angles de vue...

Point de vue africain sur des questions de la culture et de l'actualité. Petit journal des idées de l'auteur. Les rêves et l'imagination d'un homme qui a vu sourire les étoiles et qui s'est promis de sentir le parfum de toutes les matinées embaumées.

13 juillet 2008

Le Coran n'a pas aboli l'esclavage mais...

Le Coran n’a pas aboli l’escavage mais…



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                           Pourquoi lit-on dans les Mille et une nuits que les notables, les princesses, et la haute société étaient servis par des esclaves hommes et femmes sur lesquels on ne s’attarde pas ? Comment ces contes pouvaient-ils faire état d’histoires d’eunuques noirs, c'est-à-dire d’esclaves à qui on a coupé le sexe ? Pourquoi un poète comme Abu Nawas possède-t-il une djariya (« esclave femme) et un ghulâm (homme) avec lesquels il entretient librement un commerce sexuel ? Pourquoi Soliman le Magnifique se faisait-il garder son harem par des eunuques blancs et noirs ? Pourquoi ce pieux personnage ne craignait-il pas Dieu en coupant la langue à ses bostandjis (bourreaux esclaves) ? Pourquoi le grand roi marocain, Moulay Isma’îl, se faisait-il protéger par une armée d’esclaves importés d’Afrique ? Et surtout, d’où venaient ces serviteurs blancs et noirs ? Sont-ils allés à Istanbul, à Baghdad, à Damas, à Méknès par envie de tourisme ? Ont-ils préférés quitter leur famille, leurs parents, leur village, leur société, afin d’« émigrer » vers ces pays, en traversant (pour les noirs) le Sahara aride et périlleux, pour se retrouver au final sous la coupe de maîtres étrangers ? Sont-ils allés se vendre eux-mêmes pour être châtrés, ou pour avoir la langue coupée, et rentrer ainsi au service du sultan ou du calife ?

Le vocabulaire arabe est particulièrement riche pour désigner ces différentes catégories des sans-liberté : ‘abd, ‘abîd, riqq, raqîq, jâriya, jawârî (réservé aux esclaves femmes), ghulâm (réservés aux jeunes esclaves hommes), raqba (mot coranique qui signifie « nuque » ou « tête »), zandj ou aswad (noir, venant à signifier « esclave »), mamlouk (« possédé »), khaddam (serviteur domestique), etc. L’expression la plus générique qui les désigne toutes prend source dans le langage imagé du Coran : ma malakat aymanoukoum (« ce que votre droite a possédé »).

Alors, voyons ce que le Coran dit de l’esclavage… L’a-t-il vraiment aboli, comme on l’entend souvent ? Si tel est le cas, pourquoi l’esclavage a-t-il continué en terre d’islam pendant et après le Prophète ? 

         

       

Un mythe tenace

    

esclave_noirOn ne peut pas avoir une discussion sur l’esclavage en islam sans entendre citer le cas réputé exemplaire de Bilâl al-Habachi, esclave noir d’abord possédé par Abu Bakr et affranchi par lui, qui choisit ensuite de servir le Prophète. Mohammad (sws) s’attacha donc le service de Bilâl, mais en arrivant à Médine, il décide de faire de lui le premier muezzin de l’islam. Geste certes d’une grande portée symbolique. Mais comme on le verra, aussi important soit-il, cet acte n’est pas une abolition de l’esclavage. Bilâl l’Abyssinien n’est pas libéré par le Prophète à Médine, mais par son compagnon Abu Bakr à la Mecque. Le Prophète n’a fait que le promouvoir à un rôle social distingué, du fait de sa qualité de musulman. Sa promotion sanctionne donc sa foi, pas sa qualité d’être humain. La différence du point de vue qui nous intéresse est immense.

       

       

      

L’ordre de la création

Selon le Coran, Dieu a créé l’univers et y a mis chaque être à sa place. L’humanité et les djinns ne sont créés que pour adorer Dieu. Aussi Dieu est le maître de l’homme, tandis que l’homme est l’esclave de Dieu (la racine de ‘ibâd, les hommes, est la même que celle qui sert à former le mot esclave et le mot ‘ibâda, prière et adoration de Dieu). Le péché par excellence de la créature humaine est de vouloir être l’égale de son Créateur.

Mais la hiérarchie des êtres de s’arrête pas là. Dieu Tout-Puissant a voulu une inégalité parmi les hommes et vouloir introduire une égalité parfaite relève d’un acte qui contrarie sa volonté :

« Dieu a favorisé certains d’entre vous plus que d’autres dans la répartition de ses dons
Que ceux qui ont été favorisés ne reversent pas ce qui leur a été accordé à leurs esclaves
au point que ceux-ci deviennent leurs égaux
nieront-ils les bienfaits de Dieu ? »

(XVI : 71)

____________

« Il vous a proposé une parabole tirée de vous-même
Avez-vous, parmi vos esclaves, des associés
Qui partagent les biens que nous vous avons accordés
En sorte que vous soyez tous égaux ? Les craignez-vous comme vous vous craignez mutuellement ? »    (XXX : 28)

" وَاللّهُ فَضَّلَ بَعْضَكُمْ عَلَى بَعْضٍ فِي الْرِّزْقِ فَمَا الَّذِينَ فُضِّلُواْ بِرَآدِّي رِزْقِهِمْ عَلَى مَا مَلَكَتْ أَيْمَانُهُمْ فَهُمْ فِيهِ سَوَاء أَفَبِنِعْمَةِ اللّهِ يَجْحَدُونَ"

(النحل، 71)

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" ضَرَبَ لَكُم مَّثَلاً مِنْ أَنفُسِكُمْ هَل لَّكُم مِّن مَّا مَلَكَتْ أَيْمَانُكُم مِّن شُرَكَاء فِي مَا رَزَقْنَاكُمْ فَأَنتُمْ فِيهِ سَوَاء تَخَافُونَهُمْ كَخِيفَتِكُمْ أَنفُسَكُمْ كَذَلِكَ نُفَصِّلُ الْآيَاتِ لِقَوْمٍ يَعْقِلُونَ"

(الروم ، 28)

Aussi, l’une des manières de renier (djouhoud) le Maître des univers consiste à ignorer cette inégalité. Le Miséricordieux n’a pas gratifié l’esclave et l’homme libre des mêmes bienfaits et ceci est un ordre naturellement voulu par Lui.

Les apologistes de l’islam qui arguent que la traduction par « esclave » de ma malakat aymanoukoum n’ont à mon avis pas tout à fait tort (cf. conclusion plus bas). Littéralement, cette expression signifie « ce que vous possédez par la droite » ou « ce que votre droite a possédé ». Il n’en demeure pas moins qu’elle est indéniablement appliquée à des êtres humains qui sont censés être « possédés » par un « propriétaire » que le texte ne nomme pas (autrement que par « croyants » ou « musulmans »). La réalité donc ainsi désignée, même si elle était naturellement vécue et acceptée par ceux qui la subissaient, rentre bien dans la définition de que nous appelons globalement « esclavage », même s’il s’agit d’un esclavage spécifique à cette époque.

zandj

En cas de meurtre, la valeur de la vie des êtres humains n’est pas égale selon le texte divin. La Loi du Talion – la punition est identique à l’offense –  qu’il prescrit (II : 178) veut qu’on ne compense pas la vie d’un homme libre par celle d’un esclave ou celle d’une femme parce que ces vies ne se valent pas. Au contraire, les croyants sont conviés à ne mesurer la vie d’un homme libre qu’avec celle d’un homme libre, celle d’un esclave qu’avec celle d’un autre esclave, celle d’une femme qu’avec celle d’une femme. Les statuts sont ainsi bien différenciés :

" يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُواْ كُتِبَ عَلَيْكُمُ الْقِصَاصُ فِي الْقَتْلَى الْحُرُّ بِالْحُرِّ وَالْعَبْدُ بِالْعَبْدِ وَالأُنثَى بِالأُنثَى فَمَنْ عُفِيَ لَهُ مِنْ أَخِيهِ شَيْءٌ فَاتِّبَاعٌ بِالْمَعْرُوفِ وَأَدَاء إِلَيْهِ بِإِحْسَانٍ ذَلِكَ تَخْفِيفٌ مِّن رَّبِّكُمْ وَرَحْمَةٌ فَمَنِ اعْتَدَى بَعْدَ ذَلِكَ فَلَهُ عَذَابٌ أَلِيمٌ "  (البقرة ، 178)

« Ô vous qui croyez ! La loi du Talion vous est prescrite en cas de meurtre : l’homme libre pour l’homme libre, l’esclave pour l’esclave, la femme pour la femme (…) » ( Coran, II :178)

Si l’on reconstruit donc la hiérarchie de la création selon les versets cités, on aboutit à une pyramide de statuts inégaux qui ressemble à la suivante :

Dieu
L’homme  /  le djinn
L’esclave

Dieu est maître de l’homme libre, qui est lui-même maître de l’esclave. Aussi, en vertu de cette inégalité rigoureusement instituée, l’esclave n’est pas concerné par l’héritage et son témoignage ne vaut rien. Seul l’homme libre a droit à ces privilèges, qui lui sont octroyés par le Seigneur comme autant de gratifications (ni’ma). A aucun moment du texte le Coran ne condamne, ni n’abolit l’esclavage.

    

       


Le traitement réservé à l’esclave : al ihsân

Si le Coran n’a pas libéré l’esclave, il a néanmoins longuement insisté pour qu’on le traite humainement et avec bonté. L’ihsân qui est dû à l’eسclave est le même, nous dit le texte, que celui qui est dû aux parents, aux voisins et aux orphelins. Les recommandations de la sourate des femmes sont explicites :

« Adorez Dieu ! Ne lui associez rien !
Vous devez user de bonté envers vos parents, vos proches, les orphelins, les pauvres, le client qui est votre allié et celui qui est étranger ;
le compagnons qui proche de vous, les voyageurs et les esclaves
Dieu n’aime pas celui qui est insolent et plein de gloriole »
(IV : 36)

" وَاعْبُدُواْ اللّهَ وَلاَ تُشْرِكُواْ بِهِ شَيْئاً وَبِالْوَالِدَيْنِ إِحْسَاناً وَبِذِي الْقُرْبَى وَالْيَتَامَى وَالْمَسَاكِينِ وَالْجَارِ ذِي الْقُرْبَى وَالْجَارِ الْجُنُبِ وَالصَّاحِبِ بِالجَنبِ وَابْنِ السَّبِيلِ وَمَا مَلَكَتْ أَيْمَانُكُمْ إِنَّ اللّهَ لاَ يُحِبُّ مَن كَانَ مُخْتَالاً فَخُورا "

(النساء ، 36)

De même, les pouvoirs du maître ne sont pas illimités. Par exemple, il n’a pas le droit de contraindre son esclave à la prostitution. Mais en insistant sur ce traitement indulgent, le texte reconnaît implicitement la légitimité de l’esclavage, ou de la forme très particulière d’esclavage qu’on pratiquait à son époque.

Cependant, une recommandation de taille, celle par excellence qui distingue le Coran en ce domaine, consiste en ce que le maître est encouragé (mais non obligé) à affranchir son esclave si celui-ci le lui demande :

« Ceux qui ne trouvent pas à se marier rechercheront la continence jusqu’à e que Dieu les enrichisse par sa faveur. Rédigez un contrat d’affranchissement pour ceux de vos esclaves qui le désirent si vous reconnaissez en eux des qualités et donnez leur des biens qu Dieu vous a accordés. Ne forcez pas vos femmes esclaves à se prostituer pour vous procurer les biens de la vie de ce monde alors qu’elles voudraient rester honnêtes (…) » (XXIV : 33)

" وَلْيَسْتَعْفِفِ الَّذِينَ لَا يَجِدُونَ نِكَاحاً حَتَّى يُغْنِيَهُمْ اللَّهُ مِن فَضْلِهِ وَالَّذِينَ يَبْتَغُونَ الْكِتَابَ مِمَّا مَلَكَتْ أَيْمَانُكُمْ فَكَاتِبُوهُمْ إِنْ عَلِمْتُمْ فِيهِمْ خَيْراً وَآتُوهُم مِّن مَّالِ اللَّهِ الَّذِي آتَاكُمْ وَلَا تُكْرِهُوا فَتَيَاتِكُمْ عَلَى الْبِغَاء إِنْ أَرَدْنَ تَحَصُّناً لِّتَبْتَغُوا عَرَضَ الْحَيَاةِ الدُّنْيَا وَمَن يُكْرِههُّنَّ فَإِنَّ اللَّهَ مِن بَعْدِ إِكْرَاهِهِنَّ غَفُورٌ رَّحِيمٌ "
(النور ، 33)

esclave_gerome_1_Ainsi, l’affranchissement de l’esclave reste à l’entière discrétion de son propriétaire. C’est à ce dernier de juger si son serviteur présente les qualités (ou la bonté) nécessaires à sa libération. Point de liberté donc si le maître n’est pas d’accord, et point de loi qui l’oblige à le faire. Au contraire, il y’en a une qui lui permet de garder son serf sous la servitude. Ceci dit, l’exhortation à l’affranchissement est menée par des moyens puissants et bien des hadiths le présentent comme une action capable d’expier les plus grands péchés du croyant. Le Coran pousse même le propriétaire à dépenser de ses propres biens au bénéfice des esclaves en les libérant. Curieuse attitude qui maintient l’esclave dans un statut inférieur, qui réprouve l’égalité, mais qui pousse en même temps à son affranchissement et à son traitement humain, sans jamais décréter son abolition.

Seuls les esclaves musulmans des deux sexes sont autorisés à se marier légalement avec un homme libre. Les esclaves non musulman(e)s ne peuvent évidemment contracter un mariage avec un(e) musulman(e). Cependant, le maître d’une esclave a le droit de la prendre sexuellement pour en jouir, sans être contraint à quoi que ce soit, même pas à la prendre comme épouse :

« A l’exception des hommes chastes (29), qui n’ont de rapports qu’avec leurs épouses et avec leurs esclaves [ou captives de guerre], ils ne sont donc pas blâmables (30), tandis que ceux qui en convoitent d’autres sont transgresseurs (31). »
(LXX : 29-31)

" وَالَّذِينَ هُمْ لِفُرُوجِهِمْ حَافِظُونَ{29} إِلَّا عَلَى أَزْوَاجِهِمْ أَوْ مَا مَلَكَتْ أَيْمَانُهُمْ فَإِنَّهُمْ غَيْرُ مَلُومِينَ{30} فَمَنِ ابْتَغَى وَرَاء ذَلِكَ فَأُوْلَئِكَ هُمُ الْعَادُونَ{31} "
(المعارج ، 29-31)

Les principes de cette inégalité des êtres sont donc étayés par une répartition des privilèges accordés aux uns à l’exclusion des autres. Evidemment, un(e) esclave n’a aucun droit sur le physique de son maître, cela va de soi. Mais surtout, la femme du maître, contrairement à son mari qui peut prendre sexuellement celles qui lui plaisent parmi les esclaves et les captives, n’a pas le droit de prendre sexuellement un esclave ou un captif. Ce privilège est celui de l’homme croyant, à qui vraisemblablement appartient et l’épouse, et l’esclave femme et l’esclave homme. Une petite comptabilité, en fonction du droit à l’héritage, du témoignage et du droit sexuel, peut nous donner une idée approximative de la hiérarchie sociale selon le Coran.

Privilèges

L’homme libre

La femme libre

L’esclave (h/f)

Héritage[1]

+ (1 part)

+ (½ part)

(½ ?)

Témoignage

+ (1 valeur)

+ (½ valeur)

(0)

Droits sexuels matrimoniaux

+ (4 épouses)

+ (1 époux)

+ (1 époux/se)

Droits sexuels sur les captives

+ (sur toutes)

(0)

(0)

Le tableau ci-dessous nous dit que celui qui cumule le plus de privilèges (+), c’est l’homme libre, qui peut à la fois devenir maître, prétendre à une part complète d’héritage, au témoignage valide et aux droits sexuels à la fois sur ses épouses et ses captives. Celui, à l’opposé, qui cumulent les désavantages (–) est évidemment l’esclave, privé d’abord de liberté, ensuite, du témoignage, et des autres droits dont jouit son propriétaire, mais pouvant quand même prétendre (semble-t-il) à la moitié de l’héritage (clause à relativiser puisqu’il est lui-même la propriété de quelqu’un d’autre). La femme semble se situer entre les deux : la valeur récurrente chez elle est ½, tandis que celle qui revient chez l’esclave est 0, alors que le maître se réserve le tout. Par ailleurs, l’esclave (surtout femme) est à vrai dire épousée, elle n’épouse pas : le croyant pauvre, qui ne peut payer une dot pour s’unir à une musulmane libre, est ainsi autorisé à s’unir à une captive ou esclave (XVII : 25).

L’évocation voilée de la castration au verset XXIV : 30 est autrement plus inquiétante. Non seulement le Coran ne condamne pas la castration, mais ce passage semble la tolérer et la reconnaître comme pratique. Il est dit en effet que les femmes (libres s’entend) ne doivent montrer leurs atours qu’à leurs enfants, à leurs « esclaves », etc. mais aussi « à leurs serviteurs mâles incapables d’actes sexuels »  "غَيْرِ أُوْلِي الإِرْبَةِ مِنَ الرِّجَال". Comment ne pas voir des eunuques, c'est-à-dire des esclaves châtrés (sur lesquels on a pratiqué une ablation des testicules et du sexe) devenus incapables de « besoins » sexuels dans cette expression ?   

   

   

Le fiqh et l’esclavage

Le fiqh (exégèse et jurisprudence musulmanes) a promu des règles rigoureuses qui s’appliquent au statut de serf. Par exemple, les peines qui s’appliquent à l’esclave sont de moitié réduites (ce qui peut paraître comme un avantage, s’il ne consacrait pas l’inégalité). Au niveau vestimentaire, les femmes esclaves sont empêchées de paraître dans les tenues pudiques réservées aux musulmanes et sont, par suite de cette discrimination, dispensées du « voile » (ou de ce qui lui tient lieu). Des auteurs prestigieux ont rédigé des traités ou des textes qui enseignent comment acheter des esclaves au marché sans se faire avoir. Le grand Ibn Khaldûn a prodigué au début de la Muqadima (Introduction au Livre des exemples) quelques conseils succincts dans ce sens. Ibn Bûtlân (mort en 1063) a écrit une Rissala fî chary al ‘Abîd (« Epître sur l’achat des esclaves ») montrant quels critères il faut adopter pour éviter les pièges du marché et faire de « bonnes affaires » en matière d’achat d’esclaves. Les plus grands juristes ont fourni, au terme d’un idjtihad (« effort de compréhension et d’interprétation du Coran ») méritoire, un cadre juridique au commerce d’esclaves destiné à le réglementer et à le légitimer coraniquement. S’il n’y a pas de code spécifique à l’esclavage, les écrits des différents théologiens comportent souvent des sections et des sous-sections qui en traitent. Ainsi, l’imâm al-Chafi’i  emboîte le pas à Sohnoun dans sa réglementation de l’achat et la vente des serfs. Mais la dissémination de ces écrits rend invisible l’arsenal juridique dédié à la traite des êtres humains. De ce point de vue, il manque un manuel qui puisse réunir toutes les parties en un seul volume.

Le statut de l’esclave est ambigu, car il est tantôt traité comme un adami, un être humain (bonté, bienveillance envers lui sont de mise), tantôt comme une marchandise soumise aux lois du commerce.

Il est interdit en principe de réduire un musulman en esclavage. Le seul cas où un musulman peut être esclave est celui où il est né de parents eux-mêmes esclaves. Toutefois, un esclave qui devient musulman ne s’affranchit pas automatiquement pour autant. Une autre originalité de cette jurisprudence est qu’un esclave peut acheter lui-même sa propre liberté, à condition qu’il en ait les moyens et sous réserve de l’accord de son maître : il est dit alors mukâtab. En revanche, il est moudabbar si son maître spécifie qu’à sa mort, l’esclave peut recouvrir la liberté. Un troisième statut fondé sur le Coran concerne les femmes. Une femme dit Oum walad (mère d’un enfant mâle) est ipso facto affranchie à la mort de son maître. Sa descendance conserve un walae (patronat) qui la lie à ses anciens maîtres.

      

       

Conclusion

Il est difficile de demander aux textes d’une religion de favoriser la laïcité, de condamner l’esclavage, de réprouver l’homophobie, de promouvoir la parité, la liberté d’expression et d’opinion et la protection de l’environnement, de prescrire l’égalité parfaite entre tous les hommes, quelque soit leur origine ethnique, linguistique, etc. C’est que les religions monothéistes sont étroitement liées au monde antique, étranger à ces valeurs. C’est que leur poser de telles questions relève d’un anachronisme monstrueux. Certains de ces acquis désormais universels datent d’il y a à peine 30 ans. Alors, comment voulez-vous qu’un texte de la fin du monde antique puisse les connaître ? Deux manières d’approcher les corpus me semblent disjointes et parfois contraires. Il y a d’abord celle de l’historien, qui cherche à percer le sens que tel ou tel passage avait au moment de sa révélation et la façon dont il a été utilisé par le Prophète lui-même. Cette approche historique tient à savoir ce qui s’est réellement passé à cette époque, en utilisant les outils de connaissance modernes, loin de tout souci de dénigrement ou d’apologie. Une deuxième approche est celle de l’herméneute moderniste qui cherche à découvrir dans le texte coranique lui-même des virtualités de sens jusque là pas ou peu exploitées, afin de proposer des interprétations du Coran qui sont plus compatibles avec les idées, les valeurs et les exigences de notre époque. L’herméneute, dont le travail est nécessaire, voire salutaire, est en quelque sorte un « révisionniste » dans le bon sens du terme. Son travail est rendu nécessaire par les siècles et les années qui sont passés et qui nous ont irrémédiablement éloigné des réalités que le Coran entendait régir. Son rôle est de concilier le texte avec les exigences de son époque. Le monde islamique a un besoin pressant de ces professionnels. Leur absence livrerait ses sociétés aux pires délires des intégristes ou aux dogmatiques et archaïques doctrines des conservateurs.

Les recommandations que le Coran adresse aux propriétaires d’esclaves, dans le sens de leur traitement humain et indulgent, sont indéniables. L’exhortation des croyants à affranchir les esclaves, au point de présenter cette action comme une expiation des péchés du maître est probablement une innovation audacieuse par rapport aux codes régissant l’esclavage dans l’Arabie préislamique. Les esclaves dont parle le Coran ne sont pas ceux qui travaillent dans les plantations de canne à sucre mais essentiellement des serviteurs domestiques et des captifs de guerre réduits à ce statut. Le nom même qu’il leur donne, qu’on peut traduire par les « possédés » (ma malakat aymanoukoum), montre que la réalité dont il est question est loin d’être celle des Antilles des siècles plus tard. « L’esclave » est en effet loin d’être une réalité permanente de tous les temps.

Il n’en demeure pas moins qu’un « possédé » de cette époque est privé de liberté. Un statut strictement inférieur lui est réservé, qui le prive des droits élémentaires octroyés à un musulman normal. Des mesures destinées à le discriminer d’un simple musulman sont édictés par les juristes sur la base des versets cités. Le Coran donne sans ambages au maître des droits sexuels sur son esclave femme. De même, l’assertion que l’islam ou le Coran a aboli l’esclavage des siècles avant son abolition en Europe est totalement fausse et n’a aucun fondement historique. Si tel était le cas, pourquoi donc les plus grands juristes de l’islam ont-ils codifié cette pratique ? Pourquoi un phénomène aboli par le Coran continue-t-il à exister massivement dans les sociétés musulmanes pendant et après le Prophète ? Non, loin d’abolir l’esclavage, le Coran a cherché à l’adoucir, à le rendre plus humain, tout en le réglementant, en le reconnaissant et en le fondant sur la volonté et l’ordre divins. L’évolution des sociétés arabes et islamiques a montré que ces passages du Coran ont été largement utilisés pour fonder une horrible traite négrière orientale et un commerce d’esclaves chrétiens mais aussi une importation durable de femmes des quatre coins de la terre pour alimenter les harems et les désirs des états musulmans. J’espère avoir le temps d’évoquer ces commerces florissants d’êtres humains à travers l’histoire des empires islamiques.

La volonté d’abolir le phénomène vient plutôt des réformateurs modernes qui cherchent dans le Coran, à la manière des herméneutes dont nous avons parlé, d’autres possibilités de sens plus égalitaires, plus conformes aux idées des Lumières européennes. Et ils ont raison de le faire, car mieux vaut tard que jamais. En revanche, ils n’ont pas raison de passer sous silence les siècles où les empires s’appuyaient sur une main d’œuvre servile. Pourquoi les cultures européennes seraient-elles les seules à remettre leur histoire en cause ? Les cultures musulmanes devraient aussi regarder leur passé en face, le critiquer et dénoncer ce qu’il comporte d’inacceptable. C’est une démarche plus que salutaire, à une époque où des mouvements fanatiques tendent à revivifier tel quel ce passé.


[1] Sur l’héritage, il faut souligner que le droit des femmes à l’héritage est affirmé (IV: 7), ce qui est une avancée, mais seul le verset  IV : 12 semble pencher vers l’égalité des hommes et des femmes, alors que tous les autres approuvent le principe 1 homme = 2 femmes, notamment IV : 176 de la même sourate. Quant au témoignage, il est vrai que le verset cité vise certains témoignages spécifiques (commerce, meurtres, etc.). Il n’en demeure pas moins qu’une égalité au sens moderne ne souffre pas de ces nombreuses exceptions (à l’avantage de l’homme). 

   

    

Note :

Ceci n’est rien d’autre qu’une façon de soumettre à la raison critique un texte religieux vieux de plusieurs siècles. C'est une manière de refuser le tabou et d'examiner sans complaisance sa propre histoire sociale et culturelle. Je tiens absolument à préciser que les musulmans contemporains ne sont pas esclavagistes comme essayent de le prouver les sites racistes. Les parties de texte ici évoquées sont généralement obsolètes. Les musulmans contemporains, mis à part quelques groupuscules théocratiques ou fascistes, soit les ignorent, soit les réinterprètent dans un sens favorable à l’abolition de l’esclavage. Cette réflexion est donc purement historique et philologique et ne doit pas induire en erreur quand à la nature de l’islam ou des musulmans actuels, dont je fais partie. Il n’en demeure pas moins que l’esclavage n’a pas encore disparu de la surface terrestre, en dépit des condamnations musulmanes et autres dont il a fait l’objet.

Naravas


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