumières. » (p. 15).

« Bref, à cause de l’orientalisme, l’Orient n’a jamais été, et n’est pas un sujet de réflexion ou d’action libre. » (p. 15).

Thèse: « Je m’efforce aussi de montrer que la culture européenne s’est renforcée et a précisé son identité en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme une forme d’elle-même inférieure et refoulée. » (p. 16).

Plus largement: « […] parler de l’orientalisme, c’est parler essentiellement, mais non exclusivement, d’une entreprise de civilisation, anglaise et française, d’un projet qui comporte des domaines aussi disparates que l’imagination elle-même, la totalité de l’Inde et du Levant, les textes et les pays de la Bible, le commerce des épices, les armées coloniales et une longue tradition d’administrateurs coloniaux, un impressionnant corpus de textes savants, d’innombrables « experts » en matière d’orientalisme, un corps professoral orientaliste, un déploiement complexe d’idées « orientales » (despotisme oriental, splendeur orientale, cruauté orientale, sensualité orientale), de nombreuses sectes, philosophies, sagesses orientales domestiquées pour l’usage interne des Européens – on peut prolonger cette liste presque à l’infini. Bref, l’orientalisme provient d’une affinité particulière de l’Angleterre et de la France pour l’Orient (jusqu’aux premières années du dix-neuvième siècle, ce terme n’a désigné en fait que l’Inde et les pays bibliques). Du début du dix-neuvième siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France et l’Angleterre ont dominé l’Orient et l’orientalisme: depuis la guerre, l’Amérique a dominé l’Orient et l’aborde comme l’ont fait auparavant la France et l’Angleterre. C’est cette affinité, d’une grande fécondité, même si elle montre toujours la force supérieure de l’Occident (anglais, français ou américain), qui est à l’origine du vaste corpus de textes que j’appelle orientalistes. » (p. 16).



II.

Hypothèse: l’Orient, en dépit de la vision de l’orientalisme, n’est pas un fait de nature inerte.

« […] tout autant que l’Occident lui-même, l’Orient est une idée qui a une histoire et une tradition de pensée, une imagerie et un vocabulaire qui lui ont donné réalité et présence en Occident et pour l’Occident. Les deux entités géographiques se soutiennent ainsi et, dans une certaine mesure, se reflètent l’une l’autre. » (p. 17)


Quelques réserves:

1. On aurait tort de conclure que l’Orient est essentiellement une idée, ou une construction de l’esprit qui ne corresponde à aucune réalité.

2. On ne peut comprendre ou étudier des idées, des cultures, des histories sans étudier en même temps leur force, ou, plus précisément, leur configuration dynamique. Croire que l’Orient a été créé – ou, « orientalisé » - et croire que ce type d’événement arrive simplement comme une nécessité de l’imagination, c’est faire preuve de mauvaise foi.

3. Il ne faut pas croire que la structure de l’orientalisme n’est rien d’autre qu’une structure de mensonges ou de mythes qui seront tout bonnement balayés quand la vérité se fera jour.

« […] l’orientalisme n’est pas une création en l’air de l’Europe, mais un corps de doctrines et de pratiques dans lesquelles s’est fait un investissement considérable pendant de nombreuses générations. » (p. 19)

« L’orientalisme n’est jamais bien loin de ce que Denis Hay a appelé l’idée de l’Europe, notion collective qui nous définit, « nous » Européens, en face de tous « ceux-là » qui sont non européens; on peut bien soutenir que le trait essentiel de la culture européenne est précisément ce qui l’a rendue hégémonique en Europe et hors d’Europe: l’idée d’une identité européenne supérieure à tous les peuples et à toutes les cultures qui ne sont pas européens. De plus, il y a l’hégémonie des idées européennes sur l’Orient, qui répètent elles-mêmes la supériorité européenne par rapport à l’arriération orientale, l’emportant en général sur la possibilité pour un penseur plus indépendant, ou plus sceptique, d’avoir une autre opinion. » (p. 19)

« L’homme de science, l’érudit, le missionnaire, le commerçant, le soldat étaient en Orient ou réfléchissaient sur l’Orient parce qu’ils pouvaient y être, y réfléchir, sans guère rencontrer de résistance de la part de l’Orient. » (p. 20)

« Et pourtant, on ne doit pas cesser de se demander ce qui compte le plus dans l’orientalisme: est-ce le groupe d’idées générales l’emportant sur la masse des matériaux – idées qui, on ne peut le nier, sont traversées de doctrines sur la supériorité européenne, de différentes sortes de racisme, d’impérialisme et d’autres, de vues dogmatiques sur l’Oriental comme une espèce d’abstraction idéale et immuable -, ou les œuvres si diverses produites par un nombre presque inimaginable d’auteurs qu’on pourrait prendre pour des cas particuliers, individuels, de l’écrivain traitant de l’Orient? » (p. 20-21)



III.

Il y a trois aspects de la réalité actuelle à prendre en compte:


1) La distinction entre savoir pur et savoir politique.

                 Thèse: « La majeure partie du savoir produit actuellement en Occident (je parle surtout des Etats-Unis) est soumis à une limitation déterminante, à savoir qu’il soit scientifique, universitaire, impartial, au-dessus des opinions doctrinales partisanes ou étroites. Il n’y a peut-être rien à reprocher, en théorie, à cette ambition, mais, en pratique, la réalité fait bien plus problème. Personne n’a jamais trouvé comment détacher l’homme de science des choses de la vie, de son implication (consciente ou inconsciente) dans une classe, dans un ensemble de croyances, dans une position sociale ou du simple fait d’être membre d’une société. Tout cela continue à peser sur son activité professionnelle, même si ses recherches et leurs fruits s’efforcent tout naturellement d’atteindre une relative liberté par rapport aux inhibitions et aux restrictions imposées par la réalité quotidienne brute. En effet, il existe bien quelque chose comme le savoir, qui est plutôt moins partial que l’individu qui le produit, tout empêtré et distrait par les circonstances de sa vie. Cependant, ce savoir n’est pas pour autant non politique. » (p. 22)

« Ce qui m’intéresse maintenant, c’est de faire sentir comment le consensus libéral selon lequel le « vrai » savoir est fondamentalement non politique (et, à l’inverse, qu’un savoir ouvertement politique n’est pas un « vrai » savoir) voile les conditions politiques organisées fortement, encore qu’obscurément, qui prévalent dans la production du savoir. C’est difficile à comprendre aujourd’hui, alors que l’étiquette de « politique » est utilisée pour discréditer tout travail qui ose violer le protocole d’une objectivité prétendument suprapolitique. » (p. 23)

Il ne faut pas ignorer le fait qu’un clivage entre la société politique et la société civile est illusoire. En fait, la société politique pénètre des zones de la société civile et les sature de significations qui la concernent directement.

Noam Chomsky, par exemple, a étudié la connexion instrumentale entre la guerre de Vietnam et le concept d’érudition objective tel qu’il a été utilisé pour couvrir des recherches militaires subventionnées par l’Etat.

« L’orientalisme n’est donc pas un simple thèse ou domaine politique reflété passivement par la culture, l’érudition ou les institutions; il n’est pas non plus une collection vaste et diffuse de textes sur l’Orient; il ne représente pas, il n’exprime pas quelque infâme complot impérialiste « occidental » destiné à opprimer le monde « oriental ». C’est plutôt la distribution d’une certaine conception géo-économique dans des textes d’esthétique, d’érudition, d’économie, de sociologie, d’histoire et de philologie; c’est l’élaboration non seulement d’une distinction géographique (le monde est composé de deux moitiés inégales: l’Orient et l’Occident), mais aussi de toute une série d’« intérêts » que non seulement il crée, mais encore entretient par des moyens tels que les découvertes érudites, la réconstruction philologique, l’analyse physchologique, la description de paysages et la description sociologique; il est (plutôt qu’il n’exprime) une certaine volonté ou intention de comprendre, parfois de maîtriser, de manipuler, d’incorporer même, ce qui est un monde manifestement différent (ou autre et nouveau); surtout, il est un discours qui n’est pas du tout en relation de correspondance directe avec le pouvoir politique brut, mais qui, plutôt, est produit et existe au cours d’un échange inégal avec différentes sortes de pouvoirs, qui est formé jusqu’à un certain point par l’échange avec le pouvoir politique (comme dans l’establishment colonial ou impérial), avec le pouvoir intellectuel (comme dans les sciences régnantes telles que la linguistique, l’anatomie comparées, ou l’une quelconque des sciences politiques modernes), avec le pouvoir culturel (comme dans les orthodoxies et les canons qui régissent le goût, les valeurs, les textes), la puissance morale (comme dans les idées de ce que « nous » faisons et de ce qu’« ils » ne peuvent faire ou comprendre comme nous). En fait, ma thèse est que l’orientalisme est - et non seulement représente – une dimension considérable de la culture politique et intellectuelle moderne et que, comme tel, il a moins de rapports avec l’Orient qu’avec « notre » monde. » (p. 25)

Sur la curieuse manie d’isoler un texte de l’époque dans laquelle il a été créé:

« De même – comme Harry Bracken s’est acharné à le montrer -, des philosophes vont discuter de Locke, de Hume et de l’empirisme sans jamais tenir compte du fait qu’il y a une relation explicite, chez ces écrivains classiques, entre leurs doctrines « philosophiques » et la théorie raciale, la justification de l’esclavage et des arguments en faveur de l’exploitation coloniale. Ce sont des procédés très courants qui permettent à l’érudition contemporaine de conserver sa pureté. » (p. 26)
Encore: « […] je suis allé jusqu’à dire que l’establishment littéraire et culturel dans son ensemble à déclaré hors jeu l’étude sérieuse de l’impérialisme et de la culture. » (p. 26)

Quelques questions inévitables soulevées par l’orientalisme:

- Quels sont les autres types d’énergies intellectuelle, esthétique, savante et culturelle qui ont participé à l’élaboration d’une tradition impérialiste comme la tradition orientaliste?

- Comment la philologie, la lexicographie, l’histoire, la biologie, les théories politiques et économiques, la composition de romans et de poésie lyrique ont-elles servi à la conception du monde carrément impérialiste de l’orientalisme ?

- Quels sont les changements, les modulations, les raffinements, les révolutions même qui se sont produits dans l’orientalisme?

- Quelle est la signification de l’originalité, de la continuité, ou de l’individualité, dans ce contexte?

- Comment pouvons-nous traiter le phénomène culturel et historique de l’orientalisme dans une sorte d’œuvre humaine voulue, dans toute sa complexité historique, tous ses détails, et toute sa valeur, sans perdre de vue en même temps l’alliance entre le travail culturel, les tendances politiques, l’Etat et les réalités spécifiques de la domination?



2) La question méthodologique

                Il n’existe rien qui ressemble à un point de départ purement et simplement donné ou facile à se procurer: dans tout projet de recherche, il faut débuter de manière à rendre possible ce qui doit découler de ce début.

Ainsi, tout commence par une problématique, chose qui implique nécessairement un acte de délimitation par lequel on prélève quelque chose dans une grande masse de matière, par lequel on le sépare de cette masse, par lequel on fait qu’il représente, qu’il soit, un point de départ.

« Mais je crois aussi que les démarches capitales dans l’érudition orientaliste ont d’abord été faites soit en Angleterre, soit en France, puis ont été perfectionnées par des Allemands. Silvestre de Sacy, par exemple, n’a pas seulement été le premier orientaliste européen moderne et professionnel, qui a travaillé sur l’islam, la littérature arabe, la religion druse et la Perse sassanide; il a aussi été le maître de Champollion et de Franz Bopp, fondateur de la linguistique comparée allemande. On peut faire valoir les mêmes droits d’antériorité puis de prédominance pour William Jones et Edward William Lane. » (p. 31)

« Ce n’est pas sans raison que les deux œuvres allemandes les plus célèbres sur l’Orient, le Westöstlicher Diwan (Divan occidental-oriental) de Goethe et Über die Sprache und Weistheit der Indier (Essai sur la langue et la philosophie des Indiens) de Friedrich Schlegel ont pour origine respectivement une croisière sur le Rhin et des heures passées dans les bibliothèques parisiennes. L’œuvre de l’érudition allemande a été de raffiner et de perfectionner des techniques s’appliquant à des textes, à des mythes, à des idées et à des langues recueillis presque littéralement en Orient par l’Angleterre et la France impériales. » (p. 32)

Une espèce d’autorité sur l’Orient à l’intérieur de la culture occidentale : « L’autorité n’a rien de mystérieux, ni de naturel. Elle est formée, irradiée, disséminée; elle est instrumentale, elle est persuasive; elle a un statut, elle établit les canons du goût, les valeurs; elle est pratiquement indiscernable de certaines idées auxquelles elle donne la dignité du vrai et de traditions, de perceptions qu’elle forme, transmet, reproduit. Par-dessus tout, l’autorité peut, en fait doit, être analysée. Tous ces attributs de l’autorité s’appliquent à l’orientalisme, et une bonne partie de ce que je fais dans cette étude est de décrire et l’autorité historique de l’orientalisme et les personnes qui font autorité dans l’orientalisme. » (p. 33)

« J’espère avoir fait comprendre clairement que mon souci de l’autorité n’entraîne pas l’analyse de ce qui est enfoui dans le texte orientaliste, mais plutôt l’analyse de sa surface, de son extériorité par rapport à ce qu’il décrit. Je pense qu’on n’insiste jamais trop sur cette idée. L’orientalisme repose sur l’extériorité, c’est-à-dire sur ce que l’orientaliste, poète ou érudit, fait parler l’Orient, le décrit, éclaire ses mystères pour l’Occident. L’Orient ne le concerne jamais que comme cause première de ce qu’il dit. Ce qu’il dit et ce qu’il écrit, du fait que c’est dit ou écrit, a pour objet d’indiquer que l’orientaliste est en dehors de l’Orient, à la fois comme fait existentiel et comme fait moral. » (p. 34)

L’extériorité de la représentation est toujours gouvernée par une version ou une autre du truisme: si l’Orient pouvait se représenter lui-même, il le ferait; puisqu’il ne le peut pas, la représentation fait le travail, pour l’Occident, et, faute de mieux, pour le pauvre Orient.

Point de vue méthodologique: « […] je crois qu’il faut dire clairement, à propos du discours culturel et des échanges à l’intérieur d’une culture, que ce qui est couramment mis en circulation par ceux-ci n’est pas la « vérité », mais des représentations. » (p. 35)

Encore: « Dans tout exemple de langue écrite, pour le moins, il n’y a rien qui soit une présence donnée, mais tout y est re-présence, ou représentation. » (p. 35)

« […] l’assertion écrite est une présence pour le lecteur du fait qu’elle a exclu, déplacé, rendu superflu « l’Orient » comme chose réelle. » (p. 35)

« C’est ainsi qu’il y eut (et qu’il y a) un Orient linguistique, un Orient freudien, un Orient spenglérien, un Orient darwinien, un Orient raciste, etc. Cependant, il n’y a jamais eu d’Orient pur, ou non conditionné; de même qu’il n’y a jamais eu de forme non matérielle de l’orientalisme, moins encore quelque chose d’innocent qui soit une « idée » de l’Orient. » (p. 36)

Saïd s’est placé dans une perspective hybride qui est en gros historique et « anthropologique ».

« […] l’orientalisme est après tout un système de citations d’ouvrages et d’auteurs. » (p. 37)

Saïd a redigé ce travail en pensant à plusieurs catégories de lecteurs: à ceux qui s’intéressent à la littérature et à la critique littéraire, à ceux qui étudient aujourd’hui l’Orient, à ceux de ce qu’on appelle le tiers monde.



3) La dimension personnelle

                 Les circonstances historiques:

                  « Tous ceux qui ont vécu en Occident, en particulier aux Etats-Unis depuis les années cinquante, seront passés par une ère d’extraordinaire turbulence dans les relations Est-Ouest. Il n’a pu leur échapper que « l’Est » a toujours signifié danger et menace pendant cette période, qu’il désigne l’Orient traditionnel ou la Russie. » (p. 40)

« L’un des aspects du monde de l’électronique « postmoderne » est le renforcement des stéréotypes qui décrivent l’Orient. La télévision, les films, toutes les ressources des media ont fait entrer de force l’information dans des moules de plus en plus standardisés. » (p. 40)

« Trois facteurs ont contribué à faire de la perception, même la plus simple, des Arabes et de l’islam quelque chose de fortement politisé, presque de la démagogie:

a) l’histoire des préjugés populaires anti-arabes et anti-islamiques en Occident, qui se reflète immédiatement dans l’histoire de l’orientalisme;

b) la lutte entre les Arabes et le sionisme israélien, ses effets sur les juifs américains ainsi que, plus généralement, sur la culture libérale et la masse de la population;

c) l’absence presque totale de la moindre attitude culturelle qui permette soit de s’identifier aux Arabes et à l’islam, soit d’en discuter sans passion. » (p. 40)

Enfin, raisons personnelles pour aborder l’ouvrage:

« L’une des raisons qui m’ont poussé à écrire ce livre est mon expérience personnelle de ce sujet. La vie d’un Palestinien arabe en Occident, en particulier en Amérique, est décourageante. Il y rencontre un consensus presque unanime sur le fait que, politiquement, il n’existe pas; quand on veut bien accepter son existence, il est soit un gêneur, soit un Oriental. Le filet de racisme, de stéréotypes culturels, d’impérialisme politique, d’idéologie déshumanisante qui entoure l’Arabe ou le musulman est réellement très solide, et tout Palestinien en vient à le ressentir comme un châtiment que lui réserve spécialement le sort. C’est encore pire lorsqu’il remarque qu’aucun de ceux qui, aux Etats-Unis, sont impliqués du fait de leurs fonctions dans le Proche-Orient – c’est-à-dire aucun orientaliste – ne s’est jamais sincèrement identifié avec les Arabes, que ce soit d’un point de vue culturel ou politique; il y a bien eu des identifications à certains niveaux, mais elles n’ont jamais pris la forme « acceptable » de l’identification des libéraux américains avec le sionisme, et elles ont trop souvent présenté la tare fondamentale d’être associées soit à des intérêts politiques et économiques discrédités (arabisants des compagnies pétrolières et du Département d’Etat, par exemple), soit à la religion. » (p. 41)

Point de vue épistémologique: « On suppose trop souvent que la littérature et la culture sont politiquement et même historiquement innocentes; cela m’a toujours semblé faux, et l’étude que j’ai faite de l’orientalisme m’a convaincu (et convaincra, je l’espère, mes collègues en littérature) que société et culture littéraire ne peuvent être comprises et étudiées qu’ensemble. » (p. 41)

« […] le génie inquiet et ambitieux des Européens […] impatients d’employer les nouveaux instruments de leur puissance […] » (Jean-Baptiste-Joseph Fourier, Préface historique (1809) à la Description de l’Egypte)



I. Connaître l’Oriental



                Le 13 juin 1910, Arthur James Balfour fit un discours à la Chambre des communes sur l’Egypte. Lorsqu’il justifie la nécessité de l’occupation de l’Egypte par les Anglais, la suprématie est associée au savoir de ceux-ci sur l’Egypte. Pour Balfour, prendre une vue d’ensemble sur une civilisation signifie avoir aussi les moyens de prendre cette vue. Ainsi, connaître l’objet c’est le dominer, avoir de l’autorité sur lui. Ainsi, l’autorité signifie que « nous » refusons l’autonomie à un pays oriental, puisque nous le connaissons. Balfour ne met jamais en doute la supériorité anglaise et l’infériorité égyptienne, ce sont pour lui des faits acquis lorsqu’il décrit les conséquences du savoir.

« Balfour ne présente aucun témoignage montrant que les Egyptiens et les « races auxquelles nous avons affaire » apprécient ou même comprennent le bien que leur fait l’occupation coloniale. Il ne lui vient pourtant pas à l’esprit de laisser l’Egyptien parler pour lui-même, puisqu’il est à prévoir que tout Egyptien susceptible de parler sera plutôt « l’agitateur qui cherche à créer des difficultés » que le bon indigène qui ferme les yeux sur les « difficultés » de la domination étrangère. » (p. 48)

La logique de Balfour: « L’Angleterre connaît l’Egypte, l’Egypte est ce que connaît l’Angleterre; l’Angleterre sait que l’Egypte ne peut avoir de self-government; l’Angleterre le confirme en occupant l’Egypte; pour les Egyptiens, l’Egypte est ce que l’Angleterre a occupé et gouverne maintenant; l’occupation étrangère devient donc « le fondement réel » de la civilisation égyptienne contemporaine; l’Egypte a besoin, exige en fait, l’occupation anglaise. » (p. 48-49)

« Le raisonnement, réduit à sa forme la plus simple, est clair, précis, facile à suivre. Il y a les Occidentaux et il y a les Orientaux. Les uns dominent, les autres doivent être dominés, c’est-à-dire que leur pays doit être occupé, leurs affaires intérieures rigoureusement prises en main, leur sang et leurs finances mis à la disposition de l’une ou l’autre des puissances occidentales. » (p. 50-51)

Croner, gouverneur britanique de l’Egypte, a écrit dans Modern Egypt que les Arabes sont crédules, « dénoués d’énergie et d’initiative », adonnés à la « flatterie servile », à l’intrigue, à la ruse et à la méchanceté envers les animaux. Toujours selon lui, les Orientaux seraient des menteurs invétérés, ils seraient « léthargiques et soupçonneux », et s’opposent en tout à la clarté, à la droiture et à la noblesse de la race anglo-saxonne.

« […] l’Oriental est coupable. Son crime: l’Oriental est un Oriental; et cette tautologie est très communément acceptable, comme l’indique le fait qu’elle peut être écrite sans même faire appel à la logique ou à la symétrie d’esprit des Européens. » (p. 54)

« Mais en outre, depuis le milieu du dix-huitième siècle, les relations entre l’Est et l’Ouest ont comporté deux éléments principaux. L’un est que l’Europe possède un savoir systématique croissant sur l’Orient, savoir renforcé aussi bien par le fait colonial que par un intérêt général pour ce qui est autre et inhabituel. » (p. 54-55)

Un trait marquant des relations entre l’Europe et le reste du monde est la position de force, pour ne pas dire de domination, de la première.

Selon les termes de Balfour et de Cromer, l’Oriental est déraisonnable, dépravé (déchu), puéril, « différent », l’European est raisonnable, vertueux, mûr, « normal ».

« Le savoir sur l’Orient, parce qu’il est né de la force, crée en un sens l’Orient, l’Oriental et son monde. Dans le langage de Cromer et de Balfour, l’Oriental est dépeint comme quelque chose que l’on juge (comme dans un tribunal), quelque chose que l’on étudie et décrit (comme dans un curriculum), quelque chose que l’on surveille (comme dans une école ou une prison), quelque chose que l’on illustre (comme dans un manuel de zoologie). Dans chaque cas, l’Oriental est contenu et représenté par des structures dominantes. » (p. 55)

« L’orientalisme est donc une science de l’Orient qui place les choses de l’Orient dans une classe, un tribunal, une prison, un manuel, pour les analyser, les étudier, les juger, les surveiller ou les gouverner. » (p. 56)

« Pourtant, l’orientalisme renforçait et était renforcé par la certitude que l’Europe, ou l’Occident, dominait la plus grande partie de la surface du globe. La période pendant laquelle les institutions et le contenu de l’orietalisme se sont tellement développés a coïncidé exactement avec celle de la plus grande expansion européenne: de 1815 à 1914, l’empire colonial direct de l’Europe est passé de 35% de la surface de la terre à 85%. Tous les continents ont été touchés, mais surtout l’Afrique et l’Asie. » (p. 56)

L’orientalisme est une espèce de pouvoir intellectuel.

Selon l’expression d’Edgar Quinet, à la fin du dix-huitième siècle et du début du dix-neuvième, s’est produit une Renaissance orientale. En fait, il s’agit du début de l’orientalisme moderne.

En 1798, Bonaparte envahit l’Egypte. « […] l’occupation de l’Egypte a mis en train entre l’Est et l’Ouest des processus qui dominent encore aujourd’hui nos perspectives culturelles et politiques. » (p. 58)

Thèse: « Ce que je veux montrer, c’est que la réalité orientaliste est à la fois inhumaine et persistante. Sa délimitation, aussi bien que ses institutions et son influence universelle, s’est maintenue jusqu’à présent. » (p. 59)

L’orientalisme est à la fois:

- phénomène historique;

- mode de pensée;

- problème contemporain;

- réalité matérielle.

La principale question intellectuelle soulevée par l’orientalisme est si vraiment on peut diviser la réalité humaine en cultures, histoires, traditions, sociétés, races mêmes?

« Bref, depuis le début de l’histoire moderne jusqu'à l’heure actuelle, l’orientalisme, en tant que forme de pensée traitant de l’étranger, à présenté de façon caractéristique la tendance regrettable de toute science fondée sur des distinctions tranchées, qui est de canaliser la pensée dans un compartiment, « Ouest » ou « Est ». Parce que cette tendance occupe le centre même de la théorie, de la pratique et des valeurs orientalistes telles qu’on les trouve en Occident, le sens du pouvoir occidental sur l’Orient est accepté sans discussion comme vérité scientifique. » (p. 61)

Henry Kissinger, dans Domestic Structure and Foreign Policy justifie les tendances hégémoniques des Etats-Unis par un argument de type: nous avons eu notre révolution newtonnienne, ils ne l’ont pas eu.

L’orientalisme traditionnel, comme Kissinger, conçoit les différences entre les cultures, premièrement, comme une séparation, deuxièmement, comme invitant l’Occident à contrôlerm, maîtriser, sinon gouverner l’Autre.

Harold W. Glidden, ancien membre du Bureau of Intelligence and Research du Département d’Etat, a publié dans un numéro de février 1972 de l’Américan Journal of Psychiatry l’article The Arab World. L’article est empreigné de racisme. Question: « De quelle vue collective et cependant détaillée sur l’Orient sont issues ces assertions? Quelles compétences particulières, quelles pressions de l’imagination, quelles institutions et quelles traditions, quelles forces cultureslles produisent une ressemblance si nette entre les descriptions de l’Orient que l’on trouve chez Cromer, Balfour et chez les hommes d’Etat nos contemporains? » (p. 65)




II. La géographie imaginaire et ses représentations: orientaliser l’Oriental



                 On peut considérer que l’existence formelle de l’orientalisme commence dans l’Occident chrétien avec la décision prise par le concile de Vienne, en 1312, de créer une série de chaires de langues arabe, grecque, hébraîque et syriaque à Paris, Oxford, Bologne, Avignon et Salamanque.

Observation méthodologique: « Les domaines sont, bien entendu, fabriqués. Ils acquièrent cohérence et solidité avec le temps, parce que les savants se consacrent d’une manière ou d’une autre à ce qui semble une discipline généralement acceptée. Mais il va sans dire qu’un domaine de recherches est rarement défini aussi simplement que le prétendent ses partisans les plus convaincus, qui sont d’ordinaire des érudits, des professeurs, des spécialistes, etc. » (p. 66)

Personne ne peut imaginer un domaine symétrique: « l’occidentalisme ».

« Mais l’orientalisme est un domaine qui a une ambition géographique considérable. Et puisque les orientalistes se sont traditionnellement occupés des choses de l’Orient (un spécialiste du droit islamique, tout autant qu’un spécialiste des dialectes chinois ou des religions de l’Inde, est considéré comme un orientaliste par des personnes qui se disent elles-mêmes orientalistes), nous devons nous habituer à l’idée que l’une des caractéristiques majeures de l’orientalisme est sa taille énorme indéterminée, qui s’accompagne d’une capacité presque infinie de subdivision: amalgame déroutant de flou impérial et de détail précis. » (67)

Les orientalistes ont été, jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, des érudits bibliques, des savants qui étudiaient les langues sémitiques, des spécialistes de l’islam, des sinologues.

Raymond Schwab, dans La Renaissance orientale, estime que le mot « oriental » désigne une passion d’amateur et de professionnel pour tout ce qui est asiatique. Ce mot est un synonyme pour tout ce qui est exotique, mystérieux, profond, séminal. Ce n’est qu’une transposition plus récente vers l’est d’un enthousiasme du même ordre ressenti par l’Europe pour l’Antiquité grecque et latine au début de la Renaissance.

Effet courant de l’« orientalisme » universitaire: « Lorsqu’un savant orientaliste voyageait dans le pays de sa spécialité, c’était toujours bardé d’inébranlables maximes abstraites concernant la « civilisation » qu’il avait étudiée; rares ont été les orientalistes qui se sont intéressés à d’autre chose qu’à prouver la validité de ces « vérités » moisies en les appliquant, sans grand succès, à des indigènes incompréhensifs, donc dégénérés. » (p. 69)

Il existe un orientalisme comme genre littéraire, illustré par Hugo, Nerval, Goethe, Flaubert, Fitzgerald et d’autres.

« En Europe, dès l’origine ou presque, l’Orient est une idée qui dépasse ce que l’on en connaît empiriquement. Jusqu’au dix-huitième siècle au moins, comme R. W. Southern l’a montré avec tant d’élégance, l’Europe avait une intelligence fondée sur l’ignorance (complexe) d’une des formes de la culture orientale, la culture islamique. Car la notion d’Orient semble toujours avoir attiré des associations d’idées qui n’étaient déterminées ni par l’ignorance pure ni par la seule information. En effet, certaines associations avec l’Est – ni tout à fait ignorantes ni tout à fait informées – semblent toujours s’être rassemblées autour de la notion d’Orient. » (p. 72)

Eschyle, la pièce Les Perses.

Euripide, la pièce Les Bacchantes.

« Les deux aspects de l’Orient qui l’opposent à l’Occident dans l’une et l’autre de ces deux pièces vont rester par la suite les motifs essentiels de l’imaginaire géographique européen. Une ligne de partage est tracée entre les deux continents. L’Europe est puissante et capable de s’exprimer, l’Asie est vaincue et éloignée. […] Deuxièmement, il y a le motif de l’Orient comme danger insinuant. La rationalité est minée par le caractère « excessif » de l’Orient, qui oppose son mystérieux attrait aux valeurs qui semblent être la norme. » (p. 73)

« Considérons comment l’Orient, en particulier le Proche-Orient, en est venu à être connu par l’Occident comme son grand contraire complémentaire, dès l’Antiquité. Il y a eu la Bible et le développement du christianisme; il y a eu des voyageurs comme Marco Polo qui ont tracé les routes du commerce et construit un système régulier d’échanges commerciaux et, après lui, Lodovico di Varthema et Pietro della Valle; il y a eu des fabulistes comme Mandeville; il y a eu, naturellement, les redoutables mouvements de conquête de l’Orient, principalement de l’islam; il y a eu les pèlerins militants, surtout les croisés. Dans l’ensemble, une archive structurée s’est édifiée à partir de la littérature qui appartient à ces expériences; il en résulte un nombre restreint de compartiments typiques: le voyage, l’histoire, la fable, le stéréotype, la confrontation polémique, qui sont les lentilles à travers lesquelles l’Orient est vu et qui modèlent le langage, la perception, la forme de la rencontre entre l’Est et l’Ouest. » (p. 75)

Longtemps l’islam a été jugé comme une version nouvelle et frauduleuse d’une expérience plus ancienne: le christianisme.

Après la mort de Mahomet, en 632, l’hégémonie militaire, puis culturelle et religieuse, de l’islam, s’est énormément étendue: la Perse, la Syrie, l’Egypte, la Turquie, puis l’Afrique du Nord. Viennent après: l’Espagne, la Sicile, une partie de la France (VIII-IXe siècle). Au treizième et au quatorzième siècle l’islam régnait à l’est jusqu’à l’Inde, l’Indonésie et la Chine.

« Je veux dire par là que les idées qui restaient en circulation à propos de l’islam étaient nécessairement une version dévaluée des forces importantes et dangereuses qu’il symbolisait pour l’Europe. Comme pour les Sarrasins de Walter Scott, la représentation que l’Europe se faisait du musulman, de l’Ottoman ou de l’Arabe, était toujours une façon de maîtriser le redoutable Orient, et il en est de même, jusqu’à un certain point, des méthodes des savants orientalistes contemporains, dont le sujet n’est pas tant l’Orient lui-même que l’Orient rendu familier, partant moins redoutable, pour le public des lecteurs occidentaux. » (p.76-77)

L’orientalisme est une forme de domestication de l’exotisme.

Mensonge:

La Chanson de Roland montre les musulmans adorant Mahomet et Apollon.
En 1460, un épisode spectaculaire s’est produit: quatre hommes de science, Jean de Ségovie, Nicolas de Cusa, Jean Germain et Aeneas Silvius (Pie II) ont tenté de traiter avec l’islam une conférence. L’idée venait de Jean de Ségovie: ce devait être une conférence mise en scène avec l’islam, les chrétiens tentant la conversion « en gros » des musulmans.

Dans les écrits des chrétiens: « […] puisque Mahomet était considéré comme le propagateur d’une fausse Révélation, il était devenu un condensé de lubricité, de débauche, de sodomie et de toute une collection de traîtrises, toutes issues « logiquement » de ses impostures doctrinales » (p. 79)

« L’imagination de l’Europe s’est copieusement nourrie de ce répertoire: du Moyen Age au dix-huitième siècle, de grands écrivains comme l’Arioste, Milton, Marlowe, le Tasse, Shakespeare, Cervantes, les auteurs de la Chanson de Roland et du Romancero du Cid ont puisé pour leurs productions dans les richesses de l’Orient, ce qui a accentué les contours des images, des idées et des figures qui les peuplent. En outre, une grande partie de ce qui était considéré comme de l’érudition orientaliste en Europe a mis en service des mythes idéologiques, même quand la science paraissait authentiquement progresser. » (p. 80)

En 1697 a paru la Bibliothèque orientale de Barthélemy d’Herbelot, en fait un dictionnaire rangé alphabétiquement. Dans celle-ci, « mahométan » est la désignation considérée appropriée pour les musulmans. L’islam est nommée « l’hérésie que nous appelons mahométane » et considéré comme l’imitation d’une imitation chrétienne de la vraie religion.

« Ce que véhicule ainsi la Bibliothèque, c’est une idée de la puissance et de l’efficacité de l’orientalisme qui rappellent partout au lecteur que, dorénavant, pour atteindre l’Orient, il devra passer par les grilles et les codes fournis par l’orientalisme. L’Orient est non seulement accommodé au goût des exigences morales du christianisme occidental; il est aussi circonscrit par toute une série d’attitudes et de jugements qui renvoient l’esprit occidental, non pas en premier aux sources orientales en vue de correction et de vérification, mais plutôt à d’autres ouvrages orientalistes. La scène orientaliste, comme je l’ai appelée, devient un système de rigueur morale et épistémologique. » (p. 84)

L’orientalisme s’exerce comme une force en trois directions:

a) sur l’Orient;

b) sur l’orientaliste;

c) sur le « consommateur » occidental d’orientalisme.

« En effet, l’Orient (« là-bas » vers l’est) est corrigé, pénalisé même, du fait qu’il se trouve hors des limites de la société européenne, « notre » monde; l’Orient est ainsi orientalisé, processus qui non seulement marque l’Orient comme la province de l’orientaliste, mais encore force le lecteur occidental non initié à accepter les codifications orientalistes […] comme étant le véritable Orient. Bref, la vérité devient fonction du jugement savant, non du matériau lui-même qui, avec le temps, semble être redevable de son existence même à l’orientaliste. » (p. 84)

Pour l’Occidental, l’Autre n’est qu’une version de soi-même. Pour les romantiques allemands, par exemple, la religion indienne était une version orientale du panthéisme germano-chrétien.

Lorsqu’on parcours l’orientalisme du dix-neuvième et du vingtième siècle l’impression dominante est celle d’une froide schématisation de l’Orient entier par l’orientalisme.

Dans La Divine Comédie de Dante, Mahomet apparaît dans la catégorie des semiantor di scandalo e di scisma. « Le châtiment de Mahomet, qui est aussi son sort pour l’éternité, est particulièrement répugnant: sans fin, il est fendu en deux du menton à l’anus comme, dit Dante, un tonneau dont les douves sont écartées. Le poème de Dante n’épargne ici aucun des détails scatologiques que comporte ce violent châtiment: les entrailles et les excréments de Mahomet sont décrits avec une exactitude parfaite. » (p. 86)

Sur l’attitude orientaliste en général:

« Elle partage avec la magie et la mythologie son caractère de système fermé qui se contient et se renforce lui-même, et dans lequel les objets sont ce qu’ils sont parce qu’ils sont ce qu’ils sont une fois pour toutes, pour des raisons ontologiques qu’aucune donnée empirique ne peut ni déloger ni modifier. » (p. 88)

Constat: « Dans le poème de Dante, dans les œuvres de Pierre le Vénérable et des autres orientalistes clunisiens, dans les écrits des polémistes chrétiens contre l’islam, de Guibert de Nogent et de Bede à Roger Bacon, Guillaume de Tripoli, Burchard du Mont Syon et Luther, dans le Romancero du Cid, dans la Chanson de Roland et dans l’Othello de Shakespeare (ce « trompeur du monde »), l’Orient et l’islam sont toujours représentés comme des êtres du dehors qui ont un rôle particulier à jouer à l’intérieur de l’Europe. » (p. 88)

Sur les tropes du discours orientaliste: « Ce que ce discours considère comme un fait – par exemple que Mahomet est un imposteur – est une composante du discours, une assertion que le discours oblige à prononcer chaque fois que le nom de Mahomet apparaît. Sous-tendant les différentes unités du discours orientaliste […] il y a un ensemble de figures représentatives, ou tropes. Ces figures sont à l’Orient réel – ou à l’islam, dont je m’occupe principalement ici – ce que des costumes de style sont aux personnages d’une pièce: comme, par exemple, je crois que porte M. Tout le Monde ou le costume bigarré d’Arlequin dans une pièce de la commedia dell’arte. » (p. 88-89)

« Plutôt que de dresser la liste de toutes les figures du discours associées à l’Orient – son étrangeté, sa différence, sa sensualité exotique, etc. -, nous pouvons en tirer des idées générales en voyant comment elles se sont transmises à travers la Renaissance. Elles sont toutes péremptoires, elles vont de soi; le temps qu’elles emploient est l’éternel intemporel; elles donnent une impression de répétition et de force; elles sont toujours symétriques et cependant radicalement inférieures à leur équivalent européen, qui parfois est spécifié, parfois non. » (p. 89)

La biographie de Mahomet écrite au dix-septième siècle par Humphrey Prideaux a pour sous-titre The True Nature of Imposture.

« D’un point de vue philosophique, donc, le type de langage, de pensée et de vision que j’ai appelé de manière très générale orientalisme est une forme extrême de réalisme. Il consiste en une manière habituelle de traiter de questions, d’objets, de qualités et de régions supposés orientaux; ceux qui l’emploient vont désigner, nommer, indiquer, fixer ce dont ils parlent d’un terme ou d’une expression. On considère alors que ce terme ou cette expression a acquis une certaine réalité, ou, tout simplement, est la réalité. D’un point de vue rhétorique, l’orientalisme est absolument anatomique et énumératif: utiliser son vocabulaire, c’est s’engager dans la particularisation et la division des choses de l’Orient en parties traitables. D’un point de vue psychologique, l’orientalisme est une forme de paranoia, un savoir qui n’est pas du même ordre que le savoir historique ordinaire, par exemple. » (p. 90)

Edward W. Said, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident,

Traduit de l’américain par Catherine Malamoud, Préface de Tzvetan Todorov. Paris, Editions du Seuil, 1980.

Première édition : Orientalism, Vintage Books, New York, 1978.

Posté par Naravas à 23:11 - LU, VU, ENTENDU - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires

    Quel est le problème épistémologique avec l'Orientalisme?

    Posté par guane, 09 avril 2008 à 18:08
  • Quelle pertinence l'Orientalisme a-t-il pour la science des religions?

    Posté par stiege, 09 avril 2008 à 18:17
  • L'orientalisme n'existe plus ou presque

    Bonjour,
    Bah, écoute, ça ressemble à des sujets de dissertation tes questions. En fait, on parle ici à mon avis de savoirs qui sont datés, qui ne sont pas entièrement faux ou à rejeter mais qu'il faut utiliser avec précaution. Je suis donc tout à fait contre l'opinion répandue chez beaucoup d'internautes arabes ou musulmans à savoir que tout ce qui vient de l'Europe comme savoir sur l'islam est faux ou marqué de suspicion. Non, les plus fécondes recherches sur l'islam se font aujourd'hui en Europe! Nos sociétés produisent des dogmes, rarement de la connaissance objective. Alors que les héritiers européens des orientalistes ( parce qu'ils ne sont plus orientalistes, mais sociologues, philologues, linguistes, historiens, etc.) connaissent tous le travail de Saïd et très peu tombent dans les erreurs qu'il a dénoncées.

    NVS

    Posté par Naravas, 14 avril 2008 à 22:33
  • "L'Orientalisme a-t-il été tradui en arabe ? Et si oui, que sait-on de sa réception ?

    Bonsoir,
    Merci et bravo pour votre site et votre fiche de lecture qui m'a permis de découvrir un livre dont j'avais entendu parler et que je n'ai jamais trouvé le temps de lire... Je m'interroge à présent sur la traduction de cet oeuvre en arabe. Auriez-vous des infos à ce sujet ? Amicalement JM
    PS : Est-ce que vous connaissez le livre de Nabila Oulebsir sur la "construction" du patrimoine en Algérie pendant la période coloniale ? Son propos est plus historique mais tout aussi passionnant.

    Posté par Jean-Michel, 08 décembre 2008 à 22:19
  • Traduction en arabe de Saïd

    @ Jean-Michel
    Merci pour ces compliments !
    Oui, évidemment, l'Orientalisme est traduit en arabe (littéraire). Il existe même deux traductions différentes, la première est syrienne, la seconde est egyptienne :
    - 1981 الاستشراق – ادوارد سعيد ترجمة كمال ابو الديب
    (qu'on peut voir ici : http://www.adabwafan.com/display/product.asp?id=29920 )
    - 2006 الاستشراق – ادوارد سعيد- ترجمة محمد عناني

    J'ai entendu parler du livre d'Oulebsir mais je ne l'ai jamais eu entre les mains.
    Bien à vous,

    NVS

    Posté par Naravas, 25 décembre 2008 à 00:27
  • message à Naibed

    On se serait bien volontier passés de votre intervention tant elle reste hors de propos.
    Pour savoir qui sont les antisémites, je vous renvois au brillant échange intellectuel qu'Edward Said fait avec son ami musicien juif sur l'antisémitisme de Wagner!!!!! vous trouverez cela dans cet ouvrage si je ne metrompe pas: Parallèles et paradoxes : explorations musicales et politiques (avec Daniel Barenboïm), Le Serpent à Plumes, 2003
    un jour la justice se fera!

    Posté par Meriem, 09 janvier 2011 à 01:02
  • Interessant (desole pour les accents; j'habite aux etats-unis)

    je crois que edouard n'etait pas un orientaliste; au contraire, il etait tres "occidentalise." Mais je crois qu'il est un exemple pour suivre parce qu'il nous a montrer un autre facon de voir le moyen orient et aujourd'hui il est indispensable.

    Posté par Rogelio, 31 janvier 2011 à 20:50
  • excellente fiche de lecture

    Très bien résumé et synthétisé.
    Ta fiche de lecture est claire.
    Bravo.

    Posté par Myriam, 26 octobre 2011 à 23:35
  • les limites de Saïd

    La thèse de Saïd me semble très marquée par un contexte particulier et malgré toutes les remarques tres fines que donne Saïd, son essai me semble marqué par plusieurs limites.

    Tout d'abord ses soucres: Saïd n'étudie que les discours sur l'Orient ce qui limite tout de même l'ambition de parles des relations entre l'Orient et l'Occident. Par ailleurs, sa connaissance est essentiellement limitée à l'Angleterre, la France et les Etats-Unis et ce qu'il dit sur les autres pays est souvent fallacieux (ex: l'Allemange).

    D'un point de vue problématique: il me semble que sont étude aurait beaucoup à gagner si l'on cessait d'envisager les Orientaux comme totalement passifs et victimes de l'image que les Occidentaux se font d'eux. Ils en joue, peuvent la révoquer et la négocient toujours.

    En fait, la méthodologie: il me semble que Saïd n'a pas relever le défi qu'il s'est fixé en rédigeant un essai partisan qui dénonce ce qui le fait passer à côté (volontairement ou non) de nombreux points.

    Posté par David Do Paço, 15 juillet 2007 à 18:29
  • Histoire culturelle de l'Europe

    Bonsoir,

    Merci pour votre commentaire et bienvenu sur ce site !

    a) Tout à fait d'accord avec vous que l'étude de Saïd se limite plutôt à l'orientalisme anglo-français, comme le précise la citation de Rodinson mise dans l'introduction.

    b) Le contexte historique fait à mon avis à la fois la force et la faiblesse de cette étude. La critique virulente adressée aux savoirs des orientalistes a tout de même été plus que salutaire pour le développement des études sur les pays dits "orientaux" ou anciennement colonisés.

    c) Je ne pense pas que Saïd ait eu pour ambition de décrire les rapports entre l'Orient et l'Occident. Il a d'emblée situé son objet dans l'histoire culturelle de l'Europe. Il a d'ailleurs fait mieux en démontrant que ces catégories épistémiques (Orient/Occident) ne sont pas objectives, ne sont pas à prendre pour de l'argent comptant, qu'elles répondent à des cadres politiques et culturels marqués par une "orientalisation" de l'objet oriental pour reprendre ses mots.

    d) Les limites de cet effort résident pour moi ailleurs. "L'oriental passif", ce n'est pas Saïd qui le crée, ce sont les orientalistes eux-mêmes. S'il se met à étudier une telle fiction, ce n'est pas pour la reconduire.

    e) Mainteant, on peut faire l'inverse, et c'est très intéressant, étudier la perception orientale de l'Occident. Je crois que ça a été fait au moins en partie, avec beaucoup moins de talent évidemment.

    Au plaisir de vous lire !

    Posté par Naravas, 16 juillet 2007 à 19:26
  • Orientaliste plutôt teinté !

    Edward Saïd n'était pas que prof à Columbia, c'était aussi un membre du Conseil National Palestinien (le directoire de l'OLP).

    Quelqu'un dont le portrait [cfr l’excellente revue « Controverses » N°4 sur les Alterjuifs, p. 89-90] ne manque pas de piquant, et permet de mieux situer le personnage, non pas seulement l’orientaliste, mais le gramscien antisémite, tiers-mondiste, pro-islamiste, qui aime à citer le livre de Benjamin Beit-Hallahmi, paru en 1987 (« Les connections israéliennes : qui Israël arme t’il et pourquoi ? « ) comme - ne rigolons pas SVP - « un des rares exemples de livres passés au travers des tabous empêchant la publication de livres critiquant Israël »

    Quand on connait, au contraire, la prolifération de ce genre de « littérature », on voit mesure immédiatement le genre de « probité intellectuelle » de ce genre d’orientaliste ! Précisons que, dans le torchon en question, il ne s’agit pas tant d’adresser des critiques à Israël, que de diaboliser cet État, qualifié de « chien enragé de l’impérialisme » en le présentant comme un état raciste, oppresseur, colonialiste, décidé à réduite à néant tous les « mouvements de libération » des populations du Tiers-Monde ; populations renvoyant, bien entendu, au dualisme « peuples » versus « oppresseurs », les états occidentaux et autres avec qui Israël entretient des relations.

    Bref, un « orientaliste » plutôt sujet à caution…

    Posté par Naibed, 20 juillet 2007 à 16:51
  • Bonsoir,

    Je ne partage pas votre point de vue. D'abord, Edward Saïd n'est pas un orientaliste et ne l'a jamais été. Il est plutôt le contraire de l'orientaliste, celui qui lui a adressé les critiques les plus fondamentales.

    Je ne connais pas le livre que vous citez. L'engagement de Saïd pour l'émancipation de son peuple me parait plus qu'honorable et d'une honnêteté impeccable. Il a osé défendre l'idée d'un état binational, ce qui l'éloigne terriblement de positions islamistes ou intolérantes.
    Quant à la critique d'Israel, je ne veux pas rentrer ici dans une polémique sur les méthodes de cet état mais j'attire l'attention sur le fait que des agents ont été recrutés pour ternir la réputation de Saïd et que ces agents sont à l'origine de coups médiatiques divers à son encontre.

    Qu'il ait été membre de la direction de l'OLP et qu'il ait démissionné pour des raisons de divergences avec ses collègues, c'est plutôt un honneur pour un intellectuel qui associe les vues politiques les plus perspicaces à la pratique militante.

    Posté par Naravas, 21 juillet 2007 à 22:21

Poster un commentaire