13 avril 2008
Débat sur la pédophilie maghrébine : ce que nous refusons de voir
Débat sur la pédophilie maghrébine
Ce que nous refusons de voir
Ce texte, écrit de manière emportée lors d’une polémique avec une adhérente à une association contre le tourisme sexuel, reflète à mon avis les cécités qu’on peut promouvoir sur la pédophilie maghrébine, du simple fait qu’on soit un maghrébin « culturellement bien formé » (pour paraphraser Chomsky). C'est que le phénomène n'est pas aussi universel qu’on le pense ; il se décline au contraire en fonction de la société spécifique qui le produit. L’association en question s’appelle SOS Morocco. Elle est constituée par « un groupe de Marocains, en majorité résidant en Amérique du Nord ». Leur mission consiste à « sensibiliser contre le tourisme sexuel de nos enfants, à mettre de l’avant les droits des enfants marocains à avoir une vie de dignité et de respect et à aspirer à un avenir meilleur. » Voici donc pourquoi j'ai refusé de signer leur pétition et en quoi consistent mes points de désaccord avec leur vision, par ailleurs bien intentionnée.
Je ne signerai pas, par énervement, par protestation contre ce déluge de bonne foi, de politiquement correct et de naïveté sociologique. Mais je rêve…
Comme si nos enfants étaient menacés par les étrangers qui viennent faire du tourisme chez nous. Non madame, la menace ne vient pas de l’ennemi extérieur, nos enfants sont menacés par nous, par les plus proches parents qui tournent autour d’eux, par leurs profs et leurs éducateurs !!! Et vous savez pourquoi ? Parce que nos hommes et nos femmes sont affamés sexuellement, parce que notre culture a plombé nos sexes, parce que l’Etat, la Famille et la Religion ont décrété le plaisir illégal et péché.
Nous n’avons pas de vrais pédophiles comme en Europe et en Amérique du Nord. Nos pédophiles sont des gens normaux qui se rabattent sur les enfants parce que toutes les portes du plaisir leur sont fermées. C’est faute de femmes pour les hommes et faute d’hommes pour les femmes que les uns et les autres se déportent vers des sexualités clandestines et déviantes ! C’est la terrible et extraordinaire famine sexuelle qui pousse les gens à se taper des enfants, faute de mieux. La collectivité elle-même ferme les yeux devant les abus d’enfants car elle (re)connaît plus ou moins consciemment sa responsabilité dans le phénomène : c’est elle, par les conditions dramatiques qu’elle a créées, qui condamne des millions d’adultes à vivre sans le sexe opposé.
C’est les vacances, faites un tour au Maroc et discutez avec les femmes. Vous tâterez leur détresse, leur misère physique et affective, le poids de la morale sociale conventionnelle qui pèse sur leur corps et ses possibilités de plaisir. La masturbation est un sport national, Madame ! Le Maghreb est le pays des regards affamés, hagards, pathologiques, farouches, parce que privés de tout ce que le plaisir sexuel a d’humain. Consultez les statistiques de Google et vous verrez ce que tapent comme requêtes nos frères et nos soeurs du Maghreb.
C’est une situation digne d’une aide humanitaire ! Il faut appeler l’ONU ! Croyez-vous que les Maghrébins cherchent l’émigration pour les seules raisons économiques ? Croyez-vous que le rush dans les cybercafés est dû à la consultation d’informations scientifiques ? Pensez-vous que l’importance de la parabole est dûe au sport et aux films d’aventures ?
Madame, votre association est fondée sur une erreur sociologique !
C’est pourquoi je n’y adhérerai jamais !
Le problème de la pédophilie est national, il vient des conditions dramatiques suscitées par notre culture autour du plaisir. Il vient de l’honneur octroyé à la virginité des femmes et de la gestion collective des organes et des activités sexuels.
Les étrangers sont statistiquement innocents !
Excusez moi mon emportement !
PS/
Crééz une association qui clamerait le droit de tout un chacun au plaisir et j’y adhérerai. Car un Marocain adulte qui a devant lui des possibilités d’affection, d’amour et de plaisir ne se rabattrait jamais sur un enfant !!!
C’est moi qui vous le dit !
Idem pour les femmes, dont on tait la pédophilie.
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Eclaircissements
Je suis désolé pour mon commentaire « passionnel » (comme vous dites) qui pourrait, je le comprends bien, être pris pour une attaque. Chacun son combat et je ne suis pas là pour discréditer le vôtre. En revanche, au-delà de mon emportement, je voulais souligner certains points qui, eux, me paraissent objectifs.
1) D’abord, il est très facile de dénoncer, de condamner les comportements que l’on combat. Je connais très peu de gens qui excusent la pédophilie ou le meurtre, tous les rejettent avec la dernière énergie. Mais cette attitude « normative » n’est pas suffisante sur le terrain. Il faudrait comprendre et décrire les mécanismes qui engendrent le fléau contre lequel on se dépense si l’on veut être un peu efficace dans la recherche des solutions. Cette autre attitude « descriptive » et « explicative », je crois l’avoir adoptée en situant la pédophilie dans le système qui la génère et sans doute la génèrera en permanence, malgré les indignations…
2) Supposer par exemple que seuls les hommes sont « pédophiles » est une erreur du sens commun. Tout comme supposer que seuls les hommes sont affamés sexuellement et que la prostitution est une solution au problème…
3) Ensuite, créer une association contre le « tourisme sexuel », c’est supposer que la menace d’abus sur les enfants vient principalement du tourisme, c’est-à-dire des étrangers. Et c’est cela le « politiquement correct » : il est bien vu au Maghreb de supposer que nos maux nous viennent de l’extérieur, de l’étranger, de l’ancien Colonisateur, et j’en passe. C’est le fantasme de la « main étrangère » qui permet surtout de nous éviter des remises en cause salutaires.
4) Or, j’ai trois reproches à faire à ce postulat :
a) c’est d’abord une contrevérité « qualitative ». Ceux qui connaissent le dossier de la pédophilie savent que la menace vient de là où les parents ne l’attendent pas : des gens au-dessus de tout soupçon, des proches, des cousins et cousines, des éducateurs, des enseignants, des animateurs de clubs de vacances, de tous ceux auxquels on confie sans arrières pensées nos bambins. C’est le cercle immédiat autour de l’enfant qui est le milieu naturel des pédophiles, pas celui des lointains étrangers.
b) C’est ensuite une contrevérité statistique. Ce n’est pas parce que France 3 a consacré une “Une” à ce sujet qu’il est le plus important, le plus lourd statistiquement, le plus urgent et le plus scandaleux. Un militant doit se méfier des médias. Or, vous le savez autant que moi, vous n’avez aucune statistique ! Mettons les chiffres les plus alarmants : 5 % (ce qui est énorme !) des 5 millions de touristes qui se rendent chaque années au Maroc pendant 1 mois en moyenne sont « pédophiles » et réussissent à trouver des proies. Mais que devrons-nous penser de la menace que font peser sur les enfants les 60 % de Marocain(e)s affamés sexuellement, vivant dans l’entourage immédiat, pendant onze mois (si l’on excepte le mois sacré du Ramadhan) ? Bref, je pense que la “pédophilie étrangère” n’est si importante que parce qu’elle occupe tout l’espace dans les médias. La pédophilie nationale, elle, n’est pas “vendable” pour les télés étrangères, elle est impensables pour les télés nationales, elle est ambiante et banale pour le commun des Maghrébins qui sont naturellement portés à la sousestimer, à l’excuser et à la tolérer, de par la nature même de leur système culturel. J’ai eu l’occasion d’entendre in situ des discours justificateurs du genre : “nous avons tous subi la même chose quand on était petit et nous ne sommes pourtant pas moins normaux que les autres”. Le système général pousse à la pédophilie et crée ensuite des mythes pour l’excuser…
c) Enfin, je ne vois pas pourquoi on devrait séparer dans la lutte contre la pédophilie entre une « pédophilie nationale », dont on ne se préoccupe pas, et une « pédophilie étrangère », qui serait plus scandaleuse et à laquelle il faut consacrer une association et un travail exclusif. Quand on est militant humaniste, Madame, on condamne toutes les pédophilies d’où qu’elles viennent. On n’a pas à pointer un doigt accusateur envers le « tourisme » et faire le silence sur « nos » crimes, parce qu’ils sont faits par les « nôtres », par des « musulmans » comme nous.
5) Le fait est que, dés qu’on commence à poser le problème de la pédophilie dans toute sa dimension, dans tout son poids statistique, on se trouve face à face avec l’immense et épineuse question de la famine sexuelle. Dans les autres sociétés, l’abus sexuel est un phénomène marginal. Pas au Maghreb, où il est massif, destructeur et structurel. Il est structurel parce qu’il est prévu par l’économie générale du plaisir, marquée par l’inhibition et le tabou, mais aussi par l’enfermement des femmes, l’obsession collective de la virginité et le meurtre d’honneur. Expliquer le phénomène n’est pas l’excuser (comme vous me le reprochez) mais c’est être plus armé pour le combattre. Savoir qu’au Maghreb on assassine un homme et une femme qui prennent du plaisir, mais que l’on tolère les adultes qui abusent des enfants est un premier pas ! A méditer…
Je vous souhaite un bon courage !
Naravas
PS 1 sur la prostitution :
Depuis quand, Madame, une poignée de prostituées sont-elles qualifiées pour régler les problèmes affectifs, amoureux, sexuels, de toute une société ? Depuis quand les prostituées sont-elles des distributeurs de bonheur ? Vous parlez de prostituées, mais vous n’ignorez pas que les femmes n’ont pas de « maisons closes » où elles pourraient s’épancher : quelle est donc cette justice qui vous permet d’exclure ces dernières du droit au bonheur physique ou affectif ? Quelle est cette société qui paye pour accéder au bonheur de vivre dans la mixité ? Les Maghrébins, comme tous les peuples émancipés, ont le droit au don gratuit du cœur et du corps.
PS 2 sur la prostitution :
Je voudrais souligner l’inconscience qu’il y a pour une femme de renvoyer les hommes aux prostituées, avec la croyance de se débarrasser ainsi d’un problème. N’importe quelle vraie femme devrait chercher à comprendre ce trafic d’êtres humains de sexe féminin, assortis de rapts, de crimes et de viols, qu’on appelle prostitution. Parce que derrière l’avilissement marchand d’une fille de 20 ans, c’est l’avilissement de toutes les femmes qu’on doit considérer. Derrière le viol d’une Ukrainienne qu’on terrorise par la violence sauvage, ce n’est pas la solution d’un problème social qui est cherchée, c’est l’argent, à travers les atteintes aux droits de l’homme. Cette Géorgienne qui travaille à Istanbul pour le grand bonheur des commissaires de police corrompus, des maris infidèles de la bourgeoise turque ou du touristes en manque, cette femme a une famille, qu’elle n’ose plus regarder, elle a un père, laissé inconsolable, et une mère qui vit avec la douleur d’une fille sans nouvelles. Alors, mesdames, avant de nous conseiller d’aller voir les prostituées, réfléchissez à ce que vous dites, soyez humaines, à défaut d’être solidaires !
08 avril 2008
Ce que pensent les intellectuels maghrébins de l'islamisme : 3- Merzak Allouache
Marzak Allouache : « L’expérience algérienne doit
servir tout le monde arabe »
Dans cet entretien (extrait n° 1) autour du film L’autre monde (2001), le cinéaste algérien Merzak Allouache, réalisateur notamment de Chouchou (2005) et de Omar Gatlato (1976), s’exprime sur le rôle du cinéma dans une société ravagée par la violence islamiste au quotidien depuis plus de dix ans. Il souligne notamment que la crise que vit son pays à l’état déclaré et exacerbé n’est pas propre à la société algérienne. Elle se retrouve à l’état latent dans l’ensemble du monde arabe. A bon entendeur…
Dans l’extrait n°2 (d’un autre entretien), il revient sur la responsabilité du cinéaste arabe et met quasiment en garde contre sa démission devant le problème de l’islamisme.
Extrait n° 1
Bien sûr je n’ai pas pu moi-même enquêter sur les détails de ces opérations sanglantes, pour la bonne raison que la plupart des témoins de cette violence n’en réchappent pas. Mais ce sont des choses dont les gens parlent, on sait comment les faux barrages se mettent en place, et cette violence, même invisible et cachée, est très ancrée dans l’esprit des algériens. J’ai été limité dans mes repérages par les multiples précautions à prendre, car les attentats et les faux barrages ne sont pas rares encore aujourd’hui, même si on en parle moins en Europe parce que les sujets d’actualités se bousculent. En tout cas, je crois que cette violence ne va pas nécessiter qu’un seul film, il faudra en faire beaucoup, en parler encore et encore pour la surmonter.
« Mais ce sont des choses dont les gens parlent, on sait comment les faux barrages se mettent en place, et cette violence, même invisible et cachée, est très ancrée dans l’esprit des algériens. » |
Par le soin apporté aux images, on sent que vous avez voulu vous démarquer de la représentation de l’Algérie dans les médias. Contre la vision très partielle et fragmentée qui nous parvient de ce pays, vous avez vraiment voulu faire œuvre de mise en scène…
On a toujours parlé d’une guerre sans images. Il y a eu quelques reportages, des images nous parvenaient d’enterrements, de manifestations, sans plus. Mais personne, je crois, n’aurait voulu voir les images horribles des massacres. J’avais envie effectivement de créer un autre type d’image, qui appartienne vraiment au cinéma, qui parvienne à figurer de manière plus complète la réalité du pays. Je voulais faire une fiction qui traite de la violence algérienne tout en montrant certains aspects de la vie quotidienne. On s’attendait peut-être à ce qu’un premier film sur les événements en Algérie ne montre que la guerre et la violence. Mais ce n’est pas la réalité. Même si la violence est omniprésente, elle n’a pas détruit les habitudes des algériens, et toutes ces particularités qu’il faut approcher pour comprendre cette société et ses problèmes.
Vous utilisez beaucoup les ellipses et le hors ch amp
Je ne voulais pas montrer une violence à l’état pur, reconstituer les massacres pour faire des images sanglantes. D’abord parce que ce n’est pas mon type de cinéma, et ensuite par ce que je n’aurais de toute façon pas eu les moyens de le faire. Nous n’avons obtenu aucune logistique militaire, et c’était déjà assez difficile d’obtenir des armes pour les acteurs, de les habiller en terroristes du G.I.A. Il était pour moi impensable de se complaire dans des scènes de violence.
Même si votre objectif n’est pas de polémiquer sur les rouages sociaux et politiques de la violence, le personnage du militaire fait planer le doute sur la vraie nature des massacres…
Je ne voulais pas faire un film politique au premier degré, mais d’une certaine manière, un film engagé, car je crois qu’il y a un devoir d’engagement aujourd’hui pour un cinéaste algérien. Bien sûr, ce personnage de militaire peut prêter à polémique. On peut interpréter son discours et son attitude, mais je n’avance à travers lui aucune hypothèse. Dans Bab el Oued city il y avait des personnages mystérieux qui traversaient la ville en BMW, que j’appelais « les manipulateurs ». Peut-être qu’il y a le même mystère autour de ce personnage d’officier. L’armée est souvent mise en cause, on lui reproche une certaine passivité. Il faut savoir que de nombreux convois de militaires sont piégés dans des embuscades, et que les officiers qui les dirigent meurent eux aussi. Pour l’instant, la situation n’est pas claire en Algérie, beaucoup de choses restent inexpliquées. Je ne prétends pas avoir les moyens d’investigation suffisants pour affirmer telle ou telle chose et faire un film à thèse. J’ai donc préféré laisser planer le doute.
« L’armée est souvent mise en cause, on lui reproche une certaine passivité. Il faut savoir que de nombreux convois de militaires sont piégés dans des embuscades, et que les officiers qui les dirigent meurent eux aussi. » |
Tout en condamnant la violence, vous vous êtes refusé à faire le procès du fanatisme religieux. Hakim, le jeune combattant islamiste, a une certaine complexité humaine, et même une dimension un peu romantique…
Je pense que la violence, aussi intolérable soit-elle, a rarement pour seule raison le fanatisme religieux. Elle s’enracine souvent dans une révolte individuelle, qui est une réponse à des mauvaise conditions de vie, ressenties comme une profonde injustice. Des milliers de jeunes, là-bas, sont livrés à eux-mêmes. Certains n’ont qu’une idée en tête, partir. D’autres rejoignent les maquis. Le personnage de Hakim, le jeune islamiste, n’est pas totalement fermé, et je tenais à ce qu’il ait une forme de psychologie. En Algérie, cela posera sûrement un problème pour la réception du film, car là-bas, un jeune islamiste est considéré comme quelqu’un d’obtus, avec qui l’on ne discute pas. Or, mon personnage a une conscience, et une évolution. On peut se demander si c’est son fanatisme ou d’autres raisons qui le pousse à tuer. Lui-même s’interroge…
Il y a quelque chose de très fataliste dans ce personnage, et dans la parabole que raconte le film. Après un répit, le cycle absurde de la violence a le dessus. N’avez-vous pas peur que l’on vous prête un point de vue pessimiste ?
Hakim n’a que la violence comme moyen de s’exprimer, mais il est aussi très désorienté par cette violence, et l’on entrevoit peut-être une rédemption possible pour lui. Je voulais que le dernier plan forme aussi une ouverture, malgré la noirceur de l’histoire, et mette les choses en perspective. Je suis loin d’être pessimiste, mais je crois que le cinéma algérien doit faire face à la tragédie que le pays vient de vivre.
« Je pense que la violence, aussi intolérable soit-elle, a rarement pour seule raison le fanatisme religieux. Elle s’enracine souvent dans une révolte individuelle, qui est une réponse à des mauvaise conditions de vie, ressenties comme une profonde injustice. » |
Tandis que le conflit s’apaise, il y a un réflexe de survie, qui peut inciter à oublier ce qui s’est passé. Là-bas, beaucoup de gens veulent retrouver un certain plaisir de vivre, oublier la peur et le marasme de ces dernières années, et pensent que le cinéma doit contribuer à remonter le moral de population. Ce serait évidemment une bonne chose, mais je pense qu’il faudrait qu’il y ait toutes sortes de films, et surtout ne pas occulter le drame que les gens ont vécu, et ne pas laisser s’installer une certaine amnésie, déjà à l’œuvre là-bas. Les gens ne parlent jamais de ce qui se passe, alors que la violence et la mort continuent, et que le foyer n’est pas encore éteint. Je voulais que mon film le rappelle.
Propos recueillis par Grégoire Bénabent.
Extrait n° 2
Quel regard cinématographique peut-on porter sur cette seconde guerre d'Algérie [qui aurait fait depuis 1992 plus de 50 000 morts]? Merzak Allouache
« Il ne faudrait pas que les cinéastes arabes se lavent les mains de ce qui se passe dans mon pays, il faudrait qu'ils rendent compte de cette violence plus ou moins larvée. » |
Peut-on identifier, diagnostiquer la violence en Algérie?
Merzak Allouache: La violence en Algérie est un drame de dimension mondiale. On a l'impression que c'est une violence de fin de siècle. Je discutais dernièrement avec une femme africaine qui me disait qu'avant, dans les guerres de tribus, on respectait la femme, l'enfant, le vieillard. Mais dans les guerres actuelles, en Afrique, en Bosnie et ailleurs, il n'y a plus de tabous ni de code de la violence. Chaque fois que ça bouge quelque part, c'est le "clash" total. Quand on jette du gaz sarin dans le métro de Tokyo, c'est une violence extrême. En Algérie, ce sont des petits jeunes de 17 ans qui peuvent tuer de sang-froid... Cela reste pour moi incompréhensible.
« En Algérie, ce sont des petits jeunes de 17 ans qui peuvent tuer de sang-froid...» |
Propos recueillis par Réda Benkirane
Note bio/filmographique :
Né le 6 Octobre 1944 à Alger, Merzak Allouache suit des études cinématographiques dans la section réalisation de l'Institut National du Cinéma d'Alger en 1964 où il réalise Croisement, son film diplôme. Après Le Voleur, son premier court-métrage, il complète sa formation par des stages à l'IDHEC en 1967 et à l'ORTF en 1968. Il travaille également comme assistant sur quelques films.
Après le succès de son premier film, Omar Gatlato (1976), Merzak Allouache réalise notamment : L'homme qui regardait les fenêtes (1982), Un amour à Paris (1985), Bab El-Oued City (1994), Salut Cousin (1996), Alger Beyrout, pour mémoire (1998), L'Autre monde (2001) et surtout Chouchou (2005)
Il a également réalisé des documentaires : L'Après octobre, 1988 ; Femmes en mouvement, 1989 ; Voices of Ramadam, 1991 ; Jours tranquilles en Kabylie, 1994), Qabsa Chemma - La Boîte à chique, émissions humoristiques (pour la télévision algérienne), 1989 et Vie et mort des journalistes algériens (pour Arte)
06 avril 2008
Sliman et Hürrem : a propos des Nuits de Topkapi de Colin Falconer
Soliman et Hürrem
Note contre le conspirationnisme en littérature et en Histoire
C’est un roman historique captivant que signe l’écrivain anglais à succès Colin Falconer, qui s’est proposé de s’intéresser à la face féminine et cachée de l’empire ottoman, c'est-à-dire au harem. Il choisit pour cela la période la plus faste et la plus riche de l’histoire des Osmanlis, celle qui a vu régner Soliman le Magnifique (1520-1566). The Sulan’s Harem, traduit en français par Les nuits de Topcapi, raconte l’irrésistible ascension de Hürrem (La Joyeuse), plus connue en Occident sous le nom de Roxelane (1500 ?- 1558). Partie de l’état d’une simple esclave, celle-ci est devenue favorite du sultan, puis impératrice, malgré la tradition qui interdisait aux sultans d’épouser leurs concubines[1]. La trame du roman est constituée par l’ingéniosité, mais aussi la cruauté et la passion, déployées par Hürrem pour triompher de ses rivaux.
Il lui fallut d’abord attirer l’attention du Possesseur du cou des hommes (le sultan), chose qu’elle fit en manipulant le malheureux Kislar Aghasi, le chef des Eunuques blancs, qui mit enceinte une femme du harem avec le peu d’organes qui lui restait. Elle envoya les deux amants à la mort et « ensorcela » Soliman au cours d’une nuit d’amour.
Elle s’appliqua ensuite à éliminer Gülbehar, la favorite du moment. Suite à une rixe dans les bains qu’elle provoqua à dessein, elle fit porter le soupçon de jalousie sur Gulbehar et persuada le Législateur à l’exiler à Manasa avec son fils, Mustapha, le shahzade (préssenti pour devenir le prochain sultan). C’est ensuite au tour du Grand Vizir, Ibrahim Pacha, ami intime du Seigneur de la Vie. Elle chargea le dafterdar, l’intendant des finances qu’Ibrahim prit sous sa protection, de lui faire commettre l’irréparable erreur de signer un message à la place du Seigneur, en se proclamant lui-même sultan. Soliman, incapable de lui accorder son pardon dans ces circonstances, le fait alors étrangler par ses bostandjis, malgré l’ancienne promesse qu’il lui fit de ne jamais attenter à sa vie.
Les plans de Roxelane se poursuivent : elle tient désormais en laisse l’intrigant Abbas, devenu Kislar Aghasi. Celui-ci, pour protéger une fille du harem dont il était amoureux et que Soliman reçut dans sa couche, désobéit à l’ordre du padishah et la sauva de la mort en l’envoyant chez son ami vénitien. Hürrem s’en est rendue compte et fit d’Abbas son complice, sous peine de tout révéler à son époux impérial. Le Maure se montra dés lors ingénieux pour sauver sa vie et se venger de ses maîtres (on l’a châtré).
Une fausse lettre servit de prétexte pour étrangler l’élégant et impétueux Shahzade, Mustapha, victime de son honnêteté envers son père. La dernière intrigue de Roxelane consista à faire croire à Soliman que son second fils, seul à voir la stature de Sultan, n’était pas le fruit de leur union mais celui de son adultère avec Ibrahim, l’ancien grand vizir. Le Sultan en est devenu malade et s’employa à éliminer son propre fils, pour léguer au final l’empire à un ivrogne, Sélim II. Hürrem réussit ainsi à se venger de tous les Osmanlis, en avouant sa haine à Soliman juste avant de mourir et en lui donnant comme successeur un incapable, qui est en réalité un enfant conçu avec l’ancien Kislar Aghasi. Elle rompit ainsi la chaîne dynastique du plus grand empire sur terre …
L’odalisque et le bostandji (le bourreau sourd et muet), voilà les deux personnages entre lesquels oscille la vie tumultueuse du palais de Topcapi. Entre le harem et les piques qui ornent la Porte de la Félicité (Bâb Essaâda), sur lesquelles sont exposées les têtes de ceux qui ont désobéi au Sultan, se passe une cruelle partie d’échecs où les protagonistes jouaient leur vie et leur survie.
Hürrem est le chef d’orchestre de cette sinistre et cruelle comédie. Le sultan lui-même, aussi magnifique et législateur soit-il, est pris dans sa toile d’araignée. Il y a très peu de hasard dans le déroulement de ses plans. Tout se déroule selon une mécanique précalculée.
Certes, les faits sur lesquels s’appuie Colin Falconer sont indéniables. L’écrivain semble s’être longuement documenté sur la période historique qui constitue le fond de son roman. On ne lui fera pas ici le reproche, pas si facile à esquiver, d’avoir succombé à des clichés orientalistes en dépeignant un Orient tiré entre le plaisir (le harem) et la cruauté (le bostandji). Les lecteurs dans les métros d’Europe lui sauront sûrement gré de les faire ainsi s’évader hors de leurs tuyaux urbains.
Mais ce qui interpelle dans la pensée de cet ancien journaliste, c’est la philosophie de l’action absolument indéfendable dont chaque phrase de son livre était chargée. Je veux en venir à cette « théorie de la manipulation » qui prend tant d’espace dans sa reconstitution, par ailleurs acceptable, de la vie dans la cour ottomane.
D’abord, pourquoi présenter comme insolite le fait qu’une femme de la cour soit dotée de pouvoir ? Sa position ne la qualifie-t-elle pas pour cela ? Bien que le fait soit courant en histoire, la chose reste un sujet d’étonnement romanesque. Mais l’auteur va au-delà, puisqu’il fait de Hürrem la raison ultime de tout ce qui advient au palais. Soliman est-il de mauvaise humeur ? Un incendie s’est-il déclaré à l’Eski Saraya ? La mosquée Suleymaniye est-elle préférée à la reconstruction d’un harem ? Une compagne militaire est-elle menée contre le Safavide Tahmasp au lieu de poursuivre le siège de Vienne ? C’est Hürrem qui est derrière. C’est elle qui, sans être jamais influencée, influence le Sultan. Sans émotion perturbatrice, sans jamais fléchir ni faiblir, sans besoin d’amour et sans jamais éprouver le sentiment d’être perdue, ou d’être dérouté par le cours imprévu des évènements, elle poursuit implacable des desseins tracés. Elle pèse à elle seule plus qu’un divan entier, plus que l’armée des janissaires, plus qu’un empire ! Ce ne sont pas les situations politiques, les équilibres macroéconomiques, les conjonctures de la guerre, ou les idéaux islamiques qui font agir le Soliman de Falconer. C’est la hantise de ses nuits de plaisir, le soulagement qu’il trouve dans les bras de la Joyeuse et l’ascendant que cette dernière prend de ce fait sur lui.
Pourquoi alors Hürrem, qui prend elle aussi du plaisir aux nuits de Topkapi, ne se fait-elle pas manipuler par son sultan ? L’auteur se garde de répondre à cette question. La prépondérance de l’esprit calculateur chez son héroïne semble assécher ses sentiments. Ceux-ci deviennent pour Roxélane un élément du calcul pour le pouvoir : elle ne s’attache, elle ne déborde d’affection, que fallacieusement, pour susurrer la décision aux oreilles de son amant impérial le moment venu. Son unique passion est la colère, qu’elle éprouve pour terroriser les hommes auxquels elle s’impose.
La philosophie de l’action de ce texte reste le conspirationnisme. Sa thèse pourrait se résumer ainsi : le harem ottoman est le lieu de plaisir et d’intrigues à partir duquel une femme tire les ficelles de l’empire. Derrière le grand homme Soliman, se cache dans l’ombre l’adroite Roxelane. Il ne faut pas se fier aux apparences de la magnificence du sultan, car il est au fond le jouet de son « esclave ».
C’est grossier diront les historiens et sociologues. Quel est cet être qui est toujours « manipulateur » mais n’est jamais « manipulé » lui-même ? Se peut-il qu’on échappe ainsi aux déterminations de sa condition ? N’est-on pas souvent « manipulé » par sa propre « manipulation » ? Quel est ce chef d’orchestre instigateur de « complots » mais jamais tombé lui-même dans un « complot » ?
La découverte de l’inconscient par Freud au début de ce siècle aurait dû mettre un terme à ses suppositions du sens commun. La psychanalyse nous apprend en effet que l’homme, fut-il de haute condition, agit selon des raisons qui sont obscures à sa conscience. Le moi qui prétend « manipuler » n’est pas maître chez lui. Et si Hürrem était elle-même le jouet de son propre inconscient ? Et si elle était le jouet des grandes règles sociologiques qui constituent sa condition objective ?
Non, la fiction d’un sujet souverain, auteur de sa propre décision, presque jamais contraint, est plus facile à l’imagination romanesque que la reconstitution du jeu des possibilités et des contraintes de cet univers du XVIème siècle. C’est ainsi que la logique empiriste du fait divers est préférée à celle de la construction des faits historiques.
Ce qui se donne pour une philosophie profonde est au fond la plus superficielle des idées reçues. Le modèle de « la « manipulation » ou du « complot », écrit Bourdieu, reposant en définitive sur l’illusion de la transparence, a la fausse profondeur d’une explication par le caché et procure les satisfactions affectives de la dénonciation des cryptocraties » (Le métier de sociologue, p. 39)
[1] En effet, quand Tamerlan captura Beyazid Yidirim, il prit aussi son épouse en otage. Pour mieux humilier le sultan ottoman, il obligea celle-ci à le servir à table nue et en public. Depuis cette date de grand défaite, les Osmanlis décidèrent de ne jamais prendre d’épouses, mais seulement des concubines esclaves qu’ils gardèrent dans leur harem.





