19 août 2007
La secte des Assassins (1090-1257)
La secte des Assassins (1090-1257)
ou l'expérience politico-religieuse de Hassân es-Sabbah
Alep, été 1125 : 
Alep, été 1125. C’est la fin de la prière du vendredi, les croyants sortaient par groupes de la grande mosquée de la ville. A leur tête, un homme enturbanné, avec une grande barbe, plutôt bien habillé, cheminait d’un pas décidé. Ibn Al Khachab est son nom. Cadi de son état, orateur incandescent, politicien madré et patriote éclairé, cet homme avait auparavant mené de véritables campagnes de sensibilisation pour alerter les princes somnolents de l’Orient contre le danger « franc » (les troupes des croisés) qui les guettait. Il avait héroïquement organisé la défense de sa ville. C’est lui l’initiateur de la résistance qui allait se poursuivre et atteindre son apogée avec le général kurde Saladin, fondateur de la dynastie ayyoubide.
Ibn El Khachab était ce jour-là pressé de rentrer chez lui. Il finissait de converser sur le « problème franc » avec quelques notables parmi ses amis quand un homme, déguisé en ascète, bondit sur lui, le poignard à la main. Il lui asséna plusieurs coups à la poitrine en criant de toutes ses forces « Allah est grand ! ». Son crime commis, il s’éloigna en toute hâte, laissant derrière lui une assistance terrifiée. Personne n’avait osé le poursuivre, de peur de subir des représailles…
Hassân As-Sabbah :
Cet homme appartenait en effet à la redoutable secte fondée en 1090 par Hassân as-Sabbah, la secte des Assassins. On les appela Hachâchîne, probablement parce qu’ils prenaient du hachich, en en faisant semble-t-il plusieurs usages : comme moyen d’atteindre l’extase et un brin de paradis, comme moyen pour ne pas faiblir au moment de l’exécution de leur victime, comme moyen pour le maître de tenir son élève à sa merci, etc. (versions contestées). Toujours est-il que le mot « hachâchîne » a donné, dans la prononciation déformée des croisés, « assassins ».[1]
Hassân était un esprit curieux, un homme assoiffé de science.
Le premier geste du doctrinaire et organisateur du crime politico-religieux que fut Hassân as-Sabbah est de se doter d’un repaire. Il trouva son « nid d’aigle » en la forteresse d’Alamout, dans une zone montagneuse quasi-inaccessible située près de la mer caspienne. Il en fut son centre d’opérations.
Une société organisée :
Les Assassins forment une société rigoureusement hiérarchisée. A leur tête, le Grand Maître vénéré et au bas de la pyramide, le novice. Les adeptes sont classés selon leur niveau d’endoctrinement, selon leur capacité à tuer de sang-froid et selon leur aptitude à garder le secret.
Hassan es-Sabbah, après avoir été le Grand Maître, ou le « Vieux de la Montagne » (Cheikh al-Djabal) est devenu après sa mort le chef spirituel absent de tous les Assassins. Ses successeurs ont pris le même titre de Grand Maître. Les da’is (propagandistes) viennent juste en dessous ; ils sont chargés de l’enseignement de la doctrine ismaélienne et du recrutement de nouveaux adeptes. Les rafiq sont ceux qui commandent les forteresses et dirigent l'organisation de l'ordre. Les mujib ou mourîd sont des novices qui suivent l'éducation ismaélienne, des enfants convertis ou pris aux paysans alentour, appelés à gravir les échelons de l’organisation. Mais le bras armé et l’instrument de terreur par excellence est formé par les exécutants d’élite dits fidaïs (« ceux qui se sacrifient »), des novices fanatisés et préparés à mourir pour la mission que leur confie le Grand Maître.
Leurs activités quotidiennes principales se résument à deux :
- Un intense endoctrinement : on y apprenait notamment la doctrine du ta’lîm selon laquelle le sens véritable du Coran va au-delà du sens littéral manifeste et dépassait l’entendement commun. Il ferait partie du bâtin [sens latent, caché] (c’est pourquoi les assassins furent aussi surnommés les bâtinis) que seul l’Imam, aguerri aux exercices ésotériques, connaîtrait. Les novices sont par nature incapables d’atteindre les vérités transcendantales, sans suivre les instructions (awamir) du Cheikh (ou Grand Maître), personnage situé au plus haut degré spirituel, car proche de la divinité qui l’inspire. Aussi, est –il le Silencieux, que le novice ne peut voir et approcher, sauf durant le cycle d’épiphanie (dawr al kachf), court moment où le bâtine (caché) et le dhahir (manifeste) ne feraient qu’un.
On apprenait aussi à côté de cela les langues et divers enseignements utiles. La mort est pour eux un cadeau du Maître qui les délivrerait du monde d’ici bas afin de rejoindre le paradis.
- Un entraînement physique : véritable organisation militaire, les Assassins s’adonnaient à toutes sortes d’exercices physiques, en préparation des missions qu’ils reçoivent de leur Maître. Ils apprenaient aussi à manier les armes et à défendre leur forteresse en cas de siège.
Un rêve envolé :
Les sectateurs sont les fanatiques d’un empire chiite. Leurs ennemis jurés sont d’abord les Turcs seldjoukides, partisans d’un sunnisme intégral qui a mis fin au chiisme iranien pour contrôler désormais l’empire abbasside. Hassân as-Sabbah avait de grands rêves politiques : il pensait porter au trône d’Egypte un Fatimide (chiite), le prince Nîzar, et préparer à partir de là une reconquête de la Perse. Mais le dernier bastion du chiisme s’effondra et le mouvement nizarite créé autour du fils d’Al Moustansir, échoua devant Al Afdhal, fils d’un vizir arménien tout puissant, qui entendait assurer lui-même la succession. Nizar fut emmuré vivant. Tirant la leçon de cet échec, Hassân changea de tactique et s’orienta vers l’activité clandestine. Il prêchera désormais la haine contre les représentants de l’islam officiel et verra, ainsi que ses successeurs, d’un bon œil l’arrivée des hordes de Croisés en Orient. Sa prochaine cible fut la Syrie, où il put recruter beaucoup de chiites intégristes et fonder toute une série de villages fortifiés. Massyaf devint l’Alamut de la Syrie et abrita Rachîdaddîn Sinân, un des plus célèbres Vieux de la secte.
Stratégies de terreur :
1) L’assassinat spectaculaire : Quelques fois, un novice est admis à voir le Maître. Celui-ci lui demande alors s’il est prêt à recevoir le paradis. Le novice répond que oui. Il reçoit alors un poignard et le nom d’une cible à éliminer. La méthode exige que l’acte soit le plus spectaculairement possible. De préférence un jour de marché mais surtout le vendredi, juste après la prière collective, heure de grand rassemblement. « Frapper les esprits », semer la terreur, traumatiser les assistants, tels semblent être les objectifs du Cheikh al-Djabal[2]. Une telle opération exige minutie et préparation. Parfois cette dernière dure jusqu’à deux ans. Les fidaïs se déguisent en marchands, approchent l’entourage de leur future victime et gagnent sa confiance. Jusqu’à ce qu’il leur soit possible de passer à l’action.
2) L’infiltration : Pour créer une illusion d’ubiquité, les assassins tiennent à se montrer partout, surtout là où on ne les attend pas. Ils poussaient leurs missions jusqu’à l’entourage immédiat des princes et des rois, pour mieux les terrifier et les vassaliser par la suite. Qu’on en juge par cette histoire :
« Le sultan Sindjar, qui régnait dans le nord-ouest de la Perse, s’était déclaré l’ennemi des nouveaux sectaires : un matin à son réveil, il trouve un stylet près de sa tête, et au bout de quelques jours il reçoit une lettre ainsi conçue : « Si nous n’avions pas de bonnes intentions pour le sultan, nous aurions enfoncé dans son cœur le poignard qui a été placé près de sa tête. ». Sindjar fit la paix, par crainte, et accorda à Hassan, à titre de pension, une partie de ses revenus. »
3) La superstition : Faire croire, faire circuler une quantité incroyable de légendes à la fois terrifiantes et hagiographiques sur eux, telle fut l’autre stratégie des Assassins. Cette activité fut si bien menée qu’on ne pouvait, de leur vivant même, distinguer la vérité du tissu de récits fictifs, de croyances et de superstitions les entourant. On dit par exemple que Saladin avait décidé de les laisser tranquille envoyant un soir Sinân en personne à l’intérieur de sa tente bien gardée. Cette autre arme fut autrement plus efficace dans les cours d’Orient…
Un vizir qui a trahi : Nizâm al-Mulk
Il avait le tort d’être vizir au service des Suldjukides, d’avoir été un compagnon d’as-Sabbah et de Omar Khayyam (version contestée) et surtout, d’avoir réalisé le premier la dangerosité de cette secte et ses ambitions. Khayyam aurait fait jurer aux trois que le premier qui arriverait au pouvoir aiderait les deux autres. Mais Nizâm al-Mulk, devenu gouverneur du Khorassân, puis vizir du sultan Alep Arslan, a changé en chemin. Hassân l’accusa alors d’avoir trahi le pacte. Quand le vizir intellectuel, auteur du Traité du Gouvernement, décida de faire attaquer Alamut en 1092, il signa son arrêt de mort. Quelques mois plus tard, il tomba sous les coups de poignard d’un sectateur dépêché par Hassân. Il inaugure ainsi la longue liste des victimes des Assassins.
Comment assassiner Salah-Eddine ?
Début 1175.
Saladin était en campagne. Un soir, un compagnon de l’émir ayyoubide surprit des ombres suspectes autour de la tente royale, pourtant plantée au centre du campement. Il se saisit de son arme et décide de sortir vérifier ce qui se passe. A peine fit-il quelques pas, que deux bâtinis tombent sur lui en même temps, essayant chacun de le percer du mieux qu’il pouvait. Le brave lieutenant de l’émir se défendit avec courage mais fut grièvement blessé. D’autres assaillants surgirent mais les gardes étaient déjà là et les Assassins furent tous massacrés. Grâce à ce lieutenant, Saladin eut la vie sauve et l’alerte fut donnée.
Quel était le crime de Saladin aux yeux des Assassins ? Eh bien, il a mis fin à la moribonde dynastie fatimide et c’est largement suffisant pour s’attirer leurs foudres.
22 mai 1176 :
Saladin, toujours en campagne dans la région d’Alep, dormait paisiblement dans sa tente. Un assassin y fit irruption et lui asséna de vigoureux coups de poignard sur la tête. Se rendant compte que c’était insuffisant, il visa de nouveau le cou à de nombreuses reprises. Un émir arrive et se saisit de l’arme de l’assassin d’une main et lui plante de l’autre son poignard dans le cœur. Le bâtini s’écroule mais deux autres surgirent, qui s’acharnaient de nouveau sur Saladin qui se relevait. Les gardes accoururent et les massacrèrent.
Fort heureusement, Saladin, sur ses gardes depuis le premier attentat, portait une coiffe de mailles sous son fez ainsi qu’une longue tunique renforcée de mailles au niveau du col (cou). La lame n’a pu le transpercer. Mais le kurde fut traumatisé et surpris d’être toujours en vie.
Août 1176, le siège de Massiaf :
Le Kurde décide alors d’attaquer directement le repaire du danger, la forteresse de Massiaf où se réfugient les Assassins syriens et leur Maître, le commandant en chef de ces opérations, Rachîdaddîn Sinân, qui contrôlait une dizaine de forteresse à travers le pays. Alors, se produisit l’inexplicable. Après un siège qui s’annonçait réussi, Saladin décide brusquement de le lever et de quitter les lieux, changeant ainsi définitivement de politique envers les Assassins qu’il chercha désormais à se concilier. Jamais il ne les inquiéta de nouveau. Ils continuèrent leurs meurtres et Saladin ses conquêtes…
L’ouragan d’Houlagou :
Les Bâtinis menèrent plusieurs tentatives d’assassinat infructueuses contre le petit-fils de Gengis Khan, Houlagou. Celui-ci était décidé de les rayer de la surface de la terre. En 1255, le dévastateur mongol assiège Alamout et finit par avoir raison de ses occupants. Il capture en 1257 le Grand Maître de l’époque, auquel il réserva le supplice d’être écorché vif, massacra ses adeptes et détruisit toute l’infrastructure ismaélite, y compris leur précieuse bibliothèque. Les autres places fortes tombèrent dans les mêmes conditions. Quelques Assassins ont continué à survivre, sans grande influence. Malheureusement, l’ouragan mongol continua vers Bagdad, qu’il mit à feu et à sang pour liquider aussi la dynastie des Abbassides.
[1] Amin Maalouf croit cependant que le mot « assassin » viendrait d’une autre étymologie : de Hassandjin, qui veut dire « djinn de Hassan Es-Sabbah », génie envoyé par le Maître de la secte, qui entourait son activité de superstitions. L'usage de la drogue par les Assasssins reste un sujet controversé. certains pensent qu'il est réservé aux fidaïs, pour se donner le courage de ne pas fléchir de moment venu...
[2] Titre contesté par quelques uns.
(*) Nous nous contentons de noter que cette secte mobilise le fanatisme de ses adeptes à des fins politiques, sans suggérer aucune comparaison hâtive avec des mouvements contemporains. Son expérience est intéressante en elle-même et cet intérêt n'a d'ailleurs pas besoin d'être soutenu par une comparaison.
Pour en savoir plus :
Vladimir Bartol, Alamut, Ed. Phébus, Paris 1988
Amin Maalouf, Samarcande, Ed. "J'ai lu", 1989 (1ère éd. 1988)
Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes, Ed. "J'ai lu", 1999 (1ère éd.1986)
Bernard Lewis, Les Assassins. Terrorisme et politique dans l'islam médiéval, Ed. Complexe, 2001 (Ed originale : The Assassins. A Radical Sect in Islam, Londres, 1967).
Sur Internet :
Alain Mourgue, Hassan Ibn Sabbah et la secte des Assassins d'Alamut (en pdf)
Philippe Ilial, La « Secte des Assassins » à travers les Chroniques Médiévales (sur ce site)
10 août 2007
Waciny Laredj décrit l'islamisme algérien (2)
Même si vous vous cramponniez
aux rideaux de la Kaâba
[ On est dans la salle des professeurs d’un département de l’université d’Alger, Bouzaréah. Un enseignant à la barbe discute avec sa collègue voilée sur le récent assassinat qui a ciblé leur communauté. Ils font partie dit le narrateur de ce « tas d’enseignants qu’aucun évènement ne vient secouer. Ils ont le même avis sur tout pendant toute l’année. Rien ne les fait bouger. Ni les grèves, ni la mort, ni leurs collègue tombés à propos desquels ils ne tarissent pas : ils racontent leur meurtre avec détails et enthousiasme, comme s’ils en étaient témoins (…) ] - Qui lui a demandé de parler ? Il a trop ouvert sa gueule ! Il a exagéré, non ? Non, ce ne sont pas les islamistes qui l’ont tué. C’est le pouvoir…Vois-tu mon frère, il n’a rien trouvé à critiquer sur la terre à part l’islam. Comme s’il n’avait pas devant lui les Juifs ? Il mérite son sort ! Il a lui-même appelé le malheur sur sa tête. Je lui ai dit, écoute Mohammed, fais comme a fait ton voisin ou change la porte de ta maison [= cache toi ou change d’immeuble]. Fais-toi petit et implore Dieu qu’il préserve ta tête. Fais toi comme l’herbe qui ne cherche qu’à vivre. Alors, celui qui s’est attaché avec ses propres mains, qu’il se dégage avec ses dents. [proverbes algériens]
« Jusqu’ici, chez nous, notre peuple était gouverné par le Bon Dieu et l’impérialisme. C’était les deux responsables de nos malheurs ! Ce n’était jamais nous ! L’explication par l’impérialisme est entrain de passer au deuxième plan et celle du Bon Dieu arrive en premier. Nos intellectuels, au Maghreb, sont littéralement terrorisés par l’apparition d’un intégrisme religieux qui porte différents noms et divers masques. (…) Ces intellectuels se disent : « l’islam, c’est sacré ; surtout qu’on y touche pas ! Comment peut-on critiquer une religion et surtout chez nous ? ». C’est une attitude de passivité devant ce que j’appelle les premières formes de la terreur dans une société qui régresse et, à un moment donné, produit des monstres. » (Kateb Yacine, Le poète comme un boxeur, Paris, Ed. du Seuil, p. 163, entretien daté de 1985)
Je remercie Mani L'Africain pour sa dédicace et pour son invitation à connaître l'Algérie. Je lui réponds par cette citation prophétique de Kateb Yacine et je poursuis dans le même sujet en publiant la deuxième partie des extraits que je consacre à la description de l'islamisme algérien par Waciny Laredj (La mémoire des eaux ذاكرة الماء ). Je voudrais commencer par un extrait qui évoque ces "intellectuels" et ces "universitaires" désengagés, "neutres", qui se sont soustrait à leur responsabilité historique en se taisant honteusement devant le meurtre barbare de leurs collègues (ou en l'approuvant). Je crois apercevoir en eux l'exemple à ne pas suivre pour notre génération. Car nous, nous avons compris que, du temps qui nous reste à vivre, nous entendrons parler d'islamisme chaque matin que Dieu fait. Nous avons compris que, dans nos sociétés qui sombrent, l'intrumentalisation de la religion en politique est LA question par excellence. Nous avons compris que l'islamisme, vaincu militairement, se régénère socialement. Ces pseudo-cultivés, nous les opposerons à ces autres visionnaires, tels Kateb, Lacheraf et Laredj lui-même, qui a mis par anticipation en roman la barbarie islamiste avant qu'elle ne se réalise dans les faits. Or, le rêve hamrouchien (de Mouloud Hamrouche) d'un islamisme soluble dans la démocratie, ces vrais intellectuels en connaissent quelque chose, pourvu que nous prenions le temps de les écouter...
De l’engagement de quelques universitaires :
- Je ne comprends pas, rétorque sa collègue emmitouflée dans un voile gris comme la peur, pourquoi cette vaurienne s’habille toujours en rouge et se moque de nous…
- Bon débarras ! Ce sont des communistes[1] ! Ils ont corrompu le pays, ses habitants et l’université.
- T’as vu, pendant la Guerre du Golfe, ils n’avaient pas soutenu Saddam. Ils l’ont méprisé. Puisque c’est comme ça, nous ne les soutiendrons pas aujourd’hui. Une balle dans la tête, c’est pas suffisant pour ces gens là !
(…) Ils ont continué en s’esclaffant de rire et en s’adonnant à une étrange hystérie… » (pp. 60-61)
* * * * *
L’islamisation d’une ville :
« La nouvelle mairie [islamiste], dans le cadre de sa campagne de moralisation « a rajouté ses adjectifs à toutes les appellations simples. La mairie et devenue « marie islamique », le marché, « marché islamique », les toilettes publiques, « toilettes islamiques », les poubelles, « poubelles islamiques » …Même le café « Lotus », qui est devenu la marque spécifique de cette ville depuis longtemps, est transformé en un local de vente des « rideaux islamiques », importés de Taïwan, des Philippines, de Tati (France), … » (p. 54)
* * * * *
« Ce peuple qui dépérit comme ses édifices, comme ses routes, comme ses entreprises, il est devenu simple foule (ghâchî). Il n’est conscient de rien et surtout, il ne veut rien savoir. A vrai dire, il ne se sent pas concerné par ce qui se passe dans son milieu. Il est prêt à se ranger sous l’étendard du premier vainqueur. Ils l’ont corrompu de l’intérieur jusqu’à en faire un roseau vide » (p. 53)
* * * * *
Lettres de menace :
« Les lettres se sont ensuite succédées et aggravées. D’abord des conseils, puis de l’intimidation voilée, enfin des menaces explicites. La seule fois où j’ai pris très au sérieux ces menaces, c’est un jour où j’ai reçu une lettre estampée d’un cachet énorme qui n’inspirait rien de rassurant. » (p. 51)
* * * * *
Le jour des assassins :
« Demain, c’est mardi. C’est le jour où les assassins ont l’habitude de sortir leurs couteaux pour égorger les intellectuels. Ils ont écrit sur les murs de la ville, dans les locaux commerciaux, sur les portails, dans les places publiques et les cafés populaires :
Ô communistes ! Vous serez égorgés même si vous vous cramponniez aux rideaux de la Kaâba (Mecque). Dis que le terrorisme est un ordre de mon Dieu. »
أيها الشيوعيون، ستذبحون حتى و لو تشبثتم بأستار الكعبة.
قل ان الارهاب من أمر ربي.
[Ce slogan s’adressait à des gens qui se reconnaissaient. Des intellectuels critiques, des francophones, des arabophones irréligieux ou laïques, des citoyens qui, pour une raison ou une autre, se sont opposés au projet intégriste de bâtir un Etat théocratique. Aussi, les autres versions ont le mérite d’indiquer avec plus de précision les cibles des hordes islamistes : ]
Ô mécréants, la main du djihad vous atteindra, fussiez-vous dans des forteresses inexpugnable ou accrocheriez vous les rideaux de la Kaâba. Dis que le terrorisme est un ordre de mon Dieu. (p. 232)
[Ou encore :]
لن يبقى لاءكي واحد في هذه البلاد الطاهرة، أرض علي و العباس .
Il ne restera pas un seul laïque dans cette contrée sainte, terre de Ali [Belhadj] et d’Abbas [Abassi Madansi]. (p. 253)
J’ai réfléchi un moment sur ce que je pouvais faire. J’ai regardé les parois de la pièce froide et à un moment j’ai éprouvé le sentiment d’une dure solitude » (p. 50)
* * * * *
L’état refuse d’aider les citoyens à se défendre :
Je rentrais du cimetière où j’assistais aux funérailles d’un autre ami à moi, égorgé devant toute sa famille, après avoir été follement tailladé au couteau. ‘Ami Ismaïl me salua en m’embrassant, contrairement à son habitude. Il devinait ma douleur.
- J’ai entendu l’information à la radio. Que Dieu les récompense !
- ‘Ami Ismaïl, Dieu nous a complètement abandonné dans ce désert.
- Que veux-tu y faire ? Fais attention à toi, la situation devient de plus en plus dangereuse.
- Tu sais, oncle Ismaïl, parfois je me demande si nous connaissons vraiment cette société. Sinon, comment expliquer qu’elle enfante de tous ces assassins et de toute leur atrocité ?
- Je te dis vas, demande ton arme au ministère de l’intérieur. Je vois tourner dans ce quartier beaucoup de visages qui ne me reviennent pas. Des visages que je vois pour la première fois. Il faudrait que nous défendions notre droit à la vie !
- Nous sommes des intellectuels, oncle Ismaïl, pas des assassins !
- Ceci est un discours d’intellectuels mon fils. Les assassins ne connaissent rien d’autre que le feu et la lame.
- J'ai de toute façon demandé à ce qu’on me rende mon fusil. J’attends toujours la réponse du ministère de l’intérieur.
Le jour où j’ai reçu la réponse du ministère, je me suis demandé après l’avoir lue si réellement dans ce pays je possède la valeur d’un être humain. Je l’ai relue plusieurs fois en essayant de deviner ce qui se cachait derrière ce gros tampon rouge « Urgent – مستعجل » :
Vu l'état où se trouve le rangement des armes, nous regrettons de ne pouvoir vous rendre votre fusil pour le moment. Merci de votre compréhension.
"نظرا لوضعية ترتيب الأسلحة، يتعذر علينا في الوقت الحالي أن نعيد اليكم اسلحتكم.
شكرا على تفهمكم."
Qui leur a dit que je les comprends, pour qu’ils me remercient ainsi ?
* * * * *
Le poème de Youcef :
Ô mon ami…
Ô mon peu d’ami…
Ô tout mon ami…
Ô moi-même…
Enlace la mer de tes mains et prend la route de l’exil
Remplis tes yeux de sa couleur et éloigne-toi
Prend chaque vague qui s’échappe d’elle et sors de cette vie
Et si tu en es incapable, entend son sanglot et son cri et quitte-la
Sinon, sois épris d’elle et fais-lui tes adieux
Rend lui un peu de son sable et de ses pierres, et voyage loin
Et si tu ne peux faire ça, met tes mains dans tes poches et suicide-toi
* * * * *
Le meurtre d’un journaliste dans le silence de son quartier :
Ma mère n’arrive pas à oublier l’image d’Abderrahmane, alors qu’il dégringolait en direction de l’entrée, tenant de sa main son cou égorgé avant de tomber devant l’immeuble. Il s’est agité un peu puis s’est immobilisé. Au moment où elle le couvrait d’un drap blanc, elle maudît ce peuple qui se cache pendant qu’on commet le crime. Le crime qu’il observe au travers des interstices des fenêtres. Et quand les assassins libèrent le lieu, tout le monde descend pour regarder ce qui reste de la boucherie. Ce peuple se rend complice des assassins par son silence. C’est incroyable. Ma mère entendit un voisin murmurer à son ami :
- Mais pourquoi l’ont-ils tué ? C’était un homme bon, le pauvre. Il connaissait ses limites.
- Je te dis la vérité, mon frère, il n’a pas fait quelque chose de bien. C’était un journaliste communiste. Il avait insulté les Croyants dans ses écrits. C’est ce que disent les gens du quartier.
- Je ne sais pas lire mais je l’ai vu, il achète le journal chaque jour, il dit « bonjour » puis il rentre chez lui.
- Même moi je ne sais pas lire. Mais les gens qui savent m’ont dit que c’est un journaliste communiste.
Imaginez, un peuple entier est emprisonné dans la rumeur et poussé chaque jour vers une imagination mortifère.
___________
[1] Ce terme est extrêmement péjoratif dans la rhétorique islamiste. Il vient de l’Afghanistan où les « Moudjahidines » combattaient les troupes soviétiques. Il a été vite généralisé à tout ennemi de l’idéologie islamiste.
Prochainement, l'assassinat de Youcef.
05 août 2007
Il était une fois Mohammed Boudiaf...
Il était une fois…l’homme des ruptures
Le combat de cet homme ne se résume pas sur un blog. Nous nous contenterons de saisir trois moments terribles de sa trajectoire, indéfectiblement liée à l’histoire contemporaine de l’Algérie, et trois ruptures que l’homme a incarnées, portées et fait vivre :
Rupture avec l’ordre colonial :
Le 15 et 16 février 1947, un homme âgé de 28 ans, natif de M’sila, adhérent du PPA (Parti du Peuple Algérien), écoeuré par les massacres de mai 1945, décide de donner toute son énergie pour organiser l’action directe contre le régime colonial, dans le cadre de l’O.S (l’Organisation Spéciale) qui venait d’être créée.
Le 23 mars 1954, avec la participation des membres du Bureau central du PPA-MTLD, Mohammed Boudiaf participe à la fondation du CRUA (Comité Révolutionnaire pour l’Unité et l’Action) qui appela en vain à l’unité des messalistes et des centristes au sein du PPA-MTLD.
Mais le moment crucial fut le 26 juin 1954, quand Boudiaf, Ben Boulaïd et Didouche décident d’enterrer le légalisme et les querelles messalistes du MTLD et de passer à l’action directe en faisant appel aux anciens de l’OS. C’est la célèbre "Réunion des 22" qui décida le déclenchement immédiat de la Révolution et désigna Boudiaf comme chef national chargé d’organiser et de coordonner le mouvement insurrectionnel. Celui-ci choisit comme collaborateurs Ben Boulaïd, Ben M’hidi, Didouche et Bitat. La Révolution et la République algériennes sont nées.
Le groupe, élargi, tint une dernière réunion le 23 octobre 1954 où furent notamment arrêtés l’heure du déclenchement et les éternels sigles FLN et ALN.
Rupture avec la dictature de Boumédiène :
Déclencheur de la Révolution, fondateur et premier à rejoindre le FLN, Boudiaf fut le premier aussi à le quitter. Quand l’émissaire de Boumédiène, qui n’est autre qu’un certain Abdelaziz Bouteflika, est venu en prison proposer à Boudiaf un coup d’état en secret, l’homme intègre le rabroua violemment et demanda des sanctions contre ce pyromane turbulent. Malheureusement, un autre chef historique, Ben Bella, accepta l’offre et prit militairement le pouvoir pendant l’été 1962 en faisant massacrer près de 2000 Algériens.
Boudiaf démissionne du FLN le 22 septembre 1962 en s’opposant à l'usupation du pouvoir par l’alliance Ben Bella- Boumédiène. Il tente de créer un parti d’opposition mais, suprême ironie, il fut emprisonné, lui, le Père de la Révolution.
Double rupture avec le système et l’islamisme :
Le 16 janvier 1992, à l’aéroport d’Alger, fut reçu un « historique », exilé au Maroc, inconnu des populations illettrées, appelé au chevet d’un Algérie malade. En 166 jours, il trace dans un verbe ciselé, franc, clair et rassembleur, le projet d’une Algérie démocratique. Restaurer l'autorité de l'état, achever le terrorisme islamiste et l'intrumentamisation de la religion, jeter les bases d’un système démocratique, rétablir la confiance avec les gouvernés, s’attaquer à la corruption, refonder l’école sinistrée, retour à la légitimité des urnes, bref, jeter de nouveau --comme en 1954-- les bases d’un état moderne, tels furent les thèmes du discours de celui qui fut placé à la tête du Haut-Comité d’Etat.
Le 29 juin 1992, il y a de cela 15 ans, après six mois d'un rêve de modernité, l’Algérie fut endeuillée par un clan de la mafia politico-financière : Mohammed Boudiaf tombe à Annaba sous les balles assassines de M’Barek Boumarafi, enfant de ce pays que ce Père de la Révolution a créé.
Maintenant, repose-toi Mass Boudhiaf !
Liens :
Boudiaf raconté par Annie Rey Goldzeiguer
Boudiaf raconté par Rédha Malek


