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Point de vue africain sur des questions de la culture et de l'actualité. Petit journal des idées de l'auteur. Les rêves et l'imagination d'un homme qui a vu sourire les étoiles et qui s'est promis de sentir le parfum de toutes les matinées embaumées.

30 mars 2008

Les intellectuels maghrébins et l'islamisme : Samir Naïr

Samir Naïr « C'est un mouvement autoritaire
 
de type fascisant
» 
 
 

« Je ne pense pas que cet islamisme puisse se transformer en idéologie démocratique. Je crois que c’est un mouvement autoritaire de type fascisant, porteur d'une conception du monde agressive et régressive. »

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Samir Naïr, philosophe et politologue d’origine algérienne, donne son avis dans cet extrait sur la montée de l’intégrisme islamiste qu'il relie aux différents moments de la construction du nationalisme algérien. Il évoque la responsabilité proprement politique des pouvoirs depuis l'indépendance dans la tragédie qu’a connu ce pays mais aussi la nature de l'islamisme.

Extrait de Confluences Méditerranée N°11, Eté 1994.

L'ensemble de l'entretien ici


— Le retour du religieux s’applique-t-il seulement à l’islam? Quel rapport au religieux exprime-t-il? L’intégrisme n’est-il que l’idéologie des exclus?

Nous assistons à un processus à l’échelle mondiale: les sociétés occidentales sont de moins en moins religieuses et les sociétés du Tiers-Monde — dans lesquelles l’humus religieux est important — le deviennent de plus en plus. Le phénomène qui se développe dans les pays arabo-musulmans sous la forme de l’intégrisme existe aussi dans les pays d’Amérique latine, notamment au Brésil, sous la forme de la théologie de la libération. Il serait d'ailleurs intéressant de s’interroger sur les différences entre l’intégrisme et cette théologie qui vise, comme son nom l’indique, à libérer. Sous son apparence spécifique, c’est donc un mouvement universel. L’islam revient comme forme d’identité tout simplement parce qu’il constitue une culture de base qui a historiquement servi de valeur-refuge face au travail de dépersonnalisation entrepris par la colonisation. Sous sa forme intégriste, il est incontestablement un élément moderne, surtout en ce qui concerne les sociétés maghrébines. Dans un pays comme l’Algérie, cet intégrisme emprunte à la fois au fonds nationaliste et au fonds populaire. S’il se transforme aujourd’hui en idéologie politique, c’est pour des raisons très précises. Toutes les autres idéologies et particulièrement les idéologies socialistes et libérales ont échoué.

« L’intégrisme est donc beaucoup plus une idéologie de défense, de protection qu’une idéologie d’affirmation culturelle (…) C'est une idéologie essentiellement politique : elle n’a plus grand chose à voir avec la religion en tant que telle. »

Elles ne permettent absolument pas aux catégories de la population exclues depuis l’indépendance de se reconnaître dans des discours qui apparaissent surtout comme des discours élitaires. L’intégrisme est donc beaucoup plus une idéologie de défense, de protection qu’une idéologie d’affirmation culturelle d’un groupe par rapport aux autres groupes, même si cette défense passe par la volonté de conquérir le pouvoir. C'est une idéologie essentiellement politique: elle n’a plus grand chose à voir avec la religion en tant que telle. En tant qu’idéologie politique, elle fonctionne comme instrument de mobilisation des couches qui ont été historiquement exclues et que les modèles socialistes ou libéraux n'ont pu intégrer. Le modèle libéral qui tend à se développer et qui est représenté par les élites plus ou moins démocratiques aujourd’hui est un modèle d’exclusion à l’égard de toute une partie de la société. De la même façon le modèle socialiste fut aussi un modèle d’exclusion de ces couches non intégrées dans le système de production. Mais cette exclusion était dissimulée par les politiques assistancielles de l'Etat. Il a suffi que l'Etat disparaisse en tant qu'acteur paternaliste, pour que les couches non insérées dans le tissu productif apparaissent au grand jour. Dès lors l’islamisme, idéologie communautaire, organiciste, apparaît véritablement comme une bouée de sauvetage pour des gens qui n’appartiennent désormais à rien et sont délaissés par l'Etat.

« L’islam revient comme forme d’identité tout simplement parce qu’il constitue une culture de base qui a historiquement servi de valeur-refuge face au travail de dépersonnalisation entrepris par la colonisation. »

D’autre part, cet intégrisme n’est pas seulement un instrument de mobilisation des exclus. C’est aussi une idéologie de mobilisation et de conquête du pouvoir politique de fractions de plus en plus importantes des couches moyennes exclues par les processus de différenciation sociologique et économique que connaît la société algérienne. Autrement dit, c’est aussi l’idéologie d’une partie de l’élite, notamment de l’élite arabophone qui ne pouvait s’intégrer dans le système mis en place depuis l’indépendance. Ces élites formées dans les années 60-70, arabisées, jeunes, sont confrontées à une situation de blocage du point de vue de leur mobilité sociale, parce qu’elles sont jeunes, que les places sont occupées, et que le système d’intégration économique est trop étroit. Ces élites s’appuient sur l’idéologie intégriste pour déloger les couches francophones qui appartiennent à la même classe qu’eux et prendre ainsi leur place. L'intégrisme est un mouvement qui, dans sa généralité, s’adresse effectivement aux exclus mais qui, dans sa particularité, exprime la volonté de mobilité et d’ascension sociale de couches intermédiaires qui veulent accéder au pouvoir.

— Pourquoi n’y a t-il pas modernisation au moins partielle de l’islam?

L’islam comme idéologie spontanée a deux versants: d'un côté il s'agit d'un islam tolérant, mais hiérarchique et inégalitaire; c’est l’islam des clercs, des élites dirigeantes, c’est un islam "hypocrite" — disons le mot — dans la mesure où il refuse de poser le problème des rapports entre religion et politique. C'est un islam de compromis, celui de la "salafiya", des réformistes de la Nahda, qui considéraient que le seul moyen de moderniser la société était, pour éviter la dépersonnalisation coloniale, de ne pas rompre avec la religion alors que la société occidentale, elle, au contraire, a posé le problème de sa réforme à partir de la rupture d’avec la référence religieuse. D’un autre côté vous avez un islam populaire, égalitaire mais fondamentalement intolérant. C'est l’islam de couches sociales qui étaient fortement enracinées dans les vieilles structures tribales et familiales et qui ont été délaissées aussi bien par le système colonial que par le système mis en place après l’indépendance. Cet islam renvoie aux formes de solidarités organiques de couches exclues. Ces deux islams se sont opposés. Mais le fait est qu'ils étaient alliés, en Algérie, des années 60 aux années 80, pour s'opposer à la laïcisation progressive de la société algérienne. L'islam des Oulémas, dont Ahmed Taleb Ibrahimi est un représentant typique, tout en s'alliant tactiquement au pouvoir "socialiste" de Boumediène, s'appuyait sur l'islam spontané, intolérant et fanatique, pour empêcher une remise en question définitive de la problématique indentitaire "salafiste". Ces deux islams se sont moulés, entre 1962 et 1980, dans l'idéologie dominante pseudo-socialiste et ont en réalité constitué les structures culturelles de base de la société algérienne.

« L'islam des Oulémas (…), tout en s'alliant tactiquement au pouvoir "socialiste" de Boumediène, s'appuyait sur l'islam spontané, intolérant et fanatique, pour empêcher une remise en question définitive de la problématique indentitaire "salafiste". »

Bachir_al_Ibrahimi
Le fait qu’ils émergent aujourd’hui au centre du débat est significatif de ce qu'un processus de modernisation sociologique, économique et politique ne peut faire l’économie d’une modernisation culturelle. Cette modernisation culturelle est assumée par les élites lorsqu'elles ne peuvent, économiquement, faire autrement pour la défense de leurs interêts sociaux. Le drame, c’est que les élites dirigeantes en Algérie n’ont pas eu historiquement le besoin impératif d'assumer la modernisation culturelle car elles disposaient de leviers économiques qui leur permettaient d'éviter une vraie confrontation sociale avec les masses pauvres.
Les structures sociales se sont cependant sécularisées. Toute la question est de savoir comment va s’opérer le passage de cette laïcisation/sécularisation de la réalité dans le domaine des mentalités. Il y a de fortes chances pour que le retour du religieux auquel nous assistons aujourd’hui soit le moyen historico-culturel par lequel la société cherche à régler son rapport à la religion.

— L’islamisme peut-il avoir intégré des éléments de l’idéologie démocratique?

Difficile de répondre à cette question. Je ne crois pas à la possibilité de développer facilement la démocratie dans le cadre de la référence religieuse. Je suis pour la séparation totale du religieux et du politique. Et si l’on prend l’histoire des sociétés occidentales, on ne peut pas soutenir que le modèle chrétien-démocrate soit particulièrement exemplaire en terme de démocratisation. Cela dit je ne pense pas que cet islamisme puisse se transformer en idéologie démocratique. Je crois que c’est un mouvement autoritaire de type fascisant, porteur d'une conception du monde agressive et regressive. Mais votre question concerne l'islamisme, pas l'islam en général. Dans l'hypothèse d'une sécularisation assumée (et non imposée de façon autoritaire), je ne vois pas pourquoi l'islam ne s'adapterait pas à ce mouvement. Cela suppose, bien sûr, un travail en profondeur de la société sur elle-même, et donc une libération de la communication publique, une ouverture aux conflits de sens, un approfondissement des échanges culturels, y compris de façon conflictuelle, entre les acteurs sociaux. Pour ce faire, il faut non seulement démocratiser la société mais aussi et surtout en finir avec la génération nationaliste qui a écrasé ce pays sous sa médiocrité et sa corruption.

— La crise de l’identité nationale algérienne ne risque-t-elle pas de se transformer en crise de la nation "tout court" qui pourrait se désagréger et se fédéraliser?

Oui. Je me demande même si certaines forces politiques n’ont pas interêt à pousser la crise jusqu’au bout pour parvenir à un Etat fédéral. Je n’accuse personne, mais je crois que certains ne reculeraient pas devant la fédéralisation de la nation algérienne, ce qui permettrait aux différentes "ethnies" de se gargariser en quelque sorte "légalement" de leurs pseudo-différences. C’est là le danger le plus grave qui menace ce pays.

— L’armée, que vous appelez "groupement d’interêt militaire", constitue-t-elle un bloc homogène? N’assiste-t-on pas aujourd’hui à sa désagrégation?

Il faut revenir à cette notion de "groupement d’intérêt militaire". Dès les années 70-80, je développais cette notion pour qualifier le régime politique algérien, alors qu’il était partout question de "bourgeoisie d’Etat", "d’Etat socialiste", nationaliste, progressiste, etc. Ce qui me semblait important, dès cette époque, c’était l’existence d’un groupement d’intérêt militaire qui soumettait l’ensemble de la société à ses interêts; je disais aussi que ce groupement était homogène en ce sens que chaque fois que son intérêt fondamental — la maîtrise du pouvoir — était remis en question, ce groupement réagissait de façon homogène et collectivement. Encore une fois, la crise de 1965, celle de la mort de Boumediène comme celle de la démission de Chadli montrent que ce groupement a des intérêts unifiés et chaque fois qu’il y a un problème d’orientation stratégique, il réagit de manière homogène. Je n’ai jamais cru aux analyses en terme de bonapartisme ou de bourgeoisie d’Etat, parce que je pensais que c’était l’armée, en tant que corps organisé, qui dirigeait ce pays. Cela ne signifie pas qu’il n’y avait pas au sein de celle-ci des intérêts divergents. Il y a une hétérogénéité des intérêts liée aux stratifications d’origine tribale, clanique ou tout simplement clientélaire et ces intérêts s’expriment dans la société et sont médiatisés par le système politique. Mais l’armée a été et continue d’être la seule structure véritablement organisée au sein de cette société. La notion de "groupement d’intérêt militaire" — la notion de groupement d’intérêt étant emprunté à Max Weber — permettait de saisir l’essence du pouvoir politique dans cette société. Je pense que l’armée est encore une force sociale très forte. Elle est loin de se désagréger, même si la situation de crise et les conflits auxquels elle est confrontée tendent à introduire en son sein des différenciations importantes.

Entretien réalisé par Bernard Ravenel


Samir Naïr a publié notamment :

        - L'immigration est une chance : Entre la peur et la raison, 2007
- Nicolas Sarkosy et la Politique de Civilisation 

        - Le Nouveau Monde : L'Empire face à la diversité, 2003
- L'immigration expliquée à ma fille, 1999
- Contre les lois Pasqua, 1996
- Lettre à Charles Pasqua de la part de ceux qui ne sont pas bien nés, 1994
- Le regard des vainqueurs, 1992
- Le différend méditerranéen, 1992
- Machiavel et Marx, 1984
- Lénine face au léninisme, 1979
- Lucien goldmann 


Posté par Naravas à 18:11 - LES INTELLECTUELS MAGHREBINS ET L'ISLAMISME - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

    Azul à toi Navaras,
    Sur le même thème, je viens tout juste de commencer un livre qui s'appelle : De l'islamisme, une réfutation personnelle du totalitarisme religieux, d'un écrivain marocain : Fouad Laroui. Je ne suis qu'au 1er chapitre mais son style direct, simple, sans tabou me fait un peu penser à la façon dont tu traites les sujets dans ton blog...
    Je te le recommande donc fortement!

    Posté par Daiquiri, 26 février 2009 à 23:44
  • Laroui

    Je connais Fouad Laroui et ce livre pour l'avoir feuilleté. Sinon, je connais et j'aime beaucoup plus un autre marocain, Abdallah Laroui.
    Fouad noté pour la bibliographie e l'islamisme

    Posté par Naravas, 01 mars 2009 à 19:39
  • PS

    PS/ Ah, j'avais pas remarqué que tu avais utilisé Azul

    Posté par Naravas, 01 mars 2009 à 19:48

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