angles de vue...

Point de vue "africain" sur des questions de la culture et de l'actualité. Petit journal des idées de l'auteur. Les rêves et l'imagination d'un homme qui a vu sourire les étoiles et qui s'est promis de sentir le parfum de toutes les matinées embaumées.

30 mars 2008

Ce que pensent les intellectuels maghrébins de l'islamisme : 2- Boualem Sansal

Boualem Sansal : « La véritable démarche de

l'islamisme est l'extermination de l'autre »


Boualam_Sansal

    Dans cet entretien accordé au Nouvel Observateur à l’occasion de la sortie de son roman Le village de l’Allemand, le grand écrivain algérien Boualem Sansal, censuré dans son pays, revient sur la nature de l’intégrisme islamiste et sur les cadeaux que ne cesse de lui offrir le régime d’Alger. Il rompt le silence pour briser l’unanimisme politique instauré sur cette idéologie rétrograde par le projet de concorde civile du président Boutéflika. Il souligne entre autres l'entente survenue entre les Maîtres militaires et civils du régime et les hordes islamistes sur le dos des victimes. Il n'hésite pas à parler de "national-islamisme" et de cités (algériennes et françaises de banlieue) tombées sous la coupe de gangs islamistes et de réseaux du salafisme international. Rien d'étonnant que son roman soit interdit en  Algérie...

N.O. - Pour reprendre le titre d'un livre paru en 1990, votre roman propose en somme une nouvelle vision, extrêmement sombre, des rapports entre «le croissant et la croix gammée» (1). D'autant qu'à l'arrière-plan se profile le rôle des services secrets égyptiens de Nasser... Ce passé-là en tout cas, volontiers méconnu - sinon occulté, nous entraîne très loin des visions manichéennes de la décolonisation qui ont souvent cours. N'est-ce pas une nouvelle façon pour vous de déconstruire l'histoire de la libération nationale en Algérie (dont vous avez déjà dénoncé les mythes, notamment dans «Poste restante: Alger»)?

Boualem Sansal. - Quand j'ai décidé de faire de l'histoire de cet Allemand la trame d'un roman, je me suis retrouvé avec beaucoup de questions sans réponses. Je n'ai hélas pas pu me rendre dans ce village pour mener enquête. Tant de choses ont changé en Algérie depuis le début des années 1980 qu'il m'est vite apparu inutile de m'y rendre. Durant la «décennie noire», tout déplacement était suicidaire, le pays était sous contrôle des GIA. Et plus tard, alors que la sécurité sur les routes s'était améliorée, j'y ai renoncé, je me suis dit que le village était au mieux sous la coupe d'un notable issu de l'Alliance présidentielle, donc livré à la gabegie et à la corruption, au pire sous la férule d'un émir «résiduel» du GIA et que toute trace de cet Allemand avait dû être effacée. J'ai recueilli quelques dires ici et là, et puisé dans les livres pour reconstituer la possible trajectoire de cet homme, et d'une manière générale de ces criminels de guerre nazis qui se sont réfugiés dans les pays arabes.

« En Allemagne ils ont réussi à faire d'un peuple cultivé une secte bornée au service de l'Extermination; en Algérie, ils ont conduit à une guerre civile qui a atteint les sommets de l'horreur »

Djamel_Zitouni__chef_du_GIAEn avançant dans mes recherches sur l'Allemagne nazie et la Shoah, j'avais de plus en plus le sentiment d'une similitude entre le nazisme et l'ordre qui prévaut en Algérie et dans beaucoup de pays musulmans et arabes. On retrouve les mêmes ingrédients et on sait combien ils sont puissants. En Allemagne ils ont réussi à faire d'un peuple cultivé une secte bornée au service de l'Extermination; en Algérie, ils ont conduit à une guerre civile qui a atteint les sommets de l'horreur, et encore nous ne savons pas tout. Les ingrédients sont les mêmes ici et là: parti unique, militarisation du pays, lavage de cerveau, falsification de l'histoire, exaltation de la race, vision manichéenne du monde, tendance à la victimisation, affirmation constante de l'existence d'un complot contre la nation (Israël, l'Amérique et la France sont tour à tour sollicités par le pouvoir algérien quand il est aux abois, et parfois, le voisin marocain), xénophobie, racisme et antisémitisme érigés en dogmes, culte du héros et du martyre, glorification du Guide suprême, omniprésence de la police et de ses indics, discours enflammés, organisations de masses disciplinées, grands rassemblements, matraquage religieux, propagande incessante, généralisation d'une langue de bois mortelle pour la pensée, projets pharaoniques qui exaltent le sentiment de puissance (ex: la 3ème plus grande mosquée du monde que Bouteflika va construire à Alger alors que le pays compte déjà plus de minarets que d'écoles), agression verbale contre les autres pays à propos de tout et de rien, vieux mythes remis à la mode du jour....

« Les ingrédients sont les mêmes ici et là : parti unique, militarisation du pays, lavage de cerveau, falsification de l'histoire, exaltation de la race, vision manichéenne du monde, tendance à la victimisation, affirmation constante de l'existence d'un complot contre la nation, xénophobie, racisme et antisémitisme érigés en dogmes, culte du héros et du martyre, glorification du Guide suprême, omniprésence de la police et de ses indics, discours enflammés, organisations de masses disciplinées, grands rassemblements, matraquage religieux, propagande incessante, généralisation d'une langue de bois mortelle pour la pensée, projets pharaoniques qui exaltent le sentiment de puissance »

Fortes de cela, les dictatures des pays arabes et musulmans se tiennent bien et ne font que forcir. Plus que mille discours, cinq petits jours de Kadhafi à Paris ont suffi pour édifier les Français sur la nature de nos raïs. Ah, quelle morgue, ce Kadhafi! Maintenant, ils peuvent comprendre ce que nous subissons tous les jours qu'Allah nous donne à vivre sous leurs bottes.

N.O. - Mais ce que raconte votre roman, c'est surtout la découverte du nazisme lui-même, aujourd'hui, par les deux fils de l'Allemand devenu Algérien. Pour eux, qui vivent dans une cité de la banlieue parisienne, cette découverte est un traumatisme. La question de la transmission de cet insupportable héritage est ainsi au cœur du livre - notamment à travers le texte de Primo Levi qui s'y trouve cité. Est-ce une question qui vous hante directement? S'agit-il de lutter contre une forme de négationnisme ambiant?

Boualem Sansal. - Je me pose souvent la question: comment réagiront nos jeunes le jour où ils ouvriront les yeux et que tomberont les certitudes débilitantes qui ont été leur pain, leur lait et leur miel quotidiens depuis la prime enfance. On imagine le chaos. Ils devront repenser tout ce qui leur a été inculqué: religion, identité, histoire, société, Etat, monde. Je me dis avec tristesse qu'ils ne pourront pas mener ce travail de reconstruction et que probablement ils ne trouveront personne pour les aider. Les vieux auront aussi à se refaire. C'est parce que leurs yeux se sont quelque peu décillés au début des années 1980 sur l'impasse dans laquelle le FLN avait mis le pays, que les jeunes Algériens ont massivement rejoint le FIS et les groupes armés. Ils avaient besoin d'autres certitudes, c'était urgent. Vers quoi iront-ils maintenant qu'ils ont compris que l'islamisme ne payait que par la mort et que la voie de l'émigration leur était fermée? J'ai voulu m'engager dans cette problématique, le choc de la vérité, et j'ai choisi de le faire d'une manière à la fois positive, façon de ne pas insulter l'avenir et croire que nos jeunes sauront trouver une issue (comme Malrich, l'enfant des banlieues) et dramatique comme pour Rachel que la révélation de ce que fut le passé de son père a mené au suicide. Je ne sais pas si l'Allemand de Aïn Deb avait des enfants. Je lui en ai donné deux, Rachel et Malrich, et je les ai brutalement mis devant le passé de leur père. Ils ne sont pas réels mais je m'en suis voulu pour la douleur que je leur ai infligé.

Devant ces révélations, se pose la terrible question: sommes-nous comptables des crimes commis par nos parents, d'une manière générale par le peuple auquel nous appartenons? Oui, cette question me hante et je n'ai pas de réponse. Je me dis que nous ne sommes responsables de rien mais en tant qu'héritiers, le problème nous échoit, nous n'y pouvons rien. Je me dis que nous n'avons à faire ni repentance ni excuse mais en tant qu'héritiers le problème nous échoit. Il n'y a pas de réponse mais il y a peut-être une solution: que les enfants des victimes et ceux des coupables se rencontrent et se parlent, autour d'une histoire qu'ils écriront eux-mêmes. Ensemble, de cette façon, ils éviteront peut-être le manichéisme que naturellement les acteurs de la tragédie portent en eux. N'est-ce pas d'ailleurs ce que nous faisons depuis que le monde est monde?

[…]

N.O. - Ce qui frappe de plein fouet à la lecture, ce qui est très violent dans votre roman, c'est évidemment le jeu de miroir entre le nazisme d'hier et l'islamisme d'aujourd'hui. Le journal de Rachel insiste sur la spécificité de l'Extermination. Mais son frère Malrich, qui perçoit l'imam de sa cité comme un SS, va jusqu'à écrire: «quand je vois ce que les islamistes font chez nous et ailleurs, je me dis qu'ils dépasseront les nazis si un jour ils ont le pouvoir». Dans quelle mesure partagez-vous ce point de vue?

Boualem Sansal. - Nous vivons sous un régime national-islamiste et dans un environnement marqué par le terrorisme, nous voyons bien que la frontière entre islamisme et nazisme est mince. L'Algérie est perçue par ses enfants eux-mêmes comme une «prison à ciel ouvert», disent les uns, et comme «un camp de concentration», disent les autres qui meurent à petit feu dans les cités. On ne se sent pas seulement prisonniers de murs et de frontières étanches, mais d'un ordre ténébreux et violent qui ne laisse pas même place au rêve. Nos jeunes ne pensent qu'à se jeter à la mer pour rejoindre des terres clémentes. Ils ont un slogan qu'ils répètent à longueur de journée en regardant la mer: «Mourir ailleurs plutôt que vivre ici». Les Harragas (les brûleurs de routes) avant d'être des émigrés clandestins sont des prisonniers évadés. Ils devraient être accueillis en tant que tels et non comme des hors-la-loi que l'on punit de la manière la plus cruelle: en les renvoyant au pays.

« En vérité, la Réconciliation avait un autre objectif : couvrir les chefs de l'Armée et des Services secrets coupables de crimes massifs durant la « décennie noire » »

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Boualem Sansal. - La « Charte pour la Réconciliation nationale » de M. Bouteflika n'est pas un moyen de rétablir la paix et ce qui va avec, la justice, la vérité, la démocratie, la culture, la prospérité. Elle est un anneau de plus à la chaîne totalitaire que le régime du FLN a déroulée sur le pays depuis l'indépendance. Elle ne dit rien d'autre que cela: « Réconciliez-vous autour de moi, Bouteflika, que les islamistes cultivent leur champ et que les démocrates et les laïcs cultivent le leur, l'Algérie est riche pour tous ». Nous avions une Algérie qui se battait pour la liberté, nous voilà avec deux Algérie séparées par un fossé plein de sang et d'amertume. En vérité, la Réconciliation avait un autre objectif : couvrir les chefs de l'Armée et des Services secrets coupables de crimes massifs durant la « décennie noire », redorer le blason du régime, apporter une pièce maîtresse au dossier de M. Bouteflika qui rêve d'être couronné Nobel de la Paix.

Le Dr. Saïd Saadi, chef du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) a récemment déclaré que l'Algérie était en voie d'« irakisation ». Je partage ce point de vue. Tant que le régime sera là, le désordre ira croissant. Comme elle le fut dans les premières années de son indépendance, une terre d'expérimentation où tous les vendeurs d'utopies dans le monde venaient proposer leurs recettes-miracles, l'Algérie sera, comme l'Irak, un terrain où viendront s'affronter toutes les factions et toutes les mafias du monde. El-Qaïda l'a bien compris, elle y a installé une succursale. Hier, c'était les Frères Musulmans, puis les Afghans, aujourd'hui, c'est la nébuleuse El-Qaïda et demain, on rebattra les cartes et de nouveaux acteurs apparaîtront. Le système corrompu et nauséabond du FLN est ainsi, il attire les mouches. Le barrage à cela est une démocratie insérée dans l'ensemble maghrébin et l'Union méditerranéenne.

N.O. - Comment lutter contre cette menace terroriste? Votre livre pose à de nombreuses reprises la question, mais n'apporte guère de réponse... Quel rôle peuvent jouer les démocraties occidentales? La façon dont Sarkozy vient de recevoir Kadhafi est-elle, comme il le dit, une voie possible pour encourager la démocratie face à l'islamisme?

Boualem Sansal. - Avec des régimes comme ceux de Bouteflika et Kadhafi, les démocraties occidentales ne peuvent pas grand-chose. Tout ce qu'elles diront et feront sera retourné contres elles et contre nous. Nos leaders sont de redoutables tennismen. Ils connaissent tous les coups pour détruire les balles en vol. Comme d'habitude, ils se dresseront sur leurs ergots et crieront : ingérence, colonialisme, néocolonialisme, impérialisme, atteinte à nos valeurs islamiques, lobby juif, etc!

« La menace terroriste ne les gêne pas plus que ça. En tout cas, ils veulent la gérer selon leurs vues et besoins tactiques, loin du regard étranger.»

La menace terroriste ne les gêne pas plus que ça. En tout cas, ils veulent la gérer selon leurs vues et besoins tactiques, loin du regard étranger. « Le terrorisme reste à définir », disait Kadhafi en Espagne. Bouteflika avait dit une chose similaire. La menace terroriste est pour eux pain béni, elle leur permet de maintenir la société sous étroite surveillance et ridiculiser ses prétentions démocratiques, toujours présentées comme susurrées par l'Occident dans le but d'affaiblir nos valeurs nationales.

[…]

N. O. - Qui peut agir alors?
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Boualem Sansal. - La lutte contre l'islamisme, matrice du terrorisme, réclame un engagement des musulmans et de leurs théologiens. Il leur revient de sauver leur religion et de la réconcilier avec la modernité, faute de quoi l'islam finira par n'être plus que l'islamisme. Mais le danger dans les pays arabes et musulmans est tel qu'aucun théologien n'ose entreprendre ce nécessaire travail d'ijtihad. Et les intellectuels qui s'y emploient avec talent dans les démocraties occidentales (Soheib Bencheikh, Malek Chebel, Mohamed Arkoun, Abdelwahab Meddeb...) ne sont guère entendus dans nos pays. Mon humble avis est que l'islam a déjà trop pâti de l'islamisme et du nationalisme arabo-musulman, je ne vois pas comment il pourrait reprendre le chemin des Lumières qui jadis fut le sien.

N. O. - L'islamisation de certaines cités de banlieue, en France, est également au cœur du livre: non seulement on y «fabrique» des talibans, mais c'est un véritable état (totalitaire) dans l'état (républicain) qui se dessine. Un état avec ses lois et son impôt: «la cité sera bientôt une république islamique parfaitement constituée», prophétise Malrich. Pire, il la compare à un «camp de concentration», dont les habitants, en proie au désœuvrement, seraient sous l'autorité tyrannique de l'imam leurs propres «kapos». Là-encore, ce diagnostic extrêmement radical (du personnage) vous semble-t-il justifié? N'est-il pas quelque peu caricatural? Et si non, sur quels éléments vous fondez-vous?

Boualem Sansal. - Le diagnostic de Malrich n'est pas exagéré. C'est la triste réalité. Dans nos pays, les cités populaires abandonnées par l'Etat à la misère, au banditisme et à l'islamisme sont déjà des camps de concentration. Certaines banlieues françaises sont de la même manière sous la coupe des gangs mafieux et islamistes, en connexion avec les gangs d'Algérie et les réseaux salafistes d'El-Qaïda dans le monde. Le journaliste Mohamed Sifaoui, à travers ses enquêtes sur le terrain et ses documentaires, en a apporté la preuve.

« La lutte contre l'islamisme, matrice du terrorisme, réclame un engagement des musulmans et de leurs théologiens. Il leur revient de sauver leur religion et de la réconcilier avec la modernité, faute de quoi l'islam finira par n'être plus que l'islamisme.»

Moi-même, au cours de mes déplacements en France, j'ai eu l'occasion de le constater et de l'entendre de la bouche même des habitants de ces cités.

N.O. - Le seul remède indiqué par votre roman, ici encore dans la filiation de Primo Levi, c'est l'usage de la parole, le souci de dire la vérité contre l'oubli, le mensonge, le silence. Pensez-vous que l'écriture peut être une arme politique? Au moment du 11 septembre 2001, vous aviez été l'un des rares et tout premiers intellectuels de culture musulmane à dénoncer le fanatisme. Vous sentez-vous moins seul aujourd'hui?

Boualem Sansal. - Le Verbe est tout. Il peut tuer et ressusciter. Je ne me situe évidemment pas à ce niveau. J'écris pour parler, parler à des gens, des frères, des amis, des passants tranquilles, et même, s'ils le veulent bien, à ceux qui rêvent de détruire l'humanité et la planète.

 

Ce sont les lecteurs qui font des livres une arme politique. Plus ils sont nombreux et plus ils sont forts, ils peuvent s'associer, crier, brandir le poing et chasser ceux qui nous font du mal avec leur fanatisme, leurs mensonges, leurs rapines, leurs crimes.

Le 11 septembre a été pour nous tous un choc terrible. Ce jour, nous avons commencé à comprendre que l'islamisme était dans une démarche autrement plus radicale que celle que nous lui attribuions: lutter contre les tyrans en terres d'islam et instaurer la charia. Sa véritable démarche est l'extermination de l'autre, le croisé, le Juif, l'athée, le musulman laïc, la femme libre, le démocrate, l'homosexuel, etc (la liste ne cesse de s'allonger). Il n'est limité dans son projet que par l'absence entre ses mains d'armes de destruction massive. Devant une telle folie, la mobilisation a été bien timorée. Pire, ici et là, on a composé avec lui, on lui a fait des concessions (voile islamique, gestion des mosquées, éducation, prêches à la télé, fermeture des écoles enseignant en français...), on lui a abandonné des zones entières (des villes et des banlieues) et très peu aujourd'hui osent aborder frontalement la question de l'islamisme, encore moins celle de l'islam, otage de l'islamisme.

« Sa véritable démarche est l'extermination de l'autre, le croisé, le Juif, l'athée, le musulman laïc, la femme libre, le démocrate, l'homosexuel, etc (la liste ne cesse de s'allonger).»

En Algérie, en application de la «Réconciliation», ce mot, comme celui de terroriste et beaucoup d'autres, ont tout simplement disparu du vocabulaire des officiels. On parle «d'égarés manipulés par la main de l'étranger». On revient toujours au complot contre la nation algérienne.

N.O. - En exergue, le narrateur principal indique que le livre contient «des parallèles dangereux qui pourraient [lui] valoir des ennuis». Ne craignez-vous pas vous-même d'en avoir? Vous avez dû quitter vos fonctions dans l'administration en 2003. Et votre dernier livre [«Poste restante : Alger»] a été interdit en Algérie en 2006. Pensez-vous que celui-ci sera autorisé? Et pourquoi, au fond, restez-vous en Algérie, là où beaucoup ont préféré l'exil?

Boualem Sansal. - Les censeurs sont légions dans nos pays et ils sont très vigilants. Ils traquent le mot, la virgule, l'attitude. «Poste restante Alger» a été interdit avant même d'arriver en Algérie. «Le Village de l'Allemand» le sera certainement. Comme il touche à plusieurs thèmes sensibles, je m'attends à un déluge de tirs croisés. Je le dis comme ça dans le but de provoquer une réaction inverse: un grand silence méprisant. C'est le mieux qui puisse arriver. Nos censeurs sont toujours très dangereux quand ils s'intéressent à quelqu'un.

Comme beaucoup d'Algériens, les jeunes et les moins jeunes, je suis constamment taraudé par l'envie de «m'évader» du camp. Et toujours, au moment de ramasser mon baluchon et de prendre la clé des champs, je me dis que, après tout il est plus intelligent de détruire le camp, une pièce rapportée, que de fuir le pays. L'Algérie est un beau et grand pays, il vient de loin, il a une longue et passionnante histoire, ayant fricoté de près avec tous les peuples de la Méditerranée, il n'est pas né avec le FLN, il n'a rien à voir avec sa culture, ses camps, ses apparatchiks et ses kapos, un jour il reprendra sa route sous le soleil et sa terre reverdira. J'aimerais être là pour le voir.

Propos recueillis par Grégoire Leménager

Source et entretien intégral

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Ce que pensent les intellectuels maghrébins de l'islamisme : 1- Samir Naïr

Samir Naïr : « c’est un mouvement autoritaire

de type fascisant »

« Je ne pense pas que cet islamisme puisse se transformer en idéologie démocratique. Je crois que c’est un mouvement autoritaire de type fascisant, porteur d'une conception du monde agressive et régressive. »

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Samir Naïr, philosophe et politologue d’origine algérienne, donne son avis dans cet extrait sur la montée de l’intégrisme islamiste qu'il relie aux différents moments de la construction du nationalisme algérien. Il évoque la responsabilité proprement politique des pouvoirs depuis l'indépendance dans la tragédie qu’a connu ce pays mais aussi la nature de l'islamisme.

Extrait de Confluences Méditerranée N°11, Eté 1994.

L'ensemble de l'entretien ici

— Le retour du religieux s’applique-t-il seulement à l’islam? Quel rapport au religieux exprime-t-il? L’intégrisme n’est-il que l’idéologie des exclus?

Nous assistons à un processus à l’échelle mondiale: les sociétés occidentales sont de moins en moins religieuses et les sociétés du Tiers-Monde — dans lesquelles l’humus religieux est important — le deviennent de plus en plus. Le phénomène qui se développe dans les pays arabo-musulmans sous la forme de l’intégrisme existe aussi dans les pays d’Amérique latine, notamment au Brésil, sous la forme de la théologie de la libération. Il serait d'ailleurs intéressant de s’interroger sur les différences entre l’intégrisme et cette théologie qui vise, comme son nom l’indique, à libérer. Sous son apparence spécifique, c’est donc un mouvement universel. L’islam revient comme forme d’identité tout simplement parce qu’il constitue une culture de base qui a historiquement servi de valeur-refuge face au travail de dépersonnalisation entrepris par la colonisation. Sous sa forme intégriste, il est incontestablement un élément moderne, surtout en ce qui concerne les sociétés maghrébines. Dans un pays comme l’Algérie, cet intégrisme emprunte à la fois au fonds nationaliste et au fonds populaire. S’il se transforme aujourd’hui en idéologie politique, c’est pour des raisons très précises. Toutes les autres idéologies et particulièrement les idéologies socialistes et libérales ont échoué.

« L’intégrisme est donc beaucoup plus une idéologie de défense, de protection qu’une idéologie d’affirmation culturelle (…) C'est une idéologie essentiellement politique : elle n’a plus grand chose à voir avec la religion en tant que telle. »

Elles ne permettent absolument pas aux catégories de la population exclues depuis l’indépendance de se reconnaître dans des discours qui apparaissent surtout comme des discours élitaires. L’intégrisme est donc beaucoup plus une idéologie de défense, de protection qu’une idéologie d’affirmation culturelle d’un groupe par rapport aux autres groupes, même si cette défense passe par la volonté de conquérir le pouvoir. C'est une idéologie essentiellement politique: elle n’a plus grand chose à voir avec la religion en tant que telle. En tant qu’idéologie politique, elle fonctionne comme instrument de mobilisation des couches qui ont été historiquement exclues et que les modèles socialistes ou libéraux n'ont pu intégrer. Le modèle libéral qui tend à se développer et qui est représenté par les élites plus ou moins démocratiques aujourd’hui est un modèle d’exclusion à l’égard de toute une partie de la société. De la même façon le modèle socialiste fut aussi un modèle d’exclusion de ces couches non intégrées dans le système de production. Mais cette exclusion était dissimulée par les politiques assistancielles de l'Etat. Il a suffi que l'Etat disparaisse en tant qu'acteur paternaliste, pour que les couches non insérées dans le tissu productif apparaissent au grand jour. Dès lors l’islamisme, idéologie communautaire, organiciste, apparaît véritablement comme une bouée de sauvetage pour des gens qui n’appartiennent désormais à rien et sont délaissés par l'Etat.

« L’islam revient comme forme d’identité tout simplement parce qu’il constitue une culture de base qui a historiquement servi de valeur-refuge face au travail de dépersonnalisation entrepris par la colonisation. »

D’autre part, cet intégrisme n’est pas seulement un instrument de mobilisation des exclus. C’est aussi une idéologie de mobilisation et de conquête du pouvoir politique de fractions de plus en plus importantes des couches moyennes exclues par les processus de différenciation sociologique et économique que connaît la société algérienne. Autrement dit, c’est aussi l’idéologie d’une partie de l’élite, notamment de l’élite arabophone qui ne pouvait s’intégrer dans le système mis en place depuis l’indépendance. Ces élites formées dans les années 60-70, arabisées, jeunes, sont confrontées à une situation de blocage du point de vue de leur mobilité sociale, parce qu’elles sont jeunes, que les places sont occupées, et que le système d’intégration économique est trop étroit. Ces élites s’appuient sur l’idéologie intégriste pour déloger les couches francophones qui appartiennent à la même classe qu’eux et prendre ainsi leur place. L'intégrisme est un mouvement qui, dans sa généralité, s’adresse effectivement aux exclus mais qui, dans sa particularité, exprime la volonté de mobilité et d’ascension sociale de couches intermédiaires qui veulent accéder au pouvoir.

— Pourquoi n’y a t-il pas modernisation au moins partielle de l’islam?

L’islam comme idéologie spontanée a deux versants: d'un côté il s'agit d'un islam tolérant, mais hiérarchique et inégalitaire; c’est l’islam des clercs, des élites dirigeantes, c’est un islam "hypocrite" — disons le mot — dans la mesure où il refuse de poser le problème des rapports entre religion et politique. C'est un islam de compromis, celui de la "salafiya", des réformistes de la Nahda, qui considéraient que le seul moyen de moderniser la société était, pour éviter la dépersonnalisation coloniale, de ne pas rompre avec la religion alors que la société occidentale, elle, au contraire, a posé le problème de sa réforme à partir de la rupture d’avec la référence religieuse. D’un autre côté vous avez un islam populaire, égalitaire mais fondamentalement intolérant. C'est l’islam de couches sociales qui étaient fortement enracinées dans les vieilles structures tribales et familiales et qui ont été délaissées aussi bien par le système colonial que par le système mis en place après l’indépendance. Cet islam renvoie aux formes de solidarités organiques de couches exclues. Ces deux islams se sont opposés. Mais le fait est qu'ils étaient alliés, en Algérie, des années 60 aux années 80, pour s'opposer à la laïcisation progressive de la société algérienne. L'islam des Oulémas, dont Ahmed Taleb Ibrahimi est un représentant typique, tout en s'alliant tactiquement au pouvoir "socialiste" de Boumediène, s'appuyait sur l'islam spontané, intolérant et fanatique, pour empêcher une remise en question définitive de la problématique indentitaire "salafiste". Ces deux islams se sont moulés, entre 1962 et 1980, dans l'idéologie dominante pseudo-socialiste et ont en réalité constitué les structures culturelles de base de la société algérienne.

« L'islam des Oulémas (…), tout en s'alliant tactiquement au pouvoir "socialiste" de Boumediène, s'appuyait sur l'islam spontané, intolérant et fanatique, pour empêcher une remise en question définitive de la problématique indentitaire "salafiste". »

Bachir_al_Ibrahimi
Le fait qu’ils émergent aujourd’hui au centre du débat est significatif de ce qu'un processus de modernisation sociologique, économique et politique ne peut faire l’économie d’une modernisation culturelle. Cette modernisation culturelle est assumée par les élites lorsqu'elles ne peuvent, économiquement, faire autrement pour la défense de leurs interêts sociaux. Le drame, c’est que les élites dirigeantes en Algérie n’ont pas eu historiquement le besoin impératif d'assumer la modernisation culturelle car elles disposaient de leviers économiques qui leur permettaient d'éviter une vraie confrontation sociale avec les masses pauvres.
Les structures sociales se sont cependant sécularisées. Toute la question est de savoir comment va s’opérer le passage de cette laïcisation/sécularisation de la réalité dans le domaine des mentalités. Il y a de fortes chances pour que le retour du religieux auquel nous assistons aujourd’hui soit le moyen historico-culturel par lequel la société cherche à régler son rapport à la religion.

— L’islamisme peut-il avoir intégré des éléments de l’idéologie démocratique?

Difficile de répondre à cette question. Je ne crois pas à la possibilité de développer facilement la démocratie dans le cadre de la référence religieuse. Je suis pour la séparation totale du religieux et du politique. Et si l’on prend l’histoire des sociétés occidentales, on ne peut pas soutenir que le modèle chrétien-démocrate soit particulièrement exemplaire en terme de démocratisation. Cela dit je ne pense pas que cet islamisme puisse se transformer en idéologie démocratique. Je crois que c’est un mouvement autoritaire de type fascisant, porteur d'une conception du monde agressive et regressive. Mais votre question concerne l'islamisme, pas l'islam en général. Dans l'hypothèse d'une sécularisation assumée (et non imposée de façon autoritaire), je ne vois pas pourquoi l'islam ne s'adapterait pas à ce mouvement. Cela suppose, bien sûr, un travail en profondeur de la société sur elle-même, et donc une libération de la communication publique, une ouverture aux conflits de sens, un approfondissement des échanges culturels, y compris de façon conflictuelle, entre les acteurs sociaux. Pour ce faire, il faut non seulement démocratiser la société mais aussi et surtout en finir avec la génération nationaliste qui a écrasé ce pays sous sa médiocrité et sa corruption.

— La crise de l’identité nationale algérienne ne risque-t-elle pas de se transformer en crise de la nation "tout court" qui pourrait se désagréger et se fédéraliser?

Oui. Je me demande même si certaines forces politiques n’ont pas interêt à pousser la crise jusqu’au bout pour parvenir à un Etat fédéral. Je n’accuse personne, mais je crois que certains ne reculeraient pas devant la fédéralisation de la nation algérienne, ce qui permettrait aux différentes "ethnies" de se gargariser en quelque sorte "légalement" de leurs pseudo-différences. C’est là le danger le plus grave qui menace ce pays.

— L’armée, que vous appelez "groupement d’interêt militaire", constitue-t-elle un bloc homogène? N’assiste-t-on pas aujourd’hui à sa désagrégation?

Il faut revenir à cette notion de "groupement d’intérêt militaire". Dès les années 70-80, je développais cette notion pour qualifier le régime politique algérien, alors qu’il était partout question de "bourgeoisie d’Etat", "d’Etat socialiste", nationaliste, progressiste, etc. Ce qui me semblait important, dès cette époque, c’était l’existence d’un groupement d’intérêt militaire qui soumettait l’ensemble de la société à ses interêts; je disais aussi que ce groupement était homogène en ce sens que chaque fois que son intérêt fondamental — la maîtrise du pouvoir — était remis en question, ce groupement réagissait de façon homogène et collectivement. Encore une fois, la crise de 1965, celle de la mort de Boumediène comme celle de la démission de Chadli montrent que ce groupement a des intérêts unifiés et chaque fois qu’il y a un problème d’orientation stratégique, il réagit de manière homogène. Je n’ai jamais cru aux analyses en terme de bonapartisme ou de bourgeoisie d’Etat, parce que je pensais que c’était l’armée, en tant que corps organisé, qui dirigeait ce pays. Cela ne signifie pas qu’il n’y avait pas au sein de celle-ci des intérêts divergents. Il y a une hétérogénéité des intérêts liée aux stratifications d’origine tribale, clanique ou tout simplement clientélaire et ces intérêts s’expriment dans la société et sont médiatisés par le système politique. Mais l’armée a été et continue d’être la seule structure véritablement organisée au sein de cette société. La notion de "groupement d’intérêt militaire" — la notion de groupement d’intérêt étant emprunté à Max Weber — permettait de saisir l’essence du pouvoir politique dans cette société. Je pense que l’armée est encore une force sociale très forte. Elle est loin de se désagréger, même si la situation de crise et les conflits auxquels elle est confrontée tendent à introduire en son sein des différenciations importantes.

Entretien réalisé par Bernard Ravenel

Samir Naïr a publié notamment :

        -          L'immigration est une chance : Entre la peur et la raison, 2007
-          Nicolas Sarkosy et la Politique de Civilisation 

        -          Le Nouveau Monde : L'Empire face à la diversité, 2003
-          L'immigration expliquée à ma fille, 1999
-          Contre les lois Pasqua, 1996
-          Lettre à Charles Pasqua de la part de ceux qui ne sont pas bien nés, 1994
-          Le regard des vainqueurs, 1992
-          Le différend méditerranéen, 1992
-          Machiavel et Marx, 1984
-          Lénine face au léninisme, 1979
-          Lucien goldmann 


25 mars 2008

Ombres et lumières ottomanes (2) : le détournemment des medrese


Ombres et lumières ottomanes
(deuxième partie)

Retour à Bursa : DSC05518

Une neige interminable déversait ses particules glacées sur  la ville. Impossible de tenir plus d’une demi-heure dans la rue. A l’intérieur de l’hôtel, un konak (une habitation en bois) du XIXème siècle sûrement, d’un charme exquis mais comportant des parties peu confortables, se tenait un gigantesque poêle à mazout. Sa chaleur irradiait la grande pièce et pénétrait agréablement dans mes os malmenés par ce temps hivernal. Il y avait à la réception un vieux aux moustaches blanchies et à la tête semi-chauve, ne comprenant pas un seul mot d’anglais mais débordant de gentillesse. Vautré dans son fauteuil en attendant d’éventuels clients, il mit ses petites lunettes rectangulaires et s’absorba dans la lecture d’un journal en turc. Assis pas loin de lui, à côté du poêle, je jetai un regard sur les articles qu’il parcourait. Il était rivé sur la page « People », illustrée par des femmes à la généreuse poitrine. Ses fantasmes devaient s’envoler loin au-dessus des hommes, en compagnie de ces créatures de Dieu. Madame était à ce moment là dans les étages, occupée à faire les chambres et à nettoyer les couloirs. Les tâches étaient ainsi partagées, c’est à lui que revenait le rôle d’encaisser les espèces, des billets qu’il met dans la poche arrière de son pantalon.

Le marché des fruits et légumes, situé à deux pas plus haut, était ouvert. La ruelle est étroite et les caisses étaient couvertes de nylon pour empêcher la neige de se fondre sur la marchandise. Il n’y avait presque pas de clients, à peine un vieux qui négociait le prix des bananes. Je me retournais un moment pour regarder à travers une porte étroite et vitrée donnant sur une espèce de sous-sol. A l’intérieur, il y avait beaucoup de gens, principalement des vieux. Aucune enseigne n’est visible au-dessus de la porte. Je décidai de rentrer, ayant à l’esprit le charme des lieux populaires dont m’avait parlé une cousine. C’était un café bien chauffé. J’ai repéré une place au fond et je suis allé m’asseoir au milieu d’un groupe. J’attendais pour voir ce qui allait se passer. Un jeune homme se présenta et je demandai par les gestes un çay.

Je scrutai la place. Un café tout en bois, avec, sur les murs au fond à gauche de la pièce, une collection de guitares et de luths suspendus. J’avais déjà vu cela avec F. mais c’était plutôt des pistolets et des sabres ottomans, avec une seule guitare. Là il y avait une bonne dizaine d’instruments, de toutes formes, et ce n’était pas pour la décoration. Quelques instants plus tard, un homme en saisit un et se mit à jouer, encouragé par tous les autres. Un second s’est mis à chanter à haute voix des airs traditionnels ou religieux. Il semblait profondément absorbé par son chant, dont il tirait un plaisir nostalgique qu’il offrait en partage à son public. Il n'était pas difficile de communier avec les réminiscences de ce vieil homme édenté que les notes inattendues du luth aidaient à spirituaiser. Le dandinement de son corps, et ses yeux qu'il fermait le temps d'une plongée dans les méandres de son passé, donnaient de la profondeur à cet exercice somme toute habituel. Je n'ai rien compris des paroles mais je crains que ce soit là le cri d'hommes qui chantent le charme d'une vie à jamais disparue.



Tolérances ethniques et religieuses,
orthodoxie sunnite :

Le caractère théocratique du gouvernement ottoman, la confusion du sultanat et du califat en la personne sacrée du monarque à partir de 1517, date de la « récupération » du califat après la conquête de l’Egypte mamelouk, ne doivent pas cacher l’incroyable « tolérance » des Ottomans envers les croyances et les groupes culturels différents.

Certes, les Osmanlis pratiquaient un sunnisme d’obédience hanéfite. Avant la déliquescence des medrese, on optait pour l’enseignement d’un courant particulier de cette orthodoxie, le maturidisme, plus favorable à la raison. C’est « un système théologique développé à Samarkand au IXème siècle par Abu Mansour al-Maturidi. Ce théologien, respectueux par ailleurs de l’école hanéfite, renoue avec certaines approches de la théologie motazilite et retient entre autres la possibilité d’une connaissance rationnelle de Dieu » (Zarcone, pp. 47-48). Le kelam maturidi ne s’est toutefois pas rangé aux côtés de la raison dans la grande querelle théologique du monde musulman, symbolisée par l’opposition du théologien Al Ghazâlî au philosophe Avicenne. Al Ghazalî s’est en effet frontalement attaqué aux philosophes d’inspiration grecque dans un livre éclatant, Tahâfut al falâsifa, L’incohérence des philosophes. Si Averroès lui répondit quelques décennies plus tard par un argumentaire solide, Tahâfut at tahâfut, L’incohérence de l’incohérence des philosophes, un livre contre les « théologiens », les maturidi restent opposés à lui. Il parait plus juste de dire que les medrese et l’islam officiel sont restés à égale distance des deux positions.

officiersLe clivage essentiel était d’ordre religieux et séparait les musulmans des non-musulmans. Mais les Osmanlis se sont abstenus de prosélytisme et de conversions forcées envers les autres communautés religieuses. Celles-ci étaient classées dhîmmis (« tributaires ») et, malgré l’impôt qui les frappait (djizya ou kharradj), malgré les multiples mesures discriminatoires dont elles étaient l’objet (interdiction de monter à cheval, de construire plus haut qu’un musulman, de porter des armes, de porter certaines couleurs et pièces de vêtements réservées aux « véritables croyants », de résider dans les quartiers musulmans (mahalle), etc.), elles jouissaient d’une autonomie juridique et administrative et pouvaient pratiquer librement leurs cultes. Ce qui contraste naturellement avec l’intolérance du pouvoir catholique qui, à la même époque, persécutait Juifs et orthodoxes, à tel point que ces derniers préféraient le Croissant à la Mitre, selon leur slogan. Les persécutés affluaient vers l’empire osmanli pour vivre au sein de cette tolérance relative, comme les Juifs d’Italie et du sud de l’Espagne expulsés à la fin du XVème siècle.

Les dhîmmis étaient classés dans la tripartition Rum/Ermeni/Yhudi correspondant grosso modo à Romains/Arméniens/Juifs, chaque groupe étant hétérogène et approximatif puisque comportant diverses communautés qui ne figurent pas dans son nom. 



Comment les conservateurs ont noyauté
le système des medrese :

Hérité des Seldjoukides, le système des medrese est développé par Mehemet II (1444-1446, 1451-1481) qui codifia ses règles de fonctionnement et sa hiérarchie précise. Plus qu’un système éducatif, il constituait un véritable réseau de formation des élites fondé sur le mérite et chargé de fournir à l’empire, dont l’administration était presque entièrement fondée sur la charia, ses fonctionnaires et ses cadres. Ses « diplômés » devenaient juges (cadi), enseignants ou occupaient carrément, pour les plus compétents d’entre eux, les plus hautes charges, comme celle de vizir. Il s’oppose de fait au réseau populaire et non officiel des confréries (tekke et zaviya).

Cette institution connut son âge d’or sous le règne de Soliman le Magnifique, connu sous le surnom du « Législateur » (kanuni). Ce sultan amoureux du savoir osa en effet promulguer des lois humaines pour compléter, et parfois même suppléer, les lois divines. Sous son autorité, les medrese formèrent de grandes figures dans le savoir, le Droit, la Théologie et l’Administration. Les matières enseignées se sont diversifiées pour concerner l’histoire, la géographie, la logique et l’esthétique.

Mais très vite, au XVIème siècle, après seulement 100 ans de fonctionnement, le caractère méritocratique des medrese est brusquement remis en question. Celles-ci tombent ensuite sous l’influence des oulémas anti-philosophes conservateurs et extrémistes, qui obtiennent l’interdiction de plusieurs traités du kelam, (la raison discursive islamique d’inspiration aristotélicienne) et l’élimination des sciences rationnelles, dont la logique et les mathématiques.

CheikhLe chef de file des conservateurs extrémistes est un moraliste sévère qui se nomme Imam Birgivi (1522-1573). Il se dresse contre le kelam, la philosophie, le soufisme et les usages populaires de l’islam. Il se réfère constamment à Ibn Qayyim al-Djawziya, un disciple direct d’Ibn Taymiyya, penseur favori des wahhabites et des fondamentalistes. Son ouvrage essentiel, Al Tariqa al muhamadiyya, La voie mohammadienne, est un plaidoyer pour le littéralisme dans l’interprétation, la religion unique et le rejet de la diversité et des innovations blâmables (bida’) en islam.

Dés lors, les medrese deviennent le refuge du conservatisme rétrograde qui perdure jusqu’au XIXème siècle pour s’inscrire, dans un sursaut final, contre les idées nouvelles, les intellectuels et la liberté de pensée.

Birgivi trouve un successeur au XVIIème siècle en la personne de Kadizade Mehmed (mort en 1636), nommé mufti de la mosquée Sainte Sophie par Murad IV. Il promeut une grande réforme conservatrice, il fanatise les foules et consolide ses liens au Palais. Le cheikhulislâm, personnage dont les pouvoirs était auparavant réduit puisqu’il ne donnait son avis que lorsqu’il est sollicité par le Sultan, devient personnage central du divan. Après la mort de ce prédicateur, ses partisans  rejettent toute forme de science non religieuse et persécutent les soufis des confréries halveti et mevlevi.


(A suivre)

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12 mars 2008

Ombres et lumières ottomanes (1)

Ombres et lumières ottomanes
(première partie)
Osman_Gazi__1281_1326_

En 1290, Osman fils d’Erthogrul décide de faire de sa tribu turcomane de nomades turbulents, venus d’Asie centrale, un émirat organisé. Son fils Orhan poursuit son effort et se taille une capitale au sud de la mer de Marmara, Bursa (Brousse en français) ; il s’installe sur les débris du monde seldjoukide ravagé par les invasions mongoles. C’est le début d’une fulgurante épopée, pleine de rage et de violence, mais aussi de culture et de sagesse, qui finit par s’imposer au vieux monde méditerranéen.

Bien qu’elle fut à deux doigts de sa perte lors de l’expansion d’un autre cousin asiatique tout aussi fougueux, Tamerlan, bien qu’elle perdit à cette occasion l’un de ses plus valeureux sultans, Beyâzîd Yıldırım (« La foudre »), capturé lors d’une bataille près d’Ankara puis tué par le chef turco-mongol, la dynastie, avec ses quarante sultans, a su plus ou moins maintenir la cohésion de son empire, d’Osman à Mehemet VI ; avec des moments de gloire, comme la prise de Constantinople par Mehemet II « Fatih », le règne de Selîm Ier dit « Le Terrible » ou celui de son fils, Soliman le Magnifique. Si le Sultan n’est pas « l’ombre de Dieu sur terre », l’empire asiatique des Osmanlis est sans doute la plus durable empreinte de l’islam sur la planète. Que l’on songe au caractère éphémère des empires maghrébins et à la maigreur de leur legs historique. La plus saillante caractéristique de son aventure au niveau culturel est aussi d’avoir fait passer le monde musulman du Moyen Age au XXème siècle sans « révolution » pour ainsi dire…

A la rencontre de Bursa :

Je n’y suis pas rentré en touriste mais en simple voyageur curieux. De la gare dite « Terminal » à Heykel, le centre-ville, il faut compter moins de trois quarts d’heure. Le soleil exceptionnel de cette journée me permettait de me cacher derrière mes lunettes noires, dont l’épaisseur semblait dissuader mes « compatriotes » (car, parait-il, je ressemble beaucoup à un Turc !) de m’adresser la parole. Ce qui m’arrangeait passablement, vu mes faibles réserves linguistiques en cette langue. Je n’ai pourtant pas hésité à demander mon chemin à des inconnus, de jeunes étudiants en général chez qui je suspectais un anglais compréhensible. Quelques heures plutôt, un taxi avait essayé de m’escroquer, croyant que j’avais du mal à compter la monnaie du pays. Il m’a fallu rentrer en altercation violente avec lui pour qu’il me rembourse. Bref, tout cela allait être oublié au contact de la ville impériale. La route vers Heykel n’avait rien d’intéressant (pour moi), elle évoquait à ma mémoire le souvenir d’une « nouvelle ville » algérienne, avec des commerces partout au pied des immeubles, une expansion sauvage des enseignes publicitaires et des trottoirs hétérogènes. Il n’était pas rare de voir une minuscule boutique surmontée par un panneau publicitaire faisant le triple de sa porte d’entrée en surface. Oui, la modernisation de la Turquie a un coût...

Bursa_de_nuit

Je sortis de l’hôtel après une douche rapide et je me laissais imprégner par ce que je voyais et j’entendais. Le charme de la ville est caché, j’en étais persuadé. Je me rendis d’abord au rendez-vous d’une amie qui me proposait de me faire découvrir sa ville natale. Il convenait de commencer par un thé, dans les places cachées que fréquente la jeunesse de Bursa. La discussion a tourné sur les coutumes turques inhabituelles pour moi. Dans le bus que j’avais pris de Yalova, le chauffeur nous proposait spontanément du thé et de l’eau. Vers la fin du voyage, il est passé avec une grande bouteille d’eau de Cologne et nous aspergea les mains. C’était impoli de refuser parait-il et je n’avais pas de raison puisque l’odeur était tiède et agréable. Je demandais aussi à mon amie la signification des mots inconnus que j’entendais, chose qu’elle prit un plaisir à m’expliquer. Toute cette ambiance, associée à la sollicitude incroyable des personnes que j’avais rencontrées, faisait que je me sentais dans une culture proche de la mienne. Je retrouvais pour la première fois depuis longtemps cette curiosité envers ses semblables, ce plaisir de rendre service à des inconnus et ce sens du partage et de la vie collective que l’Occident efface chaque jour un peu plus du registre des comportements « civilisés ». Au retour, le culte parisien du « privé » au nom de l’indépendance et de la liberté m’est apparu comme une partie d’un solipsisme culturel déplorable.

L’Ataturk cadesi est très animée la nuit. « Manger est une activité sociale » très importante ici me fit remarquer F (mon amie). On a l’impression que les automobilistes ont tous les droits sur les piétons. Pour traverser la rue, il faut parfois marcher dix minutes et emprunter une trémie (un tunnel) ingénieusement aménagée, avec des boutiques à l’intérieur. Les passages piétons, rares sur la route, deviennent de véritables centres commerciaux souterrains. Il ne faut pas espérer voir un cycliste, cette cité bâtie sur les flancs de la montagne Ulu Dag n’en comporte apparemment pas, malgré sa banlieue très étendue, s’étalant à perte de vue sur un terrain presque plat. Un système de bus et de taxis collectifs (dolmus) et un métro drainent la population vers le centre.

Le centre, pour les jeunes gens de la région, doit être un lieu de modernité et d’ouverture. Quand on sait que vous venez d’Istanbul, la première question que l’on vous pose ce n’est pas de savoir si vous avez visité le palais de Topcapi mais si vous avez « vu » l’Istiklal cadesi. Tout se passe comme si cette avenue constituait une preuve décisive, pour mes interlocuteurs, que la Turquie était un vrai pays moderne, « européen », à même de rivaliser avec les états « occidentaux ». Si vous saviez ce que je pense, moi, de cette modernité européenne… Cette fascination pour l’Europe, qui ne s’est apparemment pas démentie depuis le XIXème siècle, a suscité chez les intellectuels turcs les débats les plus subtils et les plus passionnants.

Bursa_centre

Toujours est-il que le lieu le plus conseillé reste le ZaferPlaza. Un centre commercial gigantesque et hypermoderne, avec plusieurs étages surmontés par une pyramide ornée de lumière bleue. Au centre de l’édifice se trouvent des restaurants et des cafés construits à l’américaine, avec de jolies serveuses en chemises blanches et une vaisselle en porcelaine irréprochable. Tout autour prennent place les boutiques vitrées des grandes marques, avec des vendeuses qui vous harcèlent de politesse et de conseils pour acheter.  Le marbre qui pavait le sol est si éclatant qu’on peut s’y mirer. La classe moyenne vient régulièrement ici chercher la dernière paire de chaussure fabriquée chez les géants européens tandis qu’une masse de chômeurs et de sous-payés viennent rêver sur des produits qu’ils n’atteindront peut-être jamais. Car ici comme à Istanbul, il faut bien s’habiller et se maquiller : la côte ne revient qu’à ceux qui se montrent « originaux » dans leur éloignement du goût « paysan ».

Grandeur et vicissitude des Janissaires :

Murad Ier (1362-1389) comprit que la longévité de son empire repose essentiellement sur la qualité de ses troupes. Il décida de promouvoir un nouveau corps militaire, une espèce de garde d’élite, qu’il nomma yeni çeri (« nouvelle troupe »), ce qui donna en français Janissaires (et in kichârî en arabe). Le corps s’est considérablement amélioré par la suite. Mais c’est son mode de recrutement qui fait d’emblée son originalité. D’abord, le sultan décide d’en choisir les membres parmi ses prisonniers de guerre (1 sur 5). Mais bientôt s’imposa le système de la devchirme (« ramassage »), probablement sous Beyazîd Ier vers 1395 : on ramassait de jeunes enfants de 8 à 16 ans parmi les familles chrétiennes dans les pays conquis, principalement dans les Balkans, on les élevait en Anatolie dans des familles musulmanes pour les « turquiser » et les initier aux principes de l’islam, on les rassemblait ensuite à Bursa pour être enrôlés dans l’odjac des adjemis (le « corps des étrangers »), on les incorporait enfin dans l’armée du sultan, (ou dans l’administration, chacun selon ses aptitudes). L’effectif de cessait d’augmenter, au point d’atteindre 70 000 soldats en 1700. Elevés dans une rude discipline et un esprit de soumission absolue au sultan, les janissaires sont régulièrement entraînés et savaient manier l’arc, le yataghan, le kilidj, le poignard et la hache. L’arquebuse et le mousquet feront plus tard leur apparition.

Janissary_soldiers

Ils sont en outre fanatisés par des derviches bektachis, chargés de maintenir en éveil leur zèle religieux. Avant une bataille, ils récitent une prière appelée gülbank dans laquelle ils invoquent ‘Ali et leur guide spirituel, Hadji Bektach.  Ils sont en effet fervents adeptes de cette confrérie musulmane, qui est également une secte dérivée du chiisme, fondée par le mystique Hadji Bektach au XVème siècle.

L’un des points les plus curieux de cette organisation reste le « culte du chaudron » dit kazân i sherîf. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une adoration superstitieuse de la marmite, mais d’un langage symbolique destiné à traduire dans une métaphore culinaire la hiérarchie et l’esprit de leur armée. Leur emblème est donc le kazân i sherif (« chaudron sacré »), leurs officiers supérieurs s’appellent çorbadjî, « les cuisiniers qui préparent la soupe ». On se réunit autour du chaudron pour prendre les décisions importantes, on le renverse quand on se révolte et on se soumet à la discipline en acceptant de manger. L’alimentation est faite parfois de pain, de viande de mouton et de riz (pilav) mais habituellement on a plutôt droit à la viande de bœuf séchée, aux oignons et à l’eau. Cette nourriture frugale expliquerait d’après certains leur résistance.

Le système est fondé sur le mérite, de telle façon qu’un enfant chrétien recueilli en Géorgie peut très bien finir grand vizir, fonction juste au-dessous du sultan ! Le cas n’est pas rare. La devchirme est en effet à l’origine de la diversité ethnique de la classe dirigeante : sur 47 vizirs entre 1453 et 1623, cinq seulement sont issus de l’ethnie turque alors que les autres sont albanais, géorgiens, grecs, arméniens, italiens, etc. La preuve de cette pluriethnicité n’est autre que le Sultan lui-même, qui n’est généralement qu’à moitié turc puisque sa mère, la Valide, est une femme du harem que son père a pris d’un pays lointain, souvent non turcophone. kilidj_turc

L’un des plus célèbres janissaires n’est autre que l’architecte Sinân (1489-1588), qui participait aux campagnes militaires du sultan en tant que soldat d’abord. Il a pu s’initier à l’art de la construction et aux techniques militaires à Tabriz et en Egypte, avant de revenir à Istanbul où il s’est donné pour ambition de surpasser les architectes de Justinien qui ont bâti l’église Sainte Sophie.

Chaque trois mois, les responsables de compagnies janissaires se présentent devant le divan, haut conseil de l’empire, pour recevoir la solde qu’ils distribuent ensuite aux hommes de leurs troupes. 

Les Janissaires furent une force redoutée qui laissa des souvenirs de cruauté et de terreur en Europe de l’est. Avant d’être massacrés puis destitués par Mahmud II, ils étaient devenus une corporation religieuse conservatrice, farouchement opposée à la réforme de l’armée et à la modernisation de l’empire, et prêts à la révolte contre le sultan.

(A suivre).

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