angles de vue...

Point de vue "africain" sur des questions de la culture et de l'actualité. Petit journal des idées de l'auteur. Les rêves et l'imagination d'un homme qui a vu sourire les étoiles et qui s'est promis de sentir le parfum de toutes les matinées embaumées.

05 novembre 2009

Le dernier des Mohicans

Le dernier des Mohicans



Claude_Levi_Strauss__1908_2009_

   Un géant de la pensée de notre temps vient de s'éteindre. C'était l'une des intelligences les plus perspicaces du XXème siècle. Qu'il repose en paix...

Naravas

  

 





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09 juin 2009

Un livre arabe célèbre et falsifié

Un livre arabe célèbre et falsifié


erotologie La prairie parfumée (ou Le jardin parfumé), écrit par Mohammad al-Nafzâwi, est l’un des rares livres arabes, à côté des Mille et une nuits, à acquérir une célébrité mondiale. Son auteur est bien plus connu qu’Al Djâhiz ou qu’ Al Hamadhânî. Le public musulman cultivé aime l’évoquer comme témoignage d’une époque où les mœurs étaient plus indulgentes et où les hommes trouvaient du temps à consacrer, entre deux prières, à une vie de plaisir…
Ce que l’on sait moins, c’est que ce livre est l’un des plus falsifiés de la littérature arabe. Ses traductions vers les langues européennes ont été non seulement approximatives et infidèles mais comportent des rajouts, des passages fabriqués de toutes pièces, des morceaux réécrits, des parties inauthentiques et des prolongements imaginaires. Certains sont allés jusqu’à retraduire les faux du français vers l’arabe. Le chef-d'oeuvre de  Nafzâwî est découvert en Algérie quelques années après la conquête française (vers la fin des années 1840),. Ses premiers traducteurs se sont autorisé tous les excès, sans respect aucun pour la vérité historique ou pour les manuscrits originaux. C'est le seul souci commercial qui semble les avoir guidé dans l’adaptation d’un texte qu’ils considéraient, dans leur perception européenne, comme de la « pornographie ».
 
En réalité, il ne s’agit ni de pornographie, ni de Kama Sutra, mais d’une "science" analogue à la médecine que les musulmans appelaient 'îlm al bah, discipline sérieuse dans laquelle beaucoup de juristes se sont illustrés comme  Al Souyoutî. Les Arabes écrivaient en effet sur ce sujet sans aucune pudibonderie, en nommant par exemple par leurs noms les parties intimes.
 
Jardin_Parfum__Baron_RParmi les traductions fausses ou fondées sur des manuscrits inauthentiques, il faut signaler celle du Baron R... (1850), reprise par Théodore Liseux (1886) dans une édition « pirate », soi-disant traduite par M…, capitaine d’état-major (en réalité par le même Baron R…). Enfin, celle d'Antonin Terme et de la mauresque Nefissah, prétendument faite en 1850.  Ces traductions françaises, qui ne finissent pas d’être réadaptées et représentées au public, ont à leur tour influencé négativement les autres traductions européennes.
L’une des meilleures traductions actuelles à mon avis est celle de René R. Khawam, intitulée La prairie parfumée où s'ébattent les plaisirs, Ed. Phébus, 1976, reprise chez Pocket. Pour deux raisons : elle est d’abord le fruit de l’édition critique des manuscrits arabes originaux (actuellement existants), elle est ensuite le fait d’un traducteur hors pair, désormais rentré dans la légende.
 
prairie_parfumeeLes erreurs sur le chef-d’œuvre n’ont pas épargné la biographie de son auteur. Al-Nafzâwî n'a pas vécu au XVIe siècle, comme le soutient le Baron R..., mais au XVe siècle, sous le règne du sultan hafside ‘Abd al-Aziz Abou Fâris (1394-1434). Le livre - composé entre 1410 et 1434 - est une commande de son vizir kabyle, Mohammed ibn 'Awana al-Zawâwî. Al Nafzawi vient lui-même d'une tribu berbère du Djérid tunisien (les Nafzâwa) et ne semble pas avoir beaucoup vécu à Tunis, mis à part le voyage qu'il y a effectué pour répondre à la commande de ce vizir.


Naravas

 

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04 juin 2009

Du discours de Dakar (Sarkozy)... au discours du Caire (Obama)

Du discours de Dakar (Sarkozy) ...
 
au discours du Caire (Obama)

 

Obama_source_cbs_news              Le discours – certainement historique – que vient de tenir (aujourd'hui 4 juin 2009) le président américain à l’université du Caire ne me fait pas penser à la rupture avec son prédécesseur, ce qui me parait évident, mais aux discours que Nicolas Sarkozy a tenu à l’université de Dakar le 26 juillet 2007, à l’adresse des Africains. Je ne sais pas comment va évoluer la politique de Barak Obama à l’égard du monde musulman, je ne connais pas l’issue du conflit avec l’Iran sur le nucléaire. Mais la simple comparaison des deux textes d’Obama et de Sarkozy fait apparaître un certain nombre de points saillants :
 
° Obama, président d’un pays puissant, démocratique et technologiquement performant, se met en position d’égal à égal vis-à-vis d’un ensemble de pays musulmans (qu’il sait pertinemment gouvernés par des (semi-) dictatures). Sarkozy déclame avec un paternalisme colonial du haut de sa francité des conseils à des pays africains qu’il considère comme incapables de sortir de leur arriération économique et culturelle. Il parlait pour dicter aux Africains « ce que l’Afrique est »,  « ce qu’elle veut » pour finalement, tenez-vous bien, lui proposer…une Renaissance !

« Cette Renaissance, je suis venu vous la proposer. » (Sarkozy)
« Alors cherchez l’autosuffisance alimentaire. Alors développez les cultures vivrières. » ; Sans parler des phrases du genre :
« Jeunesse africaine, faites ceci/ne faites pas cela… »  (Sarkozy)

 

Obama_1° Obama fait référence à des épisodes précis de l’histoire musulmane, comme l’Andalousie (à propos de laquelle il paraphrase Jacques Berque), montrant par là une connaissance raisonnable du passé musulman, là où Sarkozy fait appel à la nature et au retour cyclique des saisons, montrant par là une ignorance incroyable (à ce niveau de responsabilité) de l’histoire du continent africain…

eternel_retour

« Le drame de l'Afrique, disait-il, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. » (Sarkozy)
 
« Car chaque peuple a connu ce temps de l’éternel présent, où il cherchait non à dominer l’univers mais à vivre en harmonie avec l’univers. Temps de la sensation, de l’instinct, de l’intuition. Temps du mystère et de l’initiation. Temps mystique ou le sacré était partout, où tout était signes et correspondances. C’est le temps des magiciens, des sorciers et des chamanes. Le temps de la parole qui était grande, parce qu’elle se respecte et se répète de génération en génération, et transmet, de siècle en siècle, des légendes aussi anciennes que les dieux. » (Sarkozy)

 “As a student of history, I also know civilization's debt to Islam. It was Islam - at places like Al-Azhar University - that carried the light of learning through so many centuries, paving the way for Europe's Renaissance and Enlightenment. It was innovation in Muslim communities that developed the order of algebra; our magnetic compass and tools of navigation; our mastery of pens and printing; our understanding of how disease spreads and how it can be healed. Islamic culture has given us majestic arches and soaring spires; timeless poetry and cherished music; elegant calligraphy and places of peaceful contemplation. And throughout history, Islam has demonstrated through words and deeds the possibilities of religious tolerance and racial equality.” (Obama)

 Rahan
° Obama parle de la religion musulmane en citant des versets coraniques et en se référant à la tolérance ottomane envers les autres religions dites du Livre. Sarkozy parle des religions africaines sans les connaître et les assimile globalement à des croyances et des « mentalités » primitives. C’est ainsi qu’il confond dans une litanie « les dieux, les langues, les croyances, les coutumes ». Il reconnaît ensuite au continent des « racines », « la profondeur et la richesse de l’âme africaine » ; il lui concède enfin des choses plus bizarres, du style des « primitiveries » qu’on retrouve dans les BD de Rahan : « les mystères qui venaient du fond des âges » et « les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires avec le ciel et la terre d’Afrique ». Mais, le drame de ces pauvres paysans attardés reste pour lui la répétition mythique du même qui les empêche de rentrer dans l’histoire et d’accéder au progrès…
 
° Obama parle de ce qui réunit les pays et les supposées civilisations où ils s’imbriquent, de ce que les êtres humains partagent, là où le président français insiste sur les différences entre l’Afrique et l’Europe, là où il oppose « l’homme africain » à « l’homme européen », quand ce n’est pas à « l’homme moderne » tout court, là où il distingue « la civilisation européenne » de la « civilisation des ancêtres » [africains]…

 
“ (…) the interests we share as human beings are far more powerful than the forces that drive us apart.” (Obama)
“All of us share this world for but a brief moment in time. The question is whether we spend that time focused on what pushes us apart, or whether we commit ourselves to an effort - a sustained effort - to find common ground, to focus on the future we seek for our children, and to respect the dignity of all human beings.” (Obama)
 
Sarkozy_Dakar« Le drame de l'Afrique ne vient pas de ce que l'âme africaine serait imperméable à la logique et à la raison. Car l'homme africain est aussi logique et raisonnable que l'homme européen » (Sarkozy) [Quelle découverte déconcertante !]
« Je suis venu vous dire que l’homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l’homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires. » (Sarkozy) [l’homme africain n’est donc jamais moderne, lui] 

° Là où le président américain parle de l’universel chez tous les êtres humains, Sarkozy met l’Afrique d’un côté et l’universel du côté opposé. Monopole européen de l’universel versus mentalité magique et mythique de l’Afrique...

« Le défi de l’Afrique, c’est d’apprendre à regarder son accession à l’universel non comme un reniement de ce qu’elle est mais comme un accomplissement. Le défi de l’Afrique, c’est d’apprendre à se sentir l’héritière de tout ce qu’il y a d’universel dans toutes les civilisations humaines. C’est de s’approprier les droits de l’homme, la démocratie, la liberté, l’égalité, la justice comme l’héritage commun de toutes les civilisations et de tous les hommes. » (Sarkozy) 

° Au niveau des langues, Obama commence par une adresse en arabe, signe de respect et de politesse envers les populations qui l’écoutent. Sarkozy affirme au contraire (en citant grossièrement Senghor) que les mots africains « sont naturellement nimbés d’un halo de sève et de sang » [remarquons les liquides convoqués et leur union à la terre, à la nuit et à la vie] tandis que les mots du français « eux, rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit » [le français, c’est le ciel, la hauteur et la lumière]…

 
°  Tandis que Sarkozy fait la promotion des stéréotypes les plus honteux et les plus coloniaux sur l’Afrique (du genre les Africains sont des enfants, ils vivent dans le mythe), Obama promet de faire de son mieux pour lutter contre les stéréotypes qui ciblent l’islam et le monde musulman.

« L’Afrique a fait se ressouvenir à tous les peuples de la terre qu’ils avaient partagé la même enfance. » (Sarkozy)
« La réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes. » (Sarkozy)
 
“And I consider it part of my responsibility as President of the United States to fight against negative stereotypes of Islam wherever they appear.” (Obama)

 On peut raisonnablement se demander si, avant de faire son discours, le président américain n’avait pas lu le discours de Sarkozy, pour en prendre le contre-pied…

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21 mai 2009

Edward Saïd dénonce la récupération islamiste de son œuvre

Edward Saïd dénonce la récupération islamiste
de son œuvre


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               Le grand critique de l’orientalisme européen savant, Edward Saïd (1935-2003), dénonce certaines lectures de son œuvre, qui font de L’orientalisme (le livre) une défense de l’islam contre un Occident agresseur. Dans une postface datée de mars 1994, il s’insurge contre cette interprétation biaisée de son texte, en précisant que sa logique conduisait à récuser les notions même d’ « Orient » et d’ « Occident » et à interroger de façon critique la notion d'identité, alors que fondamentalisme islamiste et orientalisme savant s’acharnent à les légitimer. Il est intéressant de le relire, ne serait-ce que pour connaitre, en ce temps troublé de réhabilitations académiques des anciens savoirs sur l’Orient, les positions exactes d’un penseur hors du commun :
 
 
            « Permettez-moi de commencer par un des aspects de la réception accordée à ce livre que je regrette le plus et dont je m’efforce le plus ardemment aujourd’hui (en 1994) de surmonter l’impact sur moi-même. C’est l’anti-occidentalisme dont je suis taxé abusivement, par des commentateurs plutôt exubérants, qu’ils soient hostiles ou sympathiques à mon endroit. Cette notion comporte deux facettes, parfois combinées, parfois distinctes. La première est la thèse qu’on m’impute selon laquelle le phénomène de l’orientalisme est une synecdoque, ou un symbole miniaturisé de l’Occident tout entier, et qui serait censé représenter l’Occident en tant qu’entité. Ceci étant avéré, selon ces commentateurs, l’occident dans son ensemble doit être considéré comme l’ennemi des Arabes et des musulmans, et partant, des Iraniens, des Chinois et de beaucoup d’autres peuples non européens qui ont souffert du colonialisme et des préjugés occidentaux.
La seconde facette de l’argumentation qu’on m’attribue n’est pas moins lourde de conséquences. Elle consiste à dire que l’Occident et l’orientalisme ont violé l’islam et les Arabes (notons l’amalgame entre « Occident » et « orientalisme »). ceci étant avéré, l’existence même de l’orientalisme et des orientalistes est utilisée comme prétexte pour soutenir précisément l’inverse, à savoir que l’islam est parfait, qu’il est la seule voie (al-hal al-wahid), et ainsi de suite. En bref, critiquer l’orientalisme, comme je l’ai fait dans mon livre, revient à soutenir l’islamisme et le fondamentalisme musulman.
On ne sait que faire de ces extrapolations caricaturales d’un livre qui, pour son auteur et dans son argumentation, est explicitement opposé à toute catégorisation, radicalement sceptique à l’égard de notions figées telles qu’Orient et Occident, et qui s’efforce avec soin de ne pas « défendre », ni même de discuter de l’Orient et de l’islam. Et pourtant, L’orientalisme a été perçu et commenté dans le monde arabe comme une défense et une illustration systématique de l’islam et des Arabes, bien que j’y aies dit sans ambiguité que je n’avais ni l’intention, et encore moins la capacité, de montrer ce qu’était le véritable Orient et le véritable islam » (L’orientalisme, postface de 1994, p. 357)
 hassan_al_banna
«  L’orientalisme ne peut être compris comme une défense de l’islam qu’en supprimant la moitié de mon argumentation dans laquelle je dis […] que même la communauté originelle à laquelle nous appartenons de naissance n’est pas à l’abri de conflits d’interprétation, et que ce qui semble pour l’Occident être l’émergence, le retour ou la résurgence de l’islam est e fait la lutte en cours dans les sociétés musulmanes pour définir l’islam. Aucune personnalité, aucune autorité, aucune institution n’exerce un contrôle total sur cette définition ; d’où bien sur les conflits à ce sujet. L’erreur épistémologique du fondamentalisme est de croire que les « fondements » sont des catégories a-historiques, échappant de ce fait à l’examen critique des vrais croyants, qui doivent les accepter dans un acte de foi. Pour les adeptes d’une version restaurée ou revivifiée de l’islam primitif, les orientalistes sont considérés (par exemple Salman Rushdie) comme dangereux parce qu’ils altèrent cette version primitive, jettent le doute sur sa validité, la présentent comme tant frauduleuse et d’essence non divine. Pour eux, en conséquence, les vertus de mon livre étaient qu’il désignait la dangereuse malfaisance des orientalistes et en quelque sorte arrachait l’islam à leurs griffes.
Or, je n’ai guère l’impression de poursuivre pareil but en écrivant ce livre, mais cette opinion persiste. » (L’orientalisme, postface de 1994, p. 359)
 
 Note : le mot "islamiste" signifie ici partisan de l'islam politique, fondamentaliste ou intégriste musulman.


Bibliographie

Edward W. Saïd, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Traduit de l’américain par Catherine Malamoud, Paris, Edition augmentée, 1997 [1980 pour la 1ère édition].


Consulter ici même :

Zoom sur Edward Saïd et l'orientalisme (première partie)

Zoom sur Edward Saïd et l'orientalisme (deuxième partie)

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Bribes d'une conversation parisienne

Bribes d'une conversation parisienne


Jeune_fille           J’ai assisté hier à une discussion sur une avenue du XVIIIème arrondissement de Paris. Je ne vais pas vous transcrire l’ensemble de ce que j’ai entendu, mais juste le passage de la fin, qui me parait significatif. A vous d’en juger ;-)

A est un Algérien, yeux verts, beau parleur, 30 ans, mais ne fait pas son âge. B est une jeune parisienne, 24 ans à peu près, souriante et communicative. Ils viennent de se connaître, l'ambiance est très sympathique, la conversation est émaillée de rires et de sourires.

…………………………………………………………………
A : - Franchement, pour tout te dire, je pense que la majorité des parisiennes sont racistes !
B : - Ah, non !!! Tu exagères !
A : Je n’exagère pas, je t’assure ! Tu vois, moi, par exemple, je suis pas typé…
B : Justement, c’est pour ça que j’étais étonnée que tu me dises ça…
A : Eh bien, il m’arrive de draguer des parisiennes mais, dés qu’elles découvrent mon nom, que je suis arabe, elles s’enfuient, elles prétextent des choses et s’en vont, et plus de contact !
B : Attend, il faut pas tout mélanger, ce n’est pas du racisme ! Moi, par exemple, je peux pas sortir avec un noir. Ils sont beaux, ils sont tout ce que tu veux, mais leur mentalité… tu vois ?
A : Oui, je vois…
B : Voilà, donc c’est pas la même chose ?!
A : Oui…[Quelques secondes après] Bah alors... euh…, bonne soirée !
B : Au revoir, bonne soirée à vous [on était deux] !

 

Naravas


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19 mai 2009

Génocide, métissage, des mots et des imaginaires

Génocide, métissage, des mots et des imaginaires


g_nocide

 « L’invention en 1944, par le juriste Lemkin, du concept de génocide, c’est-à-dire d’une notion désignant la destruction d’un groupe « en tant que tel », a eu pour effet paradoxal de signaler et en même temps d’occulter la problématique constructiviste des groupes, qu’il s’agisse des peuples ou des classes sociales. Le processus de destruction de groupes entiers exige en effet leur construction préalable […]. Mais précisément, l’arbitraire des groupes constitués – Juifs, Tsiganes, homosexuels, malades mentaux – aurait du signaler le processus constructiviste à l’œuvre au sein même de l’entreprise génocidaire. Bien que cela puisse paraître une affirmation scandaleuse, il est évident que le génocide a pour effet de constituer en tant que tel le groupe même qu’il s’acharne à détruire et qu’il donne en particulier au groupe des survivants une consistance qu’il n’aurait jamais eu sans cela. Le génocide, de par les procédures qu’il met en œuvre – sélection des « éligibles », élimination des « inéligibles », hésitation sur la question des métis – est donc le paradigme identitaire le plus efficace de notre époque. C’est en effet à l’aune du génocide ou du judéocide que se fixe aujourd’hui le cours des différentes identités contemporaines. Dans le cadre du modèle de la « concurrence des victimes », toute une série de groupes emboîte le pas aux Juifs […] Mais ce qu’il faut bien voir, c’est que la généralisation du modèle du génocide a pour effet de racialiser l’espace conceptuel à l’intérieur duquel se pensent et se construisent les différents groupes, et donc les conflits qui les opposent. […] On le voit, génocide et métissage sont des notions intimement liées en ce qu’elles apparaissent toutes deux étroitement associées à une problématique raciologique »

 
                                                 Amselle Jean-Loup, Logiques métisses, Paris, Ed. Payot, 2009
                                                  [1990 pour la 1ère édition]. Introduction, pp. VIII-IX.



      

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25 avril 2009

Le sociologue, le prophète et l’intellectuel

Le sociologue, le prophète et l’intellectuel

 

max_weber              Max Weber pense que l’université « donne souvent la préférence à un prophète, si petit soit-il, qui remplit les amphithéâtres, et écarte le savant, si grand soit-il, qui s’en tient à sa matière ». Les professeurs sont selon lui très sollicités pour produire des discours publics, des « vues personnelles », des prophéties. Mais ce serait exploiter la condition de l’étudiant que de se livrer à ce genre dans un espace où l’apprenant est forcé d’apprendre et où les vues produites sont soustraites à la critique et au débat avec les pairs.
 
Bennet M. Berger analyse quant à lui la fonction d’intellectuel. Selon lui, si l’homme de lettres monopolise la fonction d’intellectuel, ce n’est pas à cause de la qualité artistique de ses écrits (qui se serait subitement amélioré ces dernières années), mais c’est parce que qu’il se pose comme commentateur et interprète de la culture contemporaine. Cela n’a été possible que grâce à sa condition qui est la suivante : 1) il est soustrait aux spécialisations techniques ; 2) il est libre de porter des jugements de valeur intransigeants et péremptoires ; 3) il est dégagé de toute contrainte institutionnelle (puisqu’il vit du produit de ses ventes) ; 4) la tradition humaniste (selon laquelle l’homme est le mystère des mystères et que le monde est enchanté) qui l’a formée le porte aux vues générales ; 5) son travail solitaire l’affranchit des règles d’une recherche en équipe ;
 
Il s’ensuit que le profil du sociologue (et du scientifique) est opposé à celui de l’humaniste et de l’intellectuel. Quand ces derniers demandent aux sociologues de « s’attaquer aux grands problèmes », ils lui enjoignent en réalité de cesser d’être un scientifique obéissant aux impératifs épistémologiques de la recherche pour se livrer aux assertions généralistes et aux jugements des débats « intellectuels ».
 
« A la différence du sociologue, soumis à la règle d’une stricte séparation entre les faits et les valeurs, on attend de l’intellectuel qu’il juge et évalue, qu’il loue et qu’il blâme, qu’il essaye de gagner des gens à son point de vue et qu’il défende sa position contre ses adversaires » (Bennet M. Berger)

 
_____________
 
- Bennet M. Berger, “Sociology and the Intellectuals : An Analysis of a Stereotype”, Antioch Review,
        Vol. XVII, 1957, pp.267-290.

-  Weber Max, Essais sur la théorie de la science, (trad. Julien Freund), Paris, Plon, 1965,
        pp. 413-416.

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01 avril 2009

Fellag et la colonisation

Fellag et la colonisation

 

 

Fellag___Djurdjurassique_Bled           Dans le concert d'applaudissements qui accompagne la montée actuelle de Fellag, j'ai le triste devoir critique de rappeler ici quelques passages qui firent mon malaise devant les spectacles de ce grand comédien. Sans doute, me diriez-vous, on peut rire de tout, sans doute que le genre du one man's show s'y prête plus que jamais, mais encore faudrait-il en rire consciemment…

Quelques extraits de son spectacle Djurdjurassique Bled :

 
« Ce soir je vais vous dire la vérité crue et nette, eh bien tout ça n'a commencé ni en 1991, 88, 62 ou 1926, ça a toujours été comme ça !!! Depuis la nuit des temps ! Parce que nous sommes un peuple trop nerveux ! On n'arrive à rien faire sur la longueur. Soit on se contente de rien, soit on veut tout, tout de suite ! »
 
« Et petit à petit, au fond des océans, des marécages, et des rivières, de petites larves microscopiques sont nées, elles étaient toutes destinées à devenir quelques millions d'années plus tard le règne animal, végétal et humain. Toutes ces petites larves-là, elles étaient tranquilles, elles attendaient l'évolution, elles attendaient Darwin ! Mais les larves qui étaient programmées pour devenir nos ancêtres les Berbères, déjà là en tant que larves, elles étaient là : la, la laaa ! [gestes d'énervement, d'impatience et d'excitation] ... [une larve à sa voisine :] Allez, dégage-toi, soit maudite ! Je vais rester trois milliards d'années pour devenir un Berbère, moi ?!!! Moi je veux [ça] tout de suite, moi ! Inna dine Darwin ! [Que Darwin soit maudit !]
 
« Il y a cinq ou six milles ans, la civilisation moderne est née dans le bassin méditerranéen, la civilisation s'est installée partout sur le bassin méditerranéen [geste mimant la succession] et dés qu'elle est arrivée chez nous, Ahhhh ! [interjection algérienne pour faire peur] elle a sauté la civilisation !
Il y avait la civilisation assyrienne, la Mésopotamie, Babylone, Nabuchodonosor, l'écriture cunéiforme, la civilisation égyptienne, les Pharaons, les pyramides, les hiéroglyphes, l'architecture, la sculpture. Les Grecs, ils ont inventé les mathématiques, l'astronomie, la philosophie, le théâtre, la poésie, la démocratie, et chez nous, walouuuu ! [rien de rien !] . D'ailleurs, nos ancêtres, ils allaient se mettre sur la frontière berbéro-égyptienne, et ils disaient aux Pharaons : Ballak a dine yemak ! [Fais attention, que ta mère soit maudite !] Attention, votre civilisation [si] elle rentrait chez nous ! On est, Newkni [nous], on est allergique nekwni [nous]. Les pyramides, ça nous rend nerveux hnaya [nous]. S'il y a un mètre de pyramide qui rentre chez nous, qui passe la frontière, on vous coule ! »
 
« Le parlement grec, un jour, s'est réuni, ils avaient lu le rapport sur le peuple berbère, un rapport qui avait été fait par différents explorateurs grecs, comme Hérodote et bien d'autres, qui sont allés étudier tous les peuples de la Méditerranée, quand le parlement grec a lu ce rapport sur le peuple berbère nerveux et belliqueux, ils ont décidé une chose, ils sont allés voir Hercule, ils lui ont dit : "écoute, tu as déjà fait trop de travaux comme ça, tu te fatigues pour rien du tout, tu as mieux à faire..." Ils l'ont emmené au étroit de Gibraltar, ils l'ont placé au milieu [Fellag écarte ses bras et ses jambes, signes d'effort sur le visage], pour empêcher en cas de dérive des continents l'Afrique du Nord de toucher l'Europe. »

Pour ceux qui connaissent la littérature historiographique coloniale, qui revient longuement sur l'inaptitude du Berbère (ou du Maghrébin) à la civilisation, sur son tempérament rebelle et anarchique, sur son immuabilité historique, sur son caractère permanent et inchangeable, sur la séparation indépassable entre l'Orient arriéré et l'Occident développé, etc. pour tous ceux qui connaissent ces textes-là, Fellag éveille en eux des échos lointains et désagréables...

Naravas   


   

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14 mars 2009

Jan Švankmajer : exploration mouvementée de la vie de certains désirs

Jan Švankmajer,

 

exploration mouvementée de la vie de certains désirs



B_Dimension_of_Dialogue

           Le film du réalisateur tchèque Jan Švankmajer, Les conspirateurs du plaisir (1996, 1h15) est le plus beau film que j'ai vu depuis deux ans. Il est bien entendu difficile à raconter, sans doute parce que le côté narratif ne prime pas et parce que l’essentiel est plutôt livré dans les brèches qui donnent à voir la vie intérieure et complexe des personnages, comme pour explorer ce qu’il y a de plus étonnant dans l’imperfection humaine contemporaine.

Il s'agit d'une exploration sans parole (le film n'est pas muet puisque les bruits et les musiques sont là) des styles de vie érotique de six personnages, de condition différente, mais vivant tous dans le monde moderne d'après la révolution de velours de 1989. La divulgation au compte goutte de l'intimité la plus profonde de chacun d'eux crée un suspens irrésistible. La quête du plaisir est représentée par une série d’actions concrète qui s’apparentent à un bricolage dont on ne comprend d’abord pas les tenants et les aboutissants. Chacun des personnages est en effet en quête de divers objets matériels qu’il se procure de toutes les manières possibles et qu’il assemble à sa guise. Au terme d’un travail manuel méticuleux, les différents objets se révèlent être des « machine à plaisir » dont l’utilisation, dans un délire surréaliste, traduit l’épaisseur d’une vie intérieure riche en manies et en fantasmes.  Si dans tout cela rien ne transparaît qui soit racontable, c'est parce que justement, pour l'une des rares fois, le langage de l'image est porté à son point culminant, ce qui le rend peu traduisible en mots.Jan_Svankmajer
 
Cette œuvre évoque pour moi la corruption de la vraie communication entre les êtres que les moyens techniques de la civilisation capitaliste ont induite. Plus que l'illustration de recherches artistiques ou d'une sensibilité surréaliste, ce film met en scène l'extraordinaire gâchis du plaisir humain au sein de la broyeuse machine économique moderne.



Filmographie

Parmi ses réalisations, on peut citer :

 

- Les Fous, 2005, — 118 mn
- Little Otik , 2000 — 125 mn
- Les Conspirateurs du plaisir, 1996 — 75 mn
- La Leçon Faust ,1994 — 95 mn
- La Fin du stalinisme en Bohême, 1990 — 14 mn
- Obscurité, Lumière, Obscurité ,1989 — 8 mn
- Jeux virils, 1988 — 12 mn
- Alice, 1988, — 84 mn
- Possibilités du dialogue, 1982 — 12 mn
- Don Juan, 1970 — 31 mn
- Et caeterea, 1966 — 8 mn

alice_de_jan_svankmajer

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26 juin 2008

Gouguenheim et l'islam : l'humanité non grecque entend-elle (la) raison ?

Gouguenheim et l’islam

L’humanité non grecque entend-elle (la) raison ?

Gouguenheim

Tout d’abord, je voudrais m’excuser auprès de mes lecteurs de mon absence prolongée, due à des soucis administratifs. J’essayerais d’assurer plus de présence, au moins deux posts par mois. Peut-être me faudrait-il aussi changer de genre, pour écrire plus court ; mais là je ne suis pas sûr de réussir !

Je voudrais vous parler de mon impression sur un livre qui a fait débat : Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, (Ed. Seuil, 2008).  Notre cher 'Abd El Maakir , auquel nous renvoyons, en a longuement parlé, avec des références et un esprit corrosif et perspicace. Il m’a incité à le lire, ce que j’ai fait aujourd’hui à la Fnac, sans bien sûr trouver intéressant de le finir. Mes remarques s’appuieront donc sur le chapitre 4 du livre, dont voici quelques perles :

    

·       Il n’est pas difficile de saisir le chapelet d’énoncés qui exposent la thèse de monsieur S. Gouguenheim, puisqu’il est répété à satiété : « la Grèce créa l’esprit scientifique dont nous sommes les héritiers » (p. 137). « Si l’exercice de la raison est universel, la pratique du raisonnement démonstratif est née en Grèce » (p. 140). Or, « les Chrétiens d’Europe ne pouvaient que se sentir les héritiers de la Grèce » (p. 127) tandis que la pensée grecque « représentait un monde radicalement étranger à l’Islam » (p. 127).

Curieuse définition de « l’esprit scientifique » ! A l’origine de tout ce qui pense était la Grèce est non seulement le leitmotiv de nos manuels scolaires, mais également de tous les ethnocentrismes « occidentalistes ». Platon et Aristote, auxquels on réduit la Grèce Ancienne, seraient le début de tous les rationalismes, et tout ce qui n’est pas touché par la grâce athénienne nage dans les ténèbres du dogmatisme, du fanatisme ou de la superstition. L’Inde, la Chine, le Japon, les cultures dites « sauvages », les sociétés paysannes qui n’ont pas lu Aristote, la prodigieuse aventure de l’hominisation, le vertige des humanités successives disparues dont nous parlent les paléoanthropologues, tout ça n’est qu’obstacle à la science et au rationalisme, avant que la Grèce ne vienne ouvrir les yeux à l’humanité. Ethnocentrisme, quand tu nous tiens ! La Grèce est un monde familier ou étranger (comme on voudra) à tout le monde, y compris à ceux qui l’ont mobilisé pour construire la sociodycée de leur suprématie technique et politique contemporaine !

·       -- Quelle attitude a eu l’islam face à l’héritage grec (donc à l’esprit scientifique ;-) ?  -- S.G : généralement de l’indifférence, mais aussi des « rejets radicaux », même si on peut signaler une réception positive « ultra-minoritaire » ; mais attention, avec des « adaptations » (entendre des déformations et des distorsions qui en faussent le sens).

Depuis quand un héritage intellectuel passe tel quel d’une génération ou d’une société à l’autre ? Il y a nécessairement adaptation et on peut assurément faire une histoire des usages que l’Europe fait de la Grèce philologique. Pour S.G., l’Europe est un frigidaire qui a su bien conserver la viande grecque, tandis que celle-ci s’est putréfiée en Orient, sous l’effet de la chaleur religieuse. Gouguenheim a dû rater l’anthropologie culturelle sur toute la ligne !

·       Les savants qu’on appellle musulmans ne le sont pas en réalité. Ce sont des Persans (Avicenne, Tabari), des Syriaques, des Juifs et des Sabéens (p. 126). Tout ce monde n’était pas très nombreux. C’est vrai, il y avait quelques Arabes mais c’était « plutôt  l’étude du Coran qui les accaparait » (p. 126).  Quel pauvre sophisme ! C’est un argument éculé, ressassé par tous les racismes anti-arabes d’Internet. Mais bien sûr puisque l’empire islamique n’est pas ethniquement arabe ! Le monde arabe actuel est constitué de seulement 20 % d’ethniquement Arabes ! L’ossature des empires a beaucoup changé à travers le temps, en intégrant des groupes disparates (Sedjoukides, Persans, Turcs, Berbères, etc.). Qu’y a-t-il d’étonnant qu’un savant soit originaire de la majorité non-arabe (ethniquement) ? Veux-tu gommer la diversité ethnique, religieuse, linguistique du monde islamique M. Gouguenheim ? Les Arabes ont été très minoritaires dans l’océan des peuples non arabes qui constituaient l’empire islamique. Mais qu’ils soient d’origine ethnique autre, ou d’une religion autre, tous ces gens ont vécu en pleine civilisation islamique.  Alors, un historien professionnel ne verse pas dans ce genre de sophismes…

·       Bayt al Hikma (Maison de la Sagesse) est une véritable « légende forgée par les admirateurs des Abbassides » (p. 134), dont ferait partie Arkoun. Le fameux calife Al Ma’mun n’a jamais été l’instigateur d’un « islam des Lumières » ; il ne s’est entouré que des gens du ‘îlm. Attention, ce mot ne signifie pas science (comme on le croit), mais sciences du Coran ! De même, kalam (jusqu’ici interprétée comme raison discursive), falsafa (transcription arabe du grec philo sophia) ne signifient pas ce qu’on croit. En réalité, il s’agit d’arguties religieuses, et la parole revient toujours en dernier à la foi et au Coran.

Que dire ? C’est pitoyable de tirer ainsi parti de la polysémie des mots désignant des notions philosophiques ! Mais bon Dieu, c’est le cas aussi en français et en grec ! Il n’y a pas deux définitions du mot philosophie qui concordent !

·       Attention, ça c’est la meilleure !

Les systèmes linguistiques sont sous-tendus par les « structures de la pensée ». Ils sont « constitutifs de certains schémas mentaux d’expression et de représentation » (p. 136). Un gouffre sépare une langue sémitique d’une langue indo-européenne. « Notamment, dans une langue sémitique, le sens jaillit de l’intérieur des mots, de leurs assonances et de leur résonances, alors que dans une langue indo-européenne il viendra d’abord de l’agencement de la phrase, de sa structure grammaticale » (p.136).

1) Jamais personne n’a décrit, ni défini une « structure de la pensée ». Ca, c’est faire passer une idée clandestine en l’enrobant de langage ampoulé.
2) Ensuite, Gouguenheim ne réfère ici à aucun linguiste. Vous savez pourquoi ? Parce que de Saussure à Pottier, de Harris à Labov, personne n’a jamais entendu parler de «  schémas mentaux » spécifiques  à une langue, schémas qui emprisonnent les locuteurs dans des systèmes de représentations définis. 3)
Or, en mélangeant entre langue (système de signes) et famille de langue (qui sont des classifications parfois discutables), G. a localisé la source du sens : c’est « l’intérieur des mots » chez les Sémites ! Tu es sûr Gouguenheim que ce n’est pas l’extérieur, ou le côté latéral ? Il faut arrêter de tromper les gens. Il existe quelque chose qui s’appelle la sémantique et qui situent le sens non pas à l’échelle du mot ou de la phrase mais à celle du texte, qui fait rentrer dans sa détermination le contexte historique, la globalité du texte, le genre de discours dont il relève, la  situation d’énonciation et celle d’interprétation où il est employé. 4) il n’y a que chez les Indo-européens que « l’agencement » intervient dans le sens ? Intéressant ! Cela veut dire qu’en langue arabe أكل الحمار عشبا(l’âne a brouté l’herbe) et  أكل العشب حمارا  (l’herbe a brouté l’âne), c’est la même chose du point de vue du sens ! Bravo, cher historien ! 20/20 en linguistique ! Je te donnerai un demi-point de plus pour les notions ingénieuses de « résonance » et « d’assonance » ;-)

·       On continue avec les langues :

La langue arabe « se prête magnifiquement à la poésie » (p. 136). Dotée d’un système « qui facilite la répétition de sons », « la langue arabe est une langue de religion, au sens étymologique du terme : elle relie, et ce d’autant plus que, au système des temps indo-européens (passé/présent/futur), elle oppose celui des aspects (accompli/inaccompli), qui facilite l’arrimage aux origines. En somme, les différences entre les deux systèmes défient presque toute traduction, tant le signifié risque de changer de sens en passant d’une langue à l’autre » (pp. 136-137).

Je veux pas être méchant, mais ça c’est digne des « bushismes » qui font rigoler la planète. Je commence par la dernière phrase : 1) cher Gouguenheim, le signifié ne peut pas changer de sens, car il est le sens ! c’est le signifiant qui change de sens ; 2) Quand on traduit, on traduit un signe, une phrase, voire un passage de la langue source, par un signe, une phrase ou un passage de la langue cible. On ne traduit pas un signifié insaisissable ; 3) En arabe, le temps n’existe pas parce que les modalités de son expression ne sont pas les mêmes qu’en grec ? C’est très intéressant ! Cela veut dire qu’un Arabe ne peut pas parler du futur, de l’avenir. Bravo, avec félicitations du jury ! 4) Encore une fois, l’indo-européen n’est pas un « système linguistique » mais une classe, une famille qui comportent d’innombrables systèmes linguistiques tous différents, qui demandent tous traduction pour passer de l’un à l’autre ! 5) La traduction présente toujours des difficultés mais passer du grec au latin présente les mêmes difficultés que passer du grec à l’arabe. 6) Ah, l’arrimage aux origines ! Vous comprenez pas ? Cela veut dire que la langue arabe présente un défaut temporel, elle est orientée vers le passé (accompli/inaccompli) et donc les origines !

·       La langue arabe est « insuffisante » pour exprimer des « notions abstraites ». 1) Bien sûr, la colonisation a aussi avancé que les « langues indigènes » étaient incapables d’abstraction et de logique. Simple coïncidence ?!! Elle a ajouté que le cerveau des colonisés était peu évolué, ce qui a induit son « retard » etc. ça vous rappelle rien au XIXème siècle ? 2) D’après Gouguenheim, il y aurait des langues de l’abstraction et de la philosophie (de l’intellect) et des langues de la poésie (de l’affect). Deux autres familles de langues, à rajouter à son palmarès linguistique, désormais trop riche !

L’un des contresens de ce livre consiste en son anachronisme monstrueux. Grosso modo, Gouguenheim reproche aux savants musulmans de n’avoir pas été laïques, oubliant que la laïcité (qu’il projette sur le monde grec) est une invention récente. S’ils étaient de vrais savants ou philosophes, ils auraient dû s’élever contre le dogme, le fanatisme et la supercherie de Mahomet ! Cela est exactement l’inverse de l’attitude de nos salafistes, qui s’étonnent de ce qu’un grand savant européen admiré d’eux n’ait pas embrassé l’islam. Comment se peut-il qu’il puisse être aussi intelligent, sans pourtant voir que la « vraie religion », c’est l’islam ? Un théocentrisme d’un côté, un athéocentrisme de l’autre. On peut peut-être reprocher aux musulmans actuels de manquer de laïcité, mais là, bon sang, on est au VIII-Xème siècle ! C’est normal, les Grecs n’avaient pas de monothéisme mais une cosmologie et une mythologie éclatées en plusieurs dieux et croyances ! Mais ces croyances qui donnaient forme à leur sentiment religieux ne les empêchaient pas de raisonner, pas plus que l’islam n’empêchaient les Arabes de le faire. C’est pourtant ce qu’essaye de démontrer Gouguenheim, pour qui l’usage de la raison, « élaboré par les Grecs », est inconciliable avec la prophétie, telle qu’élaborée par Mahomet (p. 151).

Avec une telle concentration sur un chapitre de bêtises orientées, qui doivent réjouir l’extrême droite, vous comprendrez pourquoi je ne suis pas allé au bout du livre

    

Naravas

   

Posté par Naravas à 04:04 - LU, VU, ENTENDU - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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