angles de vue...

Point de vue "africain" sur des questions de la culture et de l'actualité. Petit journal des idées de l'auteur. Les rêves et l'imagination d'un homme qui a vu sourire les étoiles et qui s'est promis de sentir le parfum de toutes les matinées embaumées.

11 novembre 2009

La découverte de la sexualité

La découverte de la sexualité



Munch___Pubert_                « Les années vinrent où il me fallait à nouveau découvrir qu’en moi-même vivait un instinct qui, dans le monde permis, devait ramper et se dissimuler. De même que la plupart des hommes, je ressentais le lent éveil de la sexualité comme ennemi, destructeur, interdit, comme une tentation et un péché. Ce qui excitait ma curiosité, ce qui me faisait rêver et me procurait à la fois volupté et tourment, le grand mystère de la puberté, ne cadrait pas du tout avec ma vie paisible d’enfant heureux, si bien entourée et protégée. Je menai la double existence de l’enfant qui n’est pas un enfant. Ma conscience vivait dans ce qui est familier et permis ; ma conscience niait le nouveau monde naissant. Mais, à côté de cette existence, j’en menais une autre, vie souterraine de rêves, d’instincts, de désirs obscurs, pardessus laquelle la vie consciente jetait des ponts de plus en plus fragiles, car le monde de mon enfance s’écroulait. Comme la plupart des parents, les miens ne m’aidèrent en rien lors du réveil de ces instincts que l’on taisait obstinément. Ils appuyèrent seulement, avec une patience infinie, mes efforts désespérés pour nier la réalité et continuer à mener une existence d’enfant qui devenait toujours plus irréelle, plus mensongère. Je ne sais si les parents peuvent beaucoup dans ce domaine et je ne fais aux miens aucun reproche. C’était à moi de me tirer d’affaire et de trouver un chemin et, comme tous les enfants bien élevés, je m’en tirai fort mal. »
 

                           Hermann Hesse, Demian, traduit de l’allemand par D. Riboni, Paris, Livre de poche, pp. 63-64)

Naravas

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05 novembre 2009

Le dernier des Mohicans

Le dernier des Mohicans



Claude_Levi_Strauss__1908_2009_

   Un géant de la pensée de notre temps vient de s'éteindre. C'était l'une des intelligences les plus perspicaces du XXème siècle. Qu'il repose en paix...

Naravas

  

 





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14 octobre 2009

La naissance du GIA

La naissance du GIA

  

Abdelhak_Layada_2___fondateur_du_GIA Certains font remonter l’idée de la constitution du GIA (Groupe Islamique Armé) aux camps de Peshawar où les Algériens qui se trouvaient enrôlés dans la guerre d’Afghanistan, tels Sid Ahmed Lahrani, Kamreddine Kherbane et Boudjemaa Bounouna, rêvaient de réaliser la même prouesse au retour dans leur pays. Un homme a présidé à la formation idéologique et à l’organisation des « Arabes Afghans » : c’est le palestinien Abdellah Azzam, père spirituel de Ben Laden. Ce diplômé d’Al Azhar et professeur à l’université de Djeddah (Arabie) créera 16 camps d’entraînement militaire et lèvera, avec l’argent saoudien et l’appui des Américains et des services secrets pakistanais, une armée de volontaires arabes (surtout saoudiens, égyptiens et algériens) destinés à aider les moudjahidines afghans contre les Russes. Assassiné  en 1989 dans des circonstances troubles, Azzam  laisse derrière lui deux opuscules sur le djihad (La Défense des pays islamiques comme obligation originaire et Du djihad : règles et organisation), dans lesquels il justifie entre autres les massacres de civils et la lutte armée contre les gouvernements post-indépendants.  
 
Abdallah_Azzam
      Si la préhistoire du GIA est approximative, son histoire est certaine : les Algériens « Afghans » retournés au pays jouèrent un rôle décisif dans sa constitution. Regroupés au temps du FIS au sein de Takfîr wal Hidjra, (Excommunication et Exil), dont les fiefs furent la mosquée baptisée « Kaboul » (Belcourt, Alger) et la mosquée « El Chafaï » (El Harrach, Alger), ils s’organisèrent dés le commencement de la guérilla islamiste sous l’autorité de l’ancien bouyaliste, Mansouri Méliani. Le groupe de Kada Benchiha, appelé « La Défense du Bien et l’interdiction du Mal », décide de se rallier à eux.
 
Le GIA a pour ancêtres deux premiers groupes islamistes algériens, celui de Moh Leveilley et de Mansouri Méliani. C’est l’unification de ces deux derniers, ou plutôt de ce qui en restait après leur démantèlement par l’armée, qui donnera sa première forme au GIA. Une réunion s’est tenue en septembre 1992 à Baraki (Banlieue d’Alger) et désigna Abdelhak Layada au poste d’émir national du GIA. C’est l’acte de fondation de l’organisation. Etaient notamment présents Omar Chikhi, Djaâfar al Afghâni et Sid Ahmed Lahrani. Layada, qui porte le nom de guerre d’Abou Adlane, est tôlier de profession, originaire de Baraki. Il sera le véritable architecte de cette organisation, puisqu’il la dotera d’un organigramme, d’une publication clandestine (Al Chahâda) et d’un texte qui fixe ses statuts. Le groupe obtiendra la caution religieuse d’Ikhlef Cherrati (imam attitré du FIS). Layada se démarquera pourtant du FIS dés son premier communiqué : « Nous ne sommes pas l’aile militaire du FIS (…) le GIA possède sa propre organisation ». Sur le plan politique, il définit les références « afghanes » du mouvement dans un entretien accordé à la revue du groupe Al Chahâda (en mars 1993). Les moudjahiddine afghans sont pour lui les seuls à avoir réalisé la plupart de leurs objectifs.

afghans__L’Algérie est divisée en plusieurs zones militaires, à la tête de chacune préside un émir régional. Un Conseil Consultatif (Madjliss Achoura) qui comprend l’ensemble des émirs de région, est présidé par l’émir national. Des unités combattantes appelées Katibas sont créées à l’intérieur de chaque zone. Chacune est commandée par un émir de katiba. Enfin, chaque émir est secondé par un Législateur, Thâbit chr’iy, dont la mission est de s’assurer de la conformité à la charia des opérations entreprise dans le cadre du djihad.  

Emir National
c o n s e i l    c o n s u l t a t i f
Emir Régional (ou zonal)
Emir de Katibas  + Législateur (Thâbit Char’iy)
Katibas (unités combattantes)


Voici comment un membre fondateur du GIA encore vivant, Omar Chikhi, raconte cet épisode :

« Après la mort de Moh Léveilley, Abdelhak Layada m’a contacté par l’intermédiaire de Djaâfar El Afghani. La rencontre a eu lieu à Alger, où il m’a fait part de son vœu d’unifier les rangs. Il m’a révélé que sa tentative de ramener Chebouti a échoué et m’a demandé de convaincre les troupes de Mansouri Meliani, alors en prison, de la nécessité d’activer sous une seule direction. Il m’a proposé sa maison à Baraki pour cette réunion. Je connaissais tous les éléments de son groupe qui étaient en majorité d’anciens afghans. A cette première réunion, il y avait Ali Zouabri (le frère de Antar), Djaâfar El Afghani, Abdelhak Layada, Brahim Zekioui, un certain Mounir, très proche de Meliani, Fethi, Sid Ahmed Lahrani (ancien responsable du FIS) et moi-même. Le groupe de Chebouti a refusé de se joindre à nous. Nous avions désigné Layada comme émir, et les éléments de Meliani, chargés de l’organique du fait de leur expérience dans le domaine. C’est Lahrani qui a proposé le nom de groupe islamique armé. Layada a accepté et déclaré la naissance du GIA, en 1992. Layada en tant qu’émir a nommé Lahrani, thabet echariî (exégète). Il a rédigé le premier statut du GIA et m’a chargé de sa direction pour la wilaya de Bouira » (Omar Chikhi, 1999, cité d’après Salima Tlemçani, El Watan 14 mars 2006)

Hattab_zouabri_zitouniLayada nomme comme proches collaborateurs d’anciens « Afghans », tous promus à une triste réputation, tels Djaâfar al Afghâni (futur émir, de son vrai nom Mourad Si Ahmed [il était gendre de Mansouri Méliani, lequel était beau-père de Bouyali]), qui a passé 5 ans en Afghanistan sous les ordres de Gulbudîn Hikmatyar, et Cherif Gousmi, « Le Boiteux », également « Afghan ». Il met ensuite à la tête de chaque région (ou zone militaire) les responsables suivants :

- 
Kada Benchiha et Abdelnacer Eulmi pour l’Ouest Algérien
- Ali Zouabri et Mustapha Kertali pour la Mitidja
- Abdelkader Hattab pour L’Est-Algérois
- Sayeh Attia et Sid Ali Benhadjar pour Médéa et Aïn Defla.

Layada se vantait d’avoir sous son commandement 600 terroristes. Son organisation ciblait évidemment les ashab al kaskita (« les gens à la casquette » ou à l’uniforme), c'est-à-dire les corps de sécurité, mais aussi les intellectuels, les journalistes, les femmes « occidentalisées », les civils soupçonnés d’être des « traîtres » à la cause islamiste et les étrangers. Elle connaîtra une ascension fulgurante durant l’année 1993 et deviendra vite le principal acteur du djihad sur le terrain.
 
En 1994, le GIA réussit avec ses 10 000 combattants à réunir les autres groupes armés  sous son autorité. Au cours d’une rencontre dite de l’unité (13 mai 1994), il se proclama « seul cadre légal du djihad en Algérie » et força les groupes rivaux à se soumettre à l’émir de l’époque, « l’Afghan » Cherif Gousmi, qui n’avait que 26 ans. Parmi les chefs lui ayant fait allégeance figure, au nom du FIS, Mohammed Saïd (50 ans) et Abderrezak Redjam.
 
 Les émirs du GIA, plus sanguinaires les uns que les autres, sont les suivants :


-
‘Abdelhak Layada dit Abou Adlane (septembre 1992 - juin 1993)

Abdelhak_ayada__Natif de Msila, il est le fondateur du GIA. Il était tôlier de profession et auditeur habituel des prêches d’Ali Benhadj avant l’arrestation de celui-ci. Il se retrouve adjoint et chauffeur de son ami Moh Leveilley dés le début de la guérilla. En sept. 1992, il fut désigné par ses acolytes émir national du GIA et a eu sous son commandement 600 combattants islamistes. C’est lui qui trace l’organigramme du groupe, ses statuts et ses objectifs. Il nomma à ses côtés d’anciens « Afghans », tels Djaâfar al Afghâni et  Chérif Gousmi. Parmi les actions du GIA sous son « émirat » : l’attaque de la caserne militaire de Boughzoul (22 mars 1993) ; assassinats de plusieurs intellectuels et journalistes ;
 
- Mourad Si Ahmed, dit Jaâfar al-Afghânî (juillet 1993- février 1994)
Dit aussi Sayf Allah, « L’épée de Dieu ». Né à Alger, dans un quartier de Kouba. Il part en Afghanistan où il combat pendant 5 ans sous les ordres de Gulbudîn Hikmatyar. A son retour, il rejoint le FIS puis le groupe de Mansouri Méliani. Il fut nommé émir national dés l’arrestation au Maroc d’Abdelhak Layada et choisit Chérif Gousmi et Mahfoud Tadjine comme adjoints. Il hérite d’une organisation en pleine ascension. Il condamne à mort les intellectuels et journalistes (« celui qui noud combat par la plume périra par la lame »). Parmi les actions du GIA sous son « émirat » : l’évasion de dizaines d’islamistes de la prison de Mers el Kébir (16 juillet 1993) ; assassinat de plusieurs intellectuels, journalistes et personnalités publiques;
 
- Chérif Gousmi dit Abou ‘Abd Allah Ahmed (mars - octobre 1994)
Imam de la mosquée de Birkhadem, ancien cadre du FIS, il fut, contrairement à ses prédécesseurs, un homme instruit et versé dans l’exégèse. Déporté vers les camps du Sahara, il rejoint à son retour les groupes armés. Nommé émir à 26 ans, il fut béni par Ali Benhadj, leader du FIS, et il consacra ses efforts à la réunification de toutes les tendances du djihad. Il essaya d’instaurer des « zones libres » où le GIA faisait sa loi. Parmi les actions du GIA sous son « émirat » : la grande évasion de la prison de Tazoult (Lambèse), 1200 islamistes libérés ; les assassinats d’étrangers (marins italiens
 
- Abu Khalîl Mahfouz (émir temporaire, octobre 1994)
C’est un émir par intérim pour ainsi dire, sans grande importance, suscité par le jeu des rivalités entre Djamel Zitouni et ses concurrents. Certains assurent que Zitouni était lui-aussi nommé émir temporaire, en attendant une réunion du Conseil Consultatif National pour désigner le vrai émir.
 
- Djamal Zitouni dit Abou ‘Abd al-Rahmane Amîn (octobre 1994- juillet 1996)
Djamel_Zitouni__Cet ancien militant du FIS de la ville de Birkhadem (banlieue ouest d’Alger) est le fils d'un éleveur de volaille. Sa maîtrise de l’arabe littéraire et sa culture religieuse étaient limitées. Il fut interné dans les camps du Sud algérien et, à sa sortie, il rejoint les groupes armés. Il accéda au poste d’émir dans des conditions contestées. Il tenta de redorer son blason avec la prise d’otages de l’Airbus (1994) et son exportation de la guerre vers le territoire français (été 1995). Il fut exécuté par son lieutenant suite à des purges qu’il mena au sein de l’organisation. Parmi les actions du GIA sous son émirat : l’affaire de l’Airbus d’Air France, la guerre sur le sol français, l’assassinat des moines de Tibhirine, début des massacres de civils, purges sanglantes au sein du GIA, etc.
 
- Antar Zouabri (janvier ( ?) juin 1996- février 2002)
Antar_Zouabri__Frère d’Ali Zouabri, qui a fondé l’un des premiers groupes armés (« Groupe de la Mitidja »), Antar Zouabri, natif de Haouch el Gros (Boufarik), a été un activiste du FIS depuis son adolescence. Il a fait partie des islamistes envoyés par Ali Benhadj en Irak. Après son retour, il rejoint divers groupes armés. Proche de Zitouni, il accéda à la charge d’émir à la mort de celui-ci et mit à mort quiconque osa contester son autorité. Il trouva en Abu Hamza l’Egyptien, l’imam de la grande mosquée de Finsbury Park (Londres), un allié qui lui prodigua les fatwas dont il avait besoin. Il fait éditer un texte, Le sabre tranchant, dans lequel il déplore l’égarement de la société algérienne et son ralliement aux impies. Il ordonne les horribles massacres de civils de l’année 1997. Sa longévité à la tête du l’organisation fait du GIA une secte apocalyptique et eschatologique ; ce qui n’a pas empêché l’armée de l’abattre en février 2002 à Boufarik.
 
- Rachid Oukali, dit Abou Tourab (mars 2002- juillet 2004)
Abou_TourabQuand Rachid Oukali prit le commandement du GIA, il ne restait plus de l’organisation qu’une soixantaine d’unités combattantes, composées de 4 à 6 hommes. Malgré un règne bref, cet ancien chef de la Katiba El Khadra (La Brigade Verte) a organisé avant son émirat un nombre incalculable d’assassinat et d’attentats et a participé à des massacres de civils. Il a été éliminé par ses lieutenants au cours d’un différend sur le partage du butin.
[l'article ci-contre du Soir d'Algérie annonçait sans doute une information erronée, puisqu'Abou Tourab n'a jamais été arrêté à ma connaissance]

 
- Nourredine Boudiafi, dit « Hakim RPG », (août 2004-décembre 2004)
Natif de Boufarik, il a rejoint le maquis en 1993 et a été membre de la tristement célèbre  Katiba El Khadra et de la garde prétorienne d’Antar Zouabri. Il accède à l’émirat après la mort de Rachid Oukali. Il est arrêté le 4 novembre 2004 suite à une opération des services de sécurité à Bab Zouar, où l’un de ses complices, Guechniti Redouane, a été éliminé. Au cours de la même opération, on a récupéré de d’or (transformé en lingots) que Boudiafi a reconnu, au cours de son procès, provenir des victimes des massacres collectifs de civils. Près d’un mois plus tard, Chaâbane Younès dit Lyès, « fraîchement intronisé à la tête du GIA », a été abattu à son tour le 1er décembre 2004 à Chlef. Il sera le dernier émir du GIA.

Caractéristiques générales du GIA

  • Abderrezak_El_Para_alias_Saifi_Amari Mis à part les actions d’éclat, qui nécessitent le concours de dizaines d’hommes, les GIA opèrent le plus souvent en petits groupes mobiles et insaisissables (de 3 à 10, maximum 20 hommes). Cela permet d’éviter une confrontation directe avec l’armée. Cette dernière, entraînée à une guerre classique, s’est trouvée du coup désemparée face à un tel ennemi.

  •  Dans leur organigramme, les GIA sont chapeautés par un émir national. Le pays est ensuite divisé en plusieurs zones et à la tête de chacune se trouve un émir régional, qui a à sa disposition plusieurs groupes plus ou moins autonomes. Dans les faits, les dissidences sont nombreuses. Un comité législatif islamique, comportant le plus souvent un seul mufti ou thâbit chr’iy (législateur), est chargé d’émettre des fatwas (avis juridiques) rendant licites les actions entreprises par l’émir. Le mufti a aussi la charge d’endoctriner les nouvelles recrues et de les exhorter au djihad. L’émir national, protégé par une garde prétorienne, est le véritable tyran du groupe. Il punit de mort toute personne suspectée de désobéissance ou de tiédeur. Théoriquement, son investiture se fait par une « moubâya’a », une sorte de serment d’allégeance. Pratiquement, les émirs s’imposent par leur capacité de nuisance, leur dangerosité, leur richesse et leurs soutiens au sein du groupe. En cas de butin, l’émir prend un cinquième et choisit les meilleures femmes (qui font naturellement partie du butin).

  • gspc__groupe_dissident_du_GIA Le GIA, contrairement aux autres groupes, refuse l’action politique et préconise la guerre totale contre le régime et ses « suppôts » jusqu’à la chute de celui-ci. Son slogan est « ni trêve, ni dialogue, ni réconciliation possible ». Concernant les méthodes de cette guerre, il s’illustrera dans l’horreur la plus inhumaine par l’égorgement de ses victimes, les massacres collectifs d’innocents, la propagation de la terreur, la liquidation des rivaux et des récalcitrants, la recherche effrénée du martyr et le culte mystique de la mort.

  •  En raison de son assise sociale large, et des ramifications de ses réseaux de soutien (amis, parents, sympathisants, militants islamistes, etc.), les émirs du GIA ont une peur bleue des infiltrations des services de sécurité algériens. Une paranoïa de l’infiltration, due sans doute à l’infiltration par la police du groupe de Bouyali pendant les années 1980, a conduit certains émirs à mener des purges sanglantes dans leurs propres rangs. L’accusation d’être une taupe du DRS (organisme de renseignement algérien) est sans doute l’une des plus meurtrières au sein des maquis islamistes. Quand les coups des services de sécurité se font sévères, les émirs font appel de nouveau aux réseaux de soutien et au petit peuple de sympathisants toujours disponibles. Cela explique la capacité qu’ont les GIA à renaître de leurs cendres.

  • Communiqu__du_GIA Le GIA recrute non seulement des islamistes convaincus mais aussi des éléments de la « pègre » algérienne. Voyous, alcooliques, délinquants, repris de justices, etc. sont fanatisés, « recyclés » et orientés vers le djihad. Très souvent, ces « recyclés » deviennent des guérilleros d’une redoutable efficacité. « Le banditisme, écrit Khelladi, devient le bras séculier de l’intégrisme religieux » (p. 203).

  •  Pour forcer le respect des camarades d’armes et s’imposer au sein des GIA, il faut frapper les esprits, accomplir des actes particulièrement cruels et surpasser ses camarades en sauvagerie contre le Taghout (le pouvoir, le tyran). Une émulation envers la cruauté s’installe ainsi au sein de ces groupes, blanchie par la caution sacrée apportée par l’imam ou le mufti. Tout comme sont blanchis les instincts de violence des « recyclés » (anciens voyous, repris de justice, bandits, etc.), les rackets et les viols de femmes.

  •  Pendant les attaques des populations, le GIA fait captives un certain nombre de femmes et de jeunes filles. Dans son interprétation de l’islam, elles font partie du butin de guerre et forment les sabaya, une espèce de réserve pour satisfaire les envies sexuelles du groupe. Un système d’alimentation sexuelle en femmes des maquis est ainsi mis en place. Les sabaya sont réduites en esclavage, vouées aux corvées du maquis, abusées sexuellement et violées collectivement. Elles sont enfin assassinées et remplacées dés qu’elles montrent des signes de grossesse. Celles qui se sont miraculeusement échappées pour rejoindre leurs familles se sont vues reniées par celles-ci pour cause de déshonneur et jetées dans la rue. Elles portent en effet souvent dans leur ventre des bébés, « fils de terroriste(s) ».

L’unification des rangs du djihad sous la houlette du GIA fut de courte durée. La rivalité des émirs pour le contrôle de la nébuleuse islamiste et l’intensité de la cruauté et des massacres ont conduit un certain nombre de chefs islamistes à se séparer de l’organisation mère. Ainsi fera Sid Ali Benhadjar, avec Mustapha Kertali et Abdelkader Sedouki (émir du FIDA), qui créèrent la LIDD (Ligue Islamique pour la Da’wa et le Djihad) [Da’wa = prédication] ; ainsi fera Kada Benchiha, qui proclama l’autonomie de son groupe, Houmaat aDaoua aSalafiyya (Les Protecteurs de la Prédication Salafiste, dit aussi HDS) ; ainsi fera surtout le GSPC, Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat, conduit par Hassan Hattab. Ce dernier groupe est promu à une triste célébrité, puisqu’il changera de dénomination en janvier 2007 pour devenir Al Qaïda au Maghreb Isamique, une organisation qui se réclame de Ben Laden et qui est toujours en activité sur le territoire algérien.

 

Naravas


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07 octobre 2009

Algérie : les massacres collectifs de civils (1996-1998)

Algérie : les massacres collectifs de civils
 
(1996-1998)

 

Oum_Saad___dite_La_madone_de_Bentalha « Pendant que les étendards de la mort happaient les âmes des innocents, nourrissons, enfants et femmes au milieu de flots de sang, les voisins attendaient leur tour [pour être égorgés] dans un état d’hystérie et d’épouvante poussés à l’extrême. » (Al Khabar, 24 septembre 1997)

 

 

           La guérilla des islamistes algériens contre leur gouvernement et leur population commence le 13 février 1992. Petit à petit s’instaure dans les villes et les hameaux d’Algérie une terreur au nom de l’islam. Assassinats incessants de policiers, d’agents de l’ordre, de jeunes appelés au service national; attentats  à la bombe dans les lieux publics les plus fréquentés ; liquidation physique des opposants à l’islamisme (intellectuels, démocrates, féministes) ; exécution de simples citoyens pour des motifs fallacieux ; etc.

Une nouvelle phase de l’histoire de cette guérilla commence en novembre 1995, quand le général Zeroual, président désigné, décide d’organiser des élections présidentielles pluralistes. Malgré les menaces des islamistes contre quiconque se rendrait au bureau de vote,  la population crée la surprise en y participant massivement. Elle choisit le général Zeroual comme président de la république, seul capable à ses yeux de la sauver des griffes des islamistes armés.

C’est un coup de marteau sur le moral des maquisards. « La population n’est donc plus avec nous » se disent les islamistes. Elle nous a « trahi » et a rejoint le Taghout (Tyran). Le GIA (Groupe Islamique Armé), la plus fondamentaliste des organisations du djihad, se sent en perte de vitesse. Il est en proie à des dissidences internes. D’autres groupes du djihad (Armée Islamique du Salut notamment) tentent de négocier un compromis avec l’armée pour déposer les armes. Le GIA, sous la conduite d’Antar Zouabri, se lance alors dans une fuite en avant désespérée et nihiliste : il organise en représailles, à partir de décembre 1996, des massacres de civils d’une horreur jusque là inégalée.
   
            

         1997 fut pour l’Algérie l’apothéose du sang et de l’horreur. En tout, près de 4000 personnes (chiffre approximatif) furent massacrées à coups de haches, de couteaux et d’explosifs. Parmi elles, se trouvaient près de 100 nourrissons et des centaines d’enfants. Les bébés ont été parfois brûlés, cuits dans des fours, écartelés et coupés en deux, ou encore éclatés sur les murs, leurs tête explosée dessinant une énorme tâche de sang et de cervelle. Des femmes enceintes ont été éventrées, leurs foetus extraits et mutilés. Certaines victimes sont brûlées vives à l’essence. Des têtes détachées sont mises dans des ventres de femmes tuées. Certaines têtes sont cousues sur des corps qui n’étaient pas les leurs. Certains cadavres sont piégés, à l’intention des services de sécurité.

De vieux hommes ont été égorgés au poignard, la tête arrachée et séparée du corps. Sur les terrasses de Bentalha, alors que les voisins hurlaient d’épouvante en attendant leur tour, les habitants furent tranchés par des haches, sectionnés par des couteaux et jetés, une fois la gorge coupée, pardessus les jardins et les rues. Une femme terroriste coupait les oreilles et les poings des cadavres pour récupérer les bijoux qu’ils portaient encore. A Relizane, les caméras avaient pris des morceaux de chair humaine et des lambeaux ensanglantés d’enfants, arrachés à leur corps et jetés sur les toits des habitations pauvres des paysans attaqués [cf. Fekhari]. Dans la même localité, des villages entiers, surpris dans leur extrême misère, ont été exterminés à l’arme blanche. Après le passage des hordes islamistes, il restait une forte odeur de carnage, faite de chair humaine brûlée et de cadavres calcinés, des habitations détruites, incendiées ou vandalisées, des tas de corps démembrés et méconnaissables et de grosses mares de sang à moitié sec. 
 
Le scénario semble à chaque fois être le même : un groupe de terroristes investit une localité ou un village de nuit, il prend les précautions nécessaires pour ne pas être attaqué : en minant les accès principaux qui mènent vers le lieu ciblé, en plaçant des combattants armés sur les chemins qui y conduisent, en sabotant pistes et routes, etc. Ils coupent ensuite  l’électricité et plongent les habitants dans le noir. Et puis, l’égorgement commence à l’arme blanche et à la hache, aux cris de Allahou Akbar,  en insultant les victimes.
Le groupe a ses professionnels en la matière, les égorgeurs, qu’il met en avant, tandis que les autres tiennent en respect les habitants avec des armes à feu. Dans certains massacres, un choix est effectué entre familles à massacrer et familles qui sont probablement restées fidèles aux GIA ou protégées par de quelconques accointances au sein du groupe islamiste. Il est arrivé que, pendant le massacre, le moment de la prière sonne : les extrémistes islamistes ont alors abandonné l’égorgement et se sont mis à prier (Cf. les témoignages recueillis par Véronique Taveau). Aucune distinction n’est faite entre les victimes. Les enfants, comme les bébés, les vieillards et les femmes, sont passés pareillement au fil de la lame. Insensibles aux imprécations des futurs égorgés, les assassins se livrent à des actes d’une rare cruauté, destinés à frapper les esprits.
 
Les massacres, surtout pour les plus importants, sont des opérations minutieusement organisées, souvent avec des complicités locales. A Bentalha et Béni Messous (**), les assaillants sont venus avec des listes et des « Antar_Zouabriguides » (des enfants et des adultes), qui montrent aux égorgeurs quelle maison appartient à qui. Certains terroristes sont largement connus dans les localités qu’ils ont massacrées. Les rescapés interrogés le lendemain par les journalistes de la presse indépendante algérienne tiennent généralement le même discours : ils commencent par accuser l’état de ne les avoir pas protégé, parlent ensuite des complicités à l’échelle locale et finissent parfois par avouer leurs « propres erreurs » passées, en laissant dans certains cas circuler parmi eux les terroristes islamistes. Ils citent des noms de gens qu’ils connaissent et qui étaient parmi les assaillants.
Les massacres sont souvent revendiqués par le plus radical des groupes islamistes, le GIA. C’est sous l’émirat d’Antar Zouabri (juin 1996 – février 2002) qu’ils ont été planifiés et exécutés.
 
Pourquoi toute cette horreur ? A quelle logique obéissait l’action armée du GIA (Groupe Islamique Armé) ? Mais surtout, que faisait l’armée algérienne pendant que ses citoyens, qu’elle avait la mission de protéger, se faisaient massacrer ?
 
 
Contexte politique des massacres

 
Après l’assassinat du président Boudiaf, le pouvoir algérien perd toute crédibilité. L’armée, qui croyait venir à bout du terrorisme au moyen de l’intensification de la lutte militaire, se rend à l’évidence en août 1993, lors d’une réunion de hauts gradés. Ali Kafi (2 juillet 1992— 30 juin 1994), président du HCE et remplaçant de Boudiaf, cautionne cette démarche. Une Commission de dialogue national (CDN), dirigée entre autres par trois officiers supérieurs (généraux), est mise sur pieds en octobre 1993. Le général Zéroual, ministre de la défense, est Liamine_Zeroualchargé de mener des négociations secrètes avec les dirigeants du FIS, Ali Benhadj et Abassi Madani. Il leur propose un retour du FIS à la légalité, sous un autre nom, et la libération de ses dirigeants, en contrepartie d’un appel à l’arrêt des violences. Les deux leaders islamistes, croyant être en position de force, se montrèrent intraitables, ce qui fait échouer les négociations. Pourtant, Zéroual était prêt à toutes les concessions…
Le pouvoir improvise alors une Conférence de l’entente nationale, tenue le 30 janvier 1994, destinée à faire dialoguer toutes les sensibilités politiques. Le FIS et l’opposition la boycottent tous les deux. Ce qui n’a pas empêché les congressistes de désigner le général Liamine Zéroual président de la République. Les attaques islamistes faisaient deux cents à trois cents morts par semaine et le pouvoir algérien était au bord de l’effondrement. Il tente sa dernière chance de survie.
 Abassi_et_Belhadj_leaders_du_FIS
Zéroual (30 juin 1994 – 27 avril 1999), en dialoguiste infatigable, décide d’entamer un deuxième round de pourparlers secrets avec les dirigeants du FIS. Il fait preuve de magnanimité en libérant trois de ses figures historiques, Ali Djeddi, Abdelkader Boukhamkham et Abdelkader Hachani, et en plaçant Madani et Benhadj dans une résidence surveillée, où ils étaient libres de recevoir qui ils voulaient. Ils refusèrent d’appeler à l’arrêt des violences. Pire, pendant que les deux leaders du FIS étaient en dialogue avec les conseillers du président, Ali Benhadj envoie une lettre à l’émir du GIA, Cherif Gousmi, lui demandant d’intensifier le djihad. La lettre fut découverte par l’armée sur le cadavre de cet émir du GIA, abattu le 26 septembre 1994. Cette duplicité des dirigeants du FIS fait échouer les pourparlers. Dans son discours du 31 octobre 1994, le président Zéroual prend la mesure de son échec et annonce la tenue d’une élection présidentielle avant la fin de l’année 1995. Par la promotion au grade de général de corps d’armée de Mohammed Lamari, partisan d’une lutte intense contre les groupes armés, l’armée vise à rétablir des conditions de sécurité suffisantes pour la tenue de ces élections.
 
Mais la réplique des groupes armés ne se fait pas attendre. Ils condamnent toute tentative de dialogue et affirment se battre jusqu’à l’instauration, à leurs yeux prochaine, de l’Etat Islamique. Ils intensifient les actes terroristes et les sabotages et menacent les Algériens qui oseraient participer aux élections. L’été 1995 fut particulièrement meurtrier : explosions de bombes, meurtres de journalistes, égorgement de jeunes militaires, attentats à la voiture piégée, etc. « L’urne ou la vie » menaçaient les tracts du GIA, placardés dans tous les villages et villes d’Algérie. Djamel Zitouni lui-même menace les habitants : « celui qui a été averti n’a pas d’excuses ». Les leaders démocrates jugent eux-même la tenue d’élections impossible.
 
Malgré ce climat chaotique et en dépit des menaces, la population algérienne crée la surprise : le 16 novembre 1995, les bureaux de vote sont pris  d’assaut. Le taux de participation dépasse celui des législatives de 1991 : il est de 74,92 %. Zéroual a réussi la tenue d’élections présidentielles pluralistes et, bien plus que ça, il se fait élire, lui, candidat du pouvoir, président de la république (61,34 % des voix), devant l’islamiste dit « modéré », Mahfoud Nahnah (25,39 %), et le démocrate Saïd Sadi (9,29 %). Le choix de la population s’explique : seul un militaire pouvait à ses yeux imposer la paix face à la violence exacerbée des islamistes armés. Après la victoire, une partie des démocrates, les capitales occidentales et même le FIS (par le biais de Rabah Kébir) reconnaissent la légitimité du nouveau président. Celui-ci nomme le néo-libéral Ahmed Ouyahya chef d’un gouvernement où siégeaient des islamistes dits « modérés » et continue son programme de « parachèvement des institutions » en organisant une révision de la Constitution en 1996 et des élections législatives pluralistes en 1997.
 
La nouvelle d’une participation massive de la population aux élections du « Taghout » (Tyran) fait l’effet d’une bombe dans les maquis. Le peuple n’est donc plus attaché à l’instauration d’une « République islamique ». Le moral des maquisards s’en est beaucoup ressenti. C’est le déclin de la sympathie populaire dont ils bénéficiaient jusque là. Autre conséquence : une partie de la direction du FIS, conduite par Rabah Kébir, dont le bras armé est l’AIS, se penche de plus en plus vers le dialogue et le renoncement au djihad, devenu contre-productif.
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Mais le GIA, en proie à des dissidences internes, n’entendait pas les choses de cette oreille. Il craignait d’être sacrifié sur l’autel du compromis qui se dessinait entre certains cercles du pouvoir et une partie de la direction du FIS. Zitouni condamne alors l’AIS et son chef, Madani Mezrag, qui venait d’adresser une lettre à un conseiller de Zéroual en 1996. Il leur livre la guerre et exécute les djazaristes (Mohamed Saïd et Redjam) qui voulaient le manipuler (cf. plus haut). Le terme de « boughât » lui servait à désigner les frères ennemis « traîtres » de l’AIS. Son élimination et l’accès d’Antar Zouabri à l’émirat du GIA marque le début d’un nouveau discours et d’une nouvelle stratégie dans le djihad de ce groupe. On était en effet loin des communiqués triomphalistes qui annonçaient l’imminence du retour du Califat. Le ton était à la déception (comme dans l’opuscule intitulé Le sabre tranchant signé par Zouabri). D’autant plus que le GIA subissait de sérieux revers : l’émir de la région de Boumerdès, Youcef Bentitraoui et celui de la Casbah d’Alger, Bouhammam Mohamed, dit Moh Jetta, sont respectivement abattus en décembre 1995 et janvier 1996. Toujours en janvier 1996, après 17 heures de combat, les unités de l’ANP abattent 20 islamistes à Laghouat, dont un émir redouté, Aïssa Keroum, ancien d’Afghanisatn. Napoli, de son vrai nom Yacine Amara, tout puissant émir de la Casbah, est à son tour abattu avec 7 de ses compagnons le 2 octobre 1996.

 
Face aux pressions internes, constituées par de multiples dissidences, et aux pressions externes, constituées par le renoncement progressif de l’AIS au djihad, par le désaveu qu’adressait la population au GIA en participant aux différentes élections de Zéroual et par l’étau que ne cessait de resserrer l’armée autour de ses troupes, le GIA (ou plutôt ce qui en restait) s’engageait dans une voie nihiliste et suicidaire et choisit la fuite en avant dans l’horreur. Pour punir la population, décrétée impie du fait de son rejet des islamistes armés, il se lance dans une série de massacres de civils, aussi horribles les uns que les autres.  

  
 Les massacres collecifs : faits et circonstances

massacre_du_GIAN.B. : Le décompte qui va suivre est loin d’être exhaustif. Il a été élaboré à partir des fait rapportés par Hassane Zerrouky dans son livre La nébuleuse islamiste en France et en Algérie, Editions 1, 2002, (pp. 248-290). Ils furent recoupés ou complétés en consultant d’autres sources qu’on retrouve dans la bibliographie.

 
 

Date : 5 décembre 1996
Lieu : Haouch el-Trab, près de Boufarik, dans la Mitidja
Circonstances : Un groupe du GIA, dirigé par Djamel Aït Dekar, lieutenant d’Antar Zouabri, égorge et décapite 10 civils, dont 7 femmes.
Bilan : 10 personnes décapitées.

 
Date : 6 décemmbre 1996
Lieu : hameau de Benachour, près de Sidi El-Kébir, Blida
Circonstances : Slimane Mohamed Maherzi dit Abou Djamîl, ancien cadre du FIS, chef du GIA local, organise une descente sanglante chez les habitants
Bilan : 29 personnes assassinées.

 
Date : 10 décemmbre 1996
Lieu : Massouma, localité située près de Boufarik, dans la Mitidja
Circonstances : Une famille de huit personnes est exécutée.
Bilan : 8 morts.

 
Date : 19 décembre 1996, vers 3h du matin
Lieu : à l’entrée de Blida
Circonstances : Un car de voyageurs est intercepté à l’entrée de Blida, près d’une caserne militaire. Les terroristes ont eu tout le temps d’exécuter les voyageurs à l’arme blanche et par balles. Arrivée tardive de l’armée sur les lieux.
Bilan : 20 morts, 7 blessés par balles.

 
Date : nuit du 28 au 29 décembre 1996
Lieu : village de Dhamnia, dans les montagnes de Aïn Defla
Circonstances : Un groupe armé massacre 34 personnes.
Bilan : 34 personnes assassinées.


Date : nuit du 5 janvier 1997
Lieu : hameau de Benachour, près de Sidi El-Kébir, Blida
Circonstances : Ce hameau est massacré pour la deuxième fois par les terroristes. Au cours de ce deuxième raid, 16 civils sont assassinés.
Bilan : 16 personnes assassinées.
 
Date : 6 janvier 1997
Lieu : Daouda Marine, port situé à 60 km à l’ouest d’Alger.
Circonstances : Une attaque terroriste fait 23 victimes, des femmes pour la majorité. Le journal indépendant El Watan est l’un des premiers à mettre en cause l’attitude des militaires, postés sur les hauteurs du village, qui auraient refusé d’intervenir.
Bilan : 23 morts.

 
Communiqué d’Antar Zouabri, émir du GIA :
« La guerre continuera et s’intensifiera durant le mois de ramadan et nous avons les moyens et les hommes pour châtier ceux qui ne sont pas à nos côtés […] A l’exception de ceux qui sont avec nous, tous les autres sont des apostats et méritent la mort » (tracts placardés sur les murs d’Alger, janvier 1997)

 
Date : 6 janvier 1997
Lieu : Sidi Abdelaziz, région de Béni Slimane, 120 km au sud d’Alger.
Circonstances : Un groupe de citoyens est massacré.
Bilan : non communiqué.

 
Un communiqué d’un groupe du GIA, Les Fidèles au Serment, de Kamreddine Kherbane :
« Nous avons acculé le Tyran au repli sur la capitale, où il est cerné de toutes parts » ; « nous allons frapper fort et il finira par lâcher prise. Nous ferons trembler la terre sous les pieds du Tyran qui n’a d’autre issue que de préparer son départ, avant de périr sous les décombres » (in Nour el Misbah, organe des Fidèles au Serment, 1er février 1997)


Date : 1er février 1997
Lieu : Médéa, quartier de Ktiten.
Circonstances : Pour se venger de Sid Ali Benhadjar, un dissident qui a choisi de quitter avec ses hommes le GIA, ce dernier organise une expédition punitive dans le quartier qui abrite les sympathisants de son ennemi. Une cinquantaine de terroristes assassinent et massacrent hommes, femmes et enfants. Les forces de police stationnées à 500 m ne bougent qu’après la fin de la tuerie. Le 6 février, les terroristes retournent massacrer un quartier voisin (Teniat el Hadjar), mais les habitants, avertis, les accueillent à coups de pierre, de haches, de gourdins, etc. Leur résistance leur sauve la vie. La police intervient cette fois et abat plusieurs islamistes. Une autre descente s’effectue au quartier de Aïn Dheb le 6 février, les terroristes islamistes avertissent la population contre toute collaboration avec Sid Ali Benhadjar, sinon « nous vous tuerons comme on l’a fait à Ktiten ». Benhadjar accuse de son côté « les hypocrites » du GIA de ces massacres et affirme disposer de la liste de tous les participants au carnage.
Bilan : 31 morts.
 
Date : 17 février 1997
Lieu : hameau de Kerrache, à 50 km d’Alger.
Circonstances : Les terroristes islamistes d’Antar Zouabri massacrent 31 personnes dans cette localité. Dans un communiqué, celui-ci revendique le massacre et corrige le nombre de victimes, qu’il dit être 41 et non 31 morts comme l’avait annoncé la presse. 
Bilan : 31 morts selon la presse, 41 selon Antar Zouabri.

 
Communiqué d’Antar Zouabri :
« Le GIA ne tue pas les innocents, mais les familles qui sont proches du pouvoir » ; « une nouvelle étape de lutte contre le gouvernement a débuté avec l’exécution d’apostats et de leurs relations dans les villes et villages, et des attentats à la bombe au cœur d’Alger et de Blida » (communiqué du 22 février 1997, signé Abou Talha, nom de guerre de Zouabri)

 
Date : nuit du 21 au 22 avril 1997
Lieu : Village de Bougara, 40 km au sud d’Alger.
Circonstances : Une attaque terroriste fait 93 victimes.
Bilan : 93 civils dont 43 femmes tués.


Autres massacres : on compte 22 massacres islamistes de civils entre le 15 février et le 5 juillet 1997, (dont celui de Bougara), dans différents endroits du pays. Le nombre de victimes est élevé, plus de 300 morts.

 

ETE 1997 OU L'ETE ROUGE

 

Date : 5 juillet 1997
Lieu : Médéa.
Circonstances : 48 personnes sont massacrées par un groupe armé. Plus d’une vingtaine de personnes sont par ailleurs massacrées dans différents endroits du pays, dont trois supporters d’un club de football, l’USMA, égorgés alors qu’ils fêtaient la victoire de leur équipe.
Bilan : 61 morts.

 
Date : 12 au 13 juillet 1997
Lieu : Ksar el Boukhari, 180 km au sud d’Alger.
Circonstances : massacre de 44 personnes.
Bilan : 44 morts.

 
Date : 20 au 21 juillet 1997
Lieu : hameau Yema Mghita, au sud d’Alger.
Circonstances : massacre de 39 personnes, dont 15 appartenant à une même famille. Bilan : 39 morts.

 
Date : entre le 19 et le 23 juillet 1997
Lieu : région d’Alger.
Circonstances : Pendant que l’armée menait des opérations de lutte contre les maquis de Htatba (Ouest d’Alger), une attaque de terroristes islamistes cible trois villages consécutifs et fait 56 victimes.
Bilan : 56 personnes assassinées.

 
Date : 20 au 21 juillet 1997
Lieu : hameau de Taghit, près d’Alger.
Circonstances : Antar Zouabri, donné pour mort par la presse algérienne, alors qu’il était traqué par les militaires, aurait commis de sa propre main le massacre de 38 personnes, épargnant quelques habitants pour qu’ils témoignent qu’il est bien vivant. Quoiqu’il en soit, le massacre, commis par lui ou en son nom, fait 38 victimes.
Bilan : 38 personnes assassinées.

 
Date : 27 au 28 juillet 1997
Lieu : Larbaa, Blida.
Circonstances : Vers 23h, une centaine d’islamistes du GIA investissent la ville de Larbaa en coupant l’électricité. La ville est plongée dans le noir, tandis que ses accès sont minés par des engins explosifs. Les quartiers de Djibolo et de Si Zerrouk comptent des familles acquises à l’émir Mustapha Kartali, rentré en dissidence. Pour châtier celui-ci, des dizaines de personnes sont massacrées par ses anciens compagnons de Kertali. Ceux-ci ont pris tout leur temps et ont enlevés les plus belles femmes pour servir d’esclaves sexuelles au maquis. Les militaires ont prétexté les bombes qui bloquaient les accès de la ville pour justifier leur passivité. Le 31 juillet, les terroristes sont revenus pour exécuter 20 autres personnes dans un autre quartier de la ville.
Bilan : 51 morts et 90 blessés.

 
Date : nuit du 30 au 31 juillet 1997
Lieu : hameau Matmata, Aïn Defla.
Circonstances : 41 habitants du village de Matamata sont massacrés à l’arme blanche. Bilan : 41 égorgés.


Date : 1er au 2 août 1997
Lieu : hameau de Sidi Madani, dans les gorges de la Chiffa. 
Circonstances : 38 habitants sont assassinés par un commando islamiste.
Bilan : 38 morts.

 
Autres massacres : entre le 9 et le 13 août 1997, 55 civils sont massacrés, toujours dans la région Alger-Médéa-Aïn Defla.


Date : 20 au 21 août 1997
Lieu : village de Souhane, 20 km au sud de Larbaa, Blida.
Circonstances : Une centaine d’islamistes investissent ce village et tuent à l’arme blanche et par balles des hommes, des femmes, des vieillards et des enfants et incendient leurs habitations, dans un vacarme qui se fait entendre plusieurs kilomètres à la ronde. 17 jeunes filles sont emmenées en captivité. Les militaires arrivent en retard sur les lieux.
Bilan : 64 personnes mortes, pour la plupart égorgées.

 
Date : nuit du 25 août 1997
Lieu : hameau Ben Ali, à moins de 10km de Blida. 
Circonstances : Des islamistes armés investissent la nuit le hameau de Ben Ali et rassemblent ses habitants sur la placette du village. « Prenez les plus belles [femmes] et tuez tous les autres » ordonne l’émir du groupe. Commence une tuerie à l’arme blanche et par balles.
Bilan : 74 personnes tuées, dont 30 femmes.

 
Date : nuit du 28 au 29 août 1997
Lieu : Haï Raïs, banlieue d’Alger. 
Circonstances : Vers 22h30, deux cents islamistes armés jusqu’aux dents (Kalachs, FMPK, lance-roquettes, etc.) font irruption à Raïs, un village situé dans la Mitidja, sur un ancien domaine agricole. Ils étaient habillés en tenues afghanes, avec des « barbes très longues », « teintées au henné pour certains » [témoignage recueilli par Zineb Laouedj] « attachées avec des élastiques, une coupe rasta et des sourcils rasés » [un survivant au journal indépendant El Watan]. Deux patrouilles gardent pourtant l’entrée du hameau, une gendarmerie et un poste regroupant une vingtaine de gardes communaux. Quelques habitants montés sur les terrasses avaient perçu des bruits bizarres et avaient fui à travers les champs avec leurs familles. Les autres n’ont pas eu le temps de faire quoi que ce soit. Les terroristes défoncent leurs portes à coups d’explosifs, mettent le feu aux habitations, lancent des cocktails Molotov et font sortir les femmes et les enfants. La tuerie commence à coups de hache, de couteaux et d’ « Allahou Akbar », tandis que les balles rattrapent les fuyards. Plusieurs centaines de civils se précipitent vers le poste des gardes communaux pour chercher refuge. Mais ces derniers, armés seulement de fusils de chasse, prennent peur et se terrent à l’intérieur de leur poste. Les témoins ont identifié à la tête des assaillants Ali Dellal, Ali Cherat et Rabah Bougouïa, des islamistes originaires du village qui avaient basculé dans le terrorisme. Quelques jours auparavant, les villageois, inquiets, ont demandé des armes à l’état pour se protéger, chose qui leur a été refusée. Les habitants de cette localité n’ont pas massivement voté FIS pendant les élections de 1991.
Bilan : 300 morts environ, dont plus de 30 bébés et un terroriste tué par les villageois.
 
Parole aux survivants :
 
El Watan écrit, en citant des survivants : « Ceux qui hier, habitaient El Raïs ont crié fort, très fort pour qu'on vienne à leur secours. « Nous avons crié de toutes nos forces mais personne n'est venu ». Celles qui d'entre les victimes essayaient de fuir ont été retrouvées la tête fracassée à la hache ou le corps calciné. Certains témoignages attestent que certains fuyards ont été tués par balles puis aspergés d'essence et brûlés. « Les terroristes ont surgi dans la fête et ont égorgé tout le monde sauf des femmes qu'ils ont décidé d'emmener avec eux » (…) « Ils ont pris avec eux des jeunes filles et des jeunes mariées, et aussi des moutons et des vaches » (...)» (El Watan, 29-30 août 1997)
 
Messaoud, interrogé par un journaliste de La Croix, raconte : [Ce soir là, à Raïs, arrive] « une voiture Mazda [...] de sous la bâche a surgi une dizaine d'hommes, barbus pour la plupart, souvent vêtus de pantalons bouffants et tuniques, quelques uns de pantalons de treillis militaires. Ceux qui n'avaient pas de kalach, étaient armés de haches et de couteaux. [...] Ils blasphémaient de temps en temps [...] Personne ne peut dire exactement combien “ils” étaient. Peut être 50 […] En un quart d'heure, “ils” avaient enfermé au milieu des cris et des coups de feu, près de 200 habitants dans quatre ou cinq maisons qu'ils gardaient […] Quatre individus patibulaires s'étaient invités vers 21h à la table des hommes dans le petite arrière-cour, là où il y avait la fête. “Vous nous avez laissé quelque chose?” ont-ils lancé au père du marié. “Ils” se sont mis à manger. Lorsque les camionnettes Mazda ont été annoncées à l'entrée de Raïs, ces hommes ont quitté l'arrière-cour pour l'intérieur de la maison où ils ont dépouillé toutes les femmes de leurs bijoux avant de les allonger par terre. A partir de là, l'horreur a envahi Raïs.» (La Croix, 26 septembre 1997) [Ces deux témoignages sont cités d’après Anissa Barak, « Les faits à travers la presse algérienne », in Confluences n° 25,  La parole aux Algériens : Violence et politique en Algérie, Printemps 1998.]

 
Date : nuit du 28 au 29 août 1997
Lieu : Maalba, Djelfa (300 km au sud d’Alger).
Circonstances : Un groupe attaque le hameau de Maalba et fait 38 victimes.
Bilan : 38 morts.

 
Date : 5 septembre 1997
Lieu : Sidi Youcef, Béni Messous, banlieue d’Alger.
Circonstances : Vers 21h, un commando islamiste sort de la forêt limitrophe de Baïnem et rentre dans le village de Sidi Youcef. Ils commencent à achever les habitants à coups de haches et de poignards, hommes, femmes et enfants. Ceux-ci crient et appellent à l’aide, en faisant entrechoquer des casseroles pour se faire entendre de loin. « Personne n’est venu ». Quelques habitants fuient vers la forêt et se cachent. Pas une seule balle n’est tirée, toutes les victimes sont passées au fil de la lame ou de la hache. Les militaires se sont pointés deux heures après la fin de la boucherie. Le lendemain, les survivants ont emballé leurs bagages et ont quitté les lieux. 
Bilan : 87 tués à l’arme blanche.
 
Parole aux survivants :
Selon Aïssa, un survivant qui s’est caché dans la forêt, interrogé par un journaliste pour La Croix : « les assaillants se sont présentés comme des agents des forces de sécurité. Ils portaient des tenues sombres comme celles de la police. En me battant avec l’un d’eux, j’ai senti que ce n’était pas de la toile d’uniforme. Certains avaient de fines barbes, un seul une longue barbe qui lui arrivait jusqu’à la poitrine.»
 
 
Date : nuit du 19 au 20 septembre 1997
Lieu : Ouled Tham, Sud d’Alger Matmata, Aïn Defla.
Circonstances : 53 civils du village d’Ouled Tham sont massacrés.
Bilan : 53 morts.
 
Date : nuit du 22 au 23 septembre 1997
Lieu : Bentalha, banlieue d’Alger, Entre Beraki et Sidi Moussa.
Circonstances : Une troupe de 150 hommes, conduite par Mohamed Lazraoui, un lieutenant d’Antar Zouabri, est venue par les plantations de Haï Djilali. Les islamistes rentrent à Bentalha en se scindant en plusieurs groupes : 20 hommes attaquent le quartier de Haï Boudoumi, une cinquantaine s’occupe de Haï Djilali, tandis qu’un troisième groupe, lourdement armé (lance-roquettes, FMPK) mine les accès à la ville et se tient prêt à riposter en cas d’intervention de l’armée. Les égorgeurs partent en premier, couverts par leurs acolytes et guidés par deux femmes, l’une habillée en noir et l’autre en rouge. Cette dernière s’appelle Ould Hamrane Zohra (alias Nacéra) et est la sœur d’un ancien émir du GIA, abattu par les services de sécurité en 1995, répondant du nom de « Djéha ». Zohra, originaire de Bentalha, montre les familles qui sont à épargner (car alliées du groupe) et celles qui sont à exécuter, et se charge de récupérer les bijoux sur le cadavre des victimes. Les tueurs font sauter les portes blindées au moyen d’explosifs [plutôt des engins artisanaux], tandis que les habitants fuient vers leurs terrasses. Les tueurs les rejoignent, les égorgent et les jettent sur la rue et les jardins. Les enfants cachés sous les lits et dans les armoires sont découverts et massacrés. L’intérieur des maisons est vandalisé, le mobilier est détruit. Certaines maisons sont incendiées. Quelques habitants, armés de fusils de chasse, ont courageusement tenu tête aux terroristes en couvrant la fuite de près de 200 personnes. Un terroriste est tué en recevant en pleine poitrine un harpon de fusil de pêche. Mohamed Khodja, un rescapé, a assisté à l’égorgement de 11 membres de sa famille, dont deux enfants de 11 et 13 ans.
30 militaires, stationnés à la maison de la vieillesse, à 1km du lieu du drame, ont essayé d’intervenir, mais ils furent accueillis par des tirs de roquettes. D’autres militaires tombent sous les tirs nourris des groupes du GIA, supérieurs en nombre. Les renforts ne sont jamais arrivés. La tuerie prend fin à 2h du matin. Un terroriste, abandonné par ses acolytes lors de leur retraite, fut brûlé vif par les habitants.
Mohamed Lazraoui, l’émir du groupe, est originaire de Bentalha. Ancien cadre du FIS, il avait abattu en 1994 un policier et son père à la sortie d’une mosquée avant de rejoindre le maquis. Il est à son tour abattu par l’armée quelques semaines après le massacre de Bentalha, le 7 octobre 1997.
Bilan : 300 morts, égorgés et par balles et 67 blessés. Un médecin et 5 femmes enelvés.
 
Parole aux survivants :
Selon les témoignages recueillis par El Watan, ils avaient de longues barbes et portaient une tenue afghane surmontée d'un gilet. Un témoin a reconnu parmi eux trois natifs du quartier. Selon La Tribune, un témoin a reconnu « des enfants du village » parmi les terroristes ; « Des femmes et des enfants accompagnaient les agresseurs ». Selon Al Khabbar et La Tribune (presse indépendante), les assaillants étaient habillés à l’afghane, avec des pantalons bouffants et des kachabia, des cheveux hirsutes, de longues barbes et un aspect sale. Certains d’entre eux portent jeans et baskets. Selon certains témoignages, les terroristes avaient des listes avec des noms de familles entières ou des personnes bien précises. Des hommes « encagoulés » identifiaient les villas avant de décider de l'attaque.
« Pendant que les étendards de la morts happaient les âmes des innocents, nourrissons, enfants et femmes au milieu de flots de sang, les voisins attendaient leur tour dans un état d’hystérie et d’épouvante poussés à l’extrême. » (Al Khabar, 24 septembre 1997) [Tous les témoignages sont cités d’après Anissa Barak, « Les faits à travers la presse algérienne », in Confluences n° 25,  La parole aux Algériens : Violence et politique en Algérie, Printemps 1998.]
 
 
Dans le numéro 13 du bulletin Al Djamâa, daté du mois d’août 1997, Abou Al Moundhir, de son vrai nom Mahfoud Assouli, écrit :
« Nous répondons à ceux qui nous accusent de tuer aveuglément que nous combattons ceux qui ont trahi et se sont rendus au Tyran. En ce sens, nous ne faisons ici rien d’autre qu’appliquer les préceptes de Dieu et de son Prophète. […] Quand vous entendez parler de tueries et d’égorgements dans une ville ou un village, sachez qu’il s’agit des partisans du Tyran, ou alors de l’application de communiqués qui ordonnent de faire le bien et de combattre le mal ». Il faut exterminer « ceux qui ne font pas la prière, consomment l’alcool et la drogue, les homosexuels et les femmes libertines et débauchées […] Du plus jeune des enfants au plus âgés des vieillards, les ennemis de l’islam doivent tous être égorgés » (Cité d’après Zerrouky, pp. 273-274)
 
Antar Zouabri, émir du GIA de l’époque, écrit :
« Le monde doit savoir que toutes les tueries, les massacres, les incendies, les déplacements de population, les enlèvements de femmes, sont une offrande à Dieu » (communiqué cité par l’AFP, 29 août 1997, authentifié par les Services secrets français car comportant des menaces contre la France, cité d’après Zerrouky, p. 274)
 
Date : 1er octobre 1997
Lieu : hameau de Milaha, près de Bouïnan, Alger
Circonstances : Un groupe armé massacre les habitants,15 femmes et 12 enfants font partie des victimes.
Bilan : 38 personnes assassinées.
 
Date : 4 octobre 1997
Lieu : près de Bouïnan, Alger
Circonstances : Un car de transport scolaire emmenait des enfants à l’école. Des terroristes du GIA le surprennent sur la route et le mitraillent.
Bilan : 17 enfants assassinés.
 
Date : début octobre 1997
Lieu : Benchicao, Zoubiria, Ouled Benaïcha, localités de Médéa.
Circonstances : Libre de ses mouvements dans cette zone, le GIA commet trois massacres dans trois localité différentes de la même wilaya.
Bilan : non communiqué.
 
Autres massacres : entre le 2 novembre et le 18 décembre 1997, Hmalite, Chéraga, Baïnem, Larbaa connaissent des massacres.
Bilan : 83 morts, plus de 150 blessés.
 
Date : 31 décembre 1997
Lieu : Relizane (précisément Cherarba, Oued Sahrine, El Abadil, Ben Taïeb et Had Chekala)
Circonstances : A 18h15, en ce début de ramadan, des dizaines d’islamistes du GIA, habillés en tenues afghanes et appartenant selon les témoins à la phalange de la fin, se scindent en plusieurs groupes pour attaquer simultanément quatre hameaux : Cherarba, Oued Sahrine, El Abadil et Ben Taïeb. Tous ces villages déshérités sont situés à mille mètres d’altitude, dans des zones montagneuses difficiles d’accès, loin des routes nationales. Les habitants sont des paysans et des éleveurs vivant dans une grande misère. Juste après la rupture du jeûne, ils furent attaqués à coups de hache et de couteaux. La moitié des égorgés furent des femmes et des enfants. Des bébés furent coupés en deux parties, chacune comportant une main et un pied. Le correspondant du journal indépendant Liberté a été le seul à avoir accédé à cette zone. Il décrit ainsi le massacre : « les victimes ont été égorgées, décapitées, certaines démembrées. Des enfants ont été tués en étant projetés contre les murs des habitations » (cité d’après Zerrouky, p. 289). Les habitants qui ont survécu ont fui de nuit et ont marché des heures à travers la forêt pour rejoindre la première route nationale, où les militaires les ont récupérés. Les islamistes rivaux de l’AIS arrivent en premier sur les lieux du drame. Ils filment le carnage, interrogent les survivants et accusent le GIA. [Cf. le film de Fouzia Fekhari, en bibliographie]. Les militaires, qui arrivent derrière eux, ont eu la surprise de découvrir que les habitants d’une autre localité, Had Chekala, ont été exterminé jusqu’au dernier à l’arme blanche.
Ces populations, qui avaient massivement voté pour Liamine Zeroual, étaient vraisemblablement accusées d’avoir pris parti pour le Taghout (Tyran) ou d’avoir des sympathies pour l’AIS. Des gens de cette région avaient aussi aidé l’armée à localiser des groupes du GIA. L’AIS, qui observait une trêve à ce moment là, a promis aux habitants de les protéger en cas d’attaque du GIA. C’est sur ce fond de rivalité que le massacre a été perpétré.
Bilan : 517 personnes assassinées au total, la plupart à l’arme blanche, dont plus d’une moitié de femmes et d’enfants.
 
 
Date : 11 janvier 1998
Lieu : Sidi Hamed, à 30 km d’Alger
Circonstances : Après la rupture du jeûne, vers 20h30, une centaine d’islamistes du GIA, venant de la montagne avoisinante de Aïn El Kahla, investissent la ville de Sidi Hamed. Loin d’être une localité miséreuse, elle abrite plutôt des commerçants et des employés de l’industrie algéroise. Les islamistes du GIA lancent deux grenades dans la vidéothèque, pleine de monde à craquer et tuent collectivement un nombre considérable de jeunes gens. Ils mitraillent ceux qui sortent de la mosquée et achèvent les fuyards par égorgement. Des familles sont attaquées et massacrées dans leur maison, avant d’incendier les lieux. Les tueurs achèvent tranquillement leur besogne et ce n’est que deux heures plus tard que l’armée arrive sur les lieux. 15 jeunes filles sont emportées comme butin de guerre sexuel par les islamistes dans leur retraite, destinées à être violées. L’armée arrive trop tard sur les lieux ; pour la première fois, l’officier qui commande la région est arrêté et jugé pour intervention tardive.
Des témoins affirment que les hommes de l’AIS venaient souvent se ravitailler dans les commerces de la bourgade. L’AIS a par la suite déposé les armes mais deux de ses lieutenants, Ali Bâa et Ahmed Mostéfaoui (dit Popeye), originaires de Sidi Hamed, sont passés au GIA. Les gens de Sidi Hamed seraient donc accusés de sympathie avec l’AIS.
Bilan : 140 morts et 70 blessés.
 
Date : janvier 1998
Lieu : Relizane, localité de Ramchèche
Circonstances : Un groupe armé massacre les habitants.
Bilan : 62 morts. 

  

L’attitude de l’armée algérienne
 Armee_algerienne
Pendant le ramadhan de 1997, les Algériens avaient droit à un massacre tous les deux jours. Une grande partie de ces carnages étaient commis dans la banlieue d’Alger, pas très loin de postes et de casernes de l’armée et de la gendarmerie. Comment expliquer alors que l’armée n’intervienne pas pour protéger les civils ? Ou qu’elle soit le très souvent intervenue en retard, pour constater les dégâts ?
 
Les premiers à avoir posé ces questions furent les journaux algériens de la presse indépendante. Plusieurs réponses furent envisagées :
 
1) L’incompétence : certains objectèrent qu’on avait affaire une armée « lourde », de type soviétique, mal préparée pour faire face aux méthodes afghanes de la guérilla et peu habituée à lutter contre un ennemi invisible. La structure de commandement était elle-même compliquée, les gens qui donnaient des ordres n’étaient pas informés à temps. Pourtant, en 1997, l’armée avait cinq années d’expérience de lutte anti-terroriste. Elle a donc eu tout le temps qu’il fallait pour se mettre à niveau depuis le début de la guérilla. De plus, les massacres de la banlieue d’Alger duraient des heures et les victimes criaient à tue-tête pour obtenir des secours...
 
2)  L’impossibilité : il n’était pas possible, selon d’autres, d’intervenir de nuit alors que les chemins qui menaient vers les localités attaquées étaient minés, les accès gardés par les assaillants, l’électricité coupée. Les soldats auraient confondu entre civils et terroristes. C’était risquer inutilement des soldats dans des opérations perdues d’avance. Cet argument, en plus d’être immoral, est incohérent. Comment des terroristes pouvaient-il agir de nuit, avec ou sans torches, alors qu’une armée formée pour cela n’y arrive pas ? La nuit n’était pas un obstacle pour la seule armée, elle était aussi un obstacle pour les assaillants. Ces derniers pouvaient en effet avoir un avantage sérieux sur les militaires, mais est-ce une raison pour ne rien faire ?
 
3) Le laisser-faire : certaines parties de l’opinion pensent que les militaires ont tout simplement laissé faire les islamistes. Les populations massacrées étaient en effet souvent d’obédience islamiste et avaient dans beaucoup de cas voté pour le FIS pendant les élections législatives de 1991. Certaines avaient même soutenu les groupes armés dans leur lutte. Alors, quand ces derniers sont retournés contre leurs anciens sympathisants, l’armée s’est dit : « tant pis pour leur gueule, ça leur apprendra à voter FIS ou à soutenir les terroristes ». Aucun officier n’aurait voulu risquer la vie de ses soldats pour sauver des gens qui avaient jusqu’à une certaine mesure soutenu les islamistes ou les islamistes armés.
 
4) la complicité, voire plus : la passivité relative des corps de l’armée est la base de la naissance du groupe de pression « qui tue qui ». Les « qui tue-quistes » pensent que l’armée n’est pas intervenue parce que les massacres étaient commis par ses propres hommes, c-à-d par des éléments des services secrets algériens déguisés en terroristes islamistes, dans le but de discréditer la guérilla aux yeux de ses sympathisants. Sinon, comment expliquer que des zones parsemées de casernes et de postes militaires soient le théâtre de carnages nombreux ? La seule explication selon eux est que les militaires ne pouvaient pas en intervenant tirer sur d’autres « militaires », déguisés en terroristes islamistes. Certains qui-tue quistes vont plus loin, en évoquant sans preuves la complicité des services de renseignements français. Ceux qui ne sont pas d’accord avec cette version sont pour les « qui tue quistes » des « soutiens » du pouvoir algérien.
Cette lecture des faits fait face à un obstacle majeur : c’est une théorie qui ne dispose pas de l’ombre d’une preuve. Les témoignages invoqués sont sujets à caution : ils sont incohérents ou faits par des déserteurs proches des islamistes, ou qui avaient des comptes à régler (par l’histoire algérienne interposée) avec l’armée. De plus, au moment des massacres, la guérilla ne jouissait pas tout à fait de la popularité que lui suppose cette thèse. Il apparaît ces derniers temps, notamment avec l’affaire de la mort suspecte de Didier Contant (cf. le site de Rina Sherman), que les auteurs de cette thèse forment un groupe de pression déterminé et extrêmement puissant, qui agissent par « coups médiatiques » afin de discréditer l’armée algérienne et de réhabiliter l’islamisme politique dans ce pays. Parmi leurs derniers coups se trouve l’affaire du général Buchwalter sur les moines de Tibhirine, soi-disant assassinés par l’armée. Certains d’entre ces militants sont des islamistes plus ou moins déclarés, d’autres sont liés au pouvoir marocain, d’autres encore font partie de l’internationale socialiste, tout ce beau monde se rencontrant autour d’une maison d’édition (La Découverte) et d’un nombre d’avocats des droits de l’homme.
 
Selon les cas, ce sont donc les trois premières réponses qu’il faut envisager, chaque facteur pouvant jouer seul ou combiné aux autres.


Les massacres sauvages traduisent une attitude désespérée de la part d'un GIA devenu sectaire et nihiliste, sur un fond de rivalité sérieuse avec l'AIS et dans un contexte où se multiplient les dissidences au sein de ses rangs. Cette organisation n'a évidemment pas besoin d'être manipulée pour tuer ou d'être sous l'emprise d'une drogue quelconque comme le disent les mythes populaires la concernant. Ses membres ont perdu tout sens de la vie et sont devenus des assoiffés du martyre. La population, qui a soutenu naguère l'instauration de la République Islamique, lui a tourné le dos, ce qui légitime à ses yeux toutes les représailles. Les "traîtres" sont toujours mieux  punis que les ennemis. Or, à ses yeux, la population civile a trahi la cause sacrée et a rejoint le Taghout (Tyran). C'est qui a fait d'elle la cible des représailles les plus monstrueuses.

Naravas

Post à compléter
Bibliographie à suivre
 

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04 septembre 2009

Blog en vacances

Blog en vacances


vacances
Chers lectrices/eurs et ami(e)s,

Je suis en vacances jusqu'à la fin du mois. On se retrouvera, avec une nouvelle série de posts (déjà prêts), à partir du 5 octobre. D'ici là, je vous souhaite une très bonne rentrée et une excellente fin de ramadhan pour les concernés...et pour les mangeurs clandestins ;-).

A très bientôt !

Naravas

PS/

Je vous laisse savourer une phrase de Mohammed Al-Nafzâwi :

" On a dit qu'une grande barbe est le symbole de la faiblesse de l'esprit. Elle ne s'allonge pas sans que l'on constate de plus en plus de décombres au niveau de l'intelligence "

"Un poète a d'ailleurs dit à ce sujet les vers suivants :

Si la barbe d'un jeune homme
S'allonge, augmente et atteint
Le milieu de sa poitrine

Ce qui manquera à son esprit
Sera en proportion
De la longueur de sa barbe
"

Notez bien que l'intégrisme n'existait pas à l'époque de Nafzâwî  ;-)

 

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20 août 2009

L’extermination de l’intelligentsia algérienne (1993-1998)

L’extermination de l’intelligentsia algérienne

Sur le massacre des intellectuels (1993-1998)
par les islamistes armé
s

           Genocide_2
       On peut considérer par convention que la guérilla des islamistes algériens commence effectivement le 13 février 1992, date de l’attentat de la rue Bouzrina (Casbah, Alger), qui a coûté la vie à six policiers, attirés dans une embuscade. C’est exactement une année et un mois plus tard, soit le 14 mars 1993, que tombe le premier intellectuel (Hafid Sanhadri, cadre du ministère de l’emploi) sous les balles assassines des fondamentalistes armés. Et depuis, les meurtres d’artistes et d’intellectuels se poursuivent jusqu’en 1998, parfois au rythme de plusieurs par mois. C’est ce qui indique l’existence d’un plan préétabli, avec des listes attestées d’intellectuels à abattre, triés en raison de leur disposition critique face à l’idéologie islamiste…


         On assiste entre 1993 et 1998 à la mise en exécution d’un véritable projet d’extermination des intellectuels algériens par les islamistes armés, toutes tendances confondues. C’était un « génocide programmé ». On ne s’attaquait pas seulement aux intellectuels francophones, considérés par eux comme une continuation maléfique de la présence française, mais même aux arabophones qui faisaient entendre un son de cloche différent. Un terme d’origine afghane, chargé en valeurs négatives, servait à désigner les membres de l’intelligentsia non islamiste : ce sont des « communistes » (chouyou’iyoune)! Dans l’idéologie islamiste, un « communiste » représente l’ennemi par excellence, un ennemi à la fois puissant et injuste, comme l’étaient les Russes (communistes) pour les Afghans musulmans. Mais c’est aussi un « athée », un « laïque » ou un « apostat », ce qui signifie indistinctement à leurs yeux kâfir (mécréant), méritant d’être exécuté pour délit de mécréance. En plus d’être injustes, apostats et ennemis de la religion (‘adouw allah), ces intellectuels constituent aussi aux yeux des islamistes les « suppôts » les plus objectifs du Tâghout, le pouvoir désigné par le terme de « Tyran ». On se rappelle que la déclaration de djihad d’Ikhlef Cherati ciblait non seulement le pouvoir mais aussi « ses soutiens » et les « partisans de l’occidentalisation » en général. On se rappelle aussi les paroles d’Ali Benhadj, répercutées dans les organes du FIS, qualifiant les journalistes de « judéo-sionistes ».

Ces convictions sont partagées du reste par toutes les tendances du maquis. L’un des premiers émirs du GIA, Jaafar al Afghâni (septembre 1993 - février 1994), prononce une terrible sentence dans un entretien accordé à un journal arabe : « les journalistes qui combattent l’islam par la plume périront par la lame » (Zerrouky, p. 127). Combattre l’islam, c’était refuser l’ordre que les fondamentalistes voulaient imposer. Or, la presse indépendante et les intellectuels critiques, qui ont eu accès à une grande liberté d’expression (surtout écrite) après 1989, sont majoritairement opposés au projet de constitution d’un état théocratique en Algérie. Ils l’ont exprimé à travers leurs publications et leurs prises de position, et c’est ce qui les a directement désigné à la vindicte islamiste. En Janvier 1993, des feuilles de Minbar al Djoumou’a, une publication clandestine du FIS, accrochées à l’entrée de la mosquée « Le Plateau » à Alger, dressaient une liste d’intellectuels et de journalistes à assassiner. La littérature du GIA appelait à liquider la « presse mercenaire » qu’elle accusait d’altérer la réalité de la lutte armée et de mener « une guerre médiatique contre le djihad ».

Les premières personnalités ciblées sont les intellectuels du CNSA (Comité National de Sauvegarde de la République), qui avait appelé, rappelons-le, à l’interruption du processus électoral après la victoire du FIS au premier tour des élections législative du 24 décembre 1991. Le 14 mars 1993, à la cité Garidi (Alger), tombe Hafidh Sanhadri, cadre du ministère de l’emploi, porte-parole du CNSA, assassiné près de chez lui.
Djilali_Liabes__sociologueDeux jours plus tard, le 16 mars, est assassiné le sociologue Djilali Lyabès, ancien ministre sous le président Boudiaf. Le 17 mars, le Dr Lhadi Flici, pédiatre, est à son tour abattu dans son cabinet de la Casbah.
Tous les partis politiques condamnent ces assassinats, mis à part les islamistes dits « modérés », qui n’avaient pas pris les armes, comme le parti Hamas de Mahfoud Nahnah et le parti Nahdha de Djaballah. Au lieu de prendre des mesures urgentes, le chef du gouvernement de l’époque, Bélaïd Abdesselam, se lance dans une attaque en règle contre les « laïco-assimilationnistes », étiquette insultante par laquelle il désignait les membres des partis démocrates et les intellectuels.

Le 22 mars 1993, le chef du puissant syndicat étatique UGTA, Boualam Benhamouda, qui avait échappé à un attentat, appelle à une marche de protestation contre ces assassinats et le terrorisme en général. 500 milles personnes ont courageusement défilé à Alger, en scandant des slogans demandant à juger les assassins.

La mobilisation populaire n’a pourtant pas freiné les exécutants du projet d’extermination des gens de plume. Une Omar_Belhoucher__directeur_d_Al_Watanfemme, Karima Belhadj, cadre de l’administration de la police, est assassinée le 3 avril et le 10 avril ; El Hachemi Cherif, ancien colonel de l’ALN, chef du parti de gauche Ettahadi [le Défi], échappe miraculeusement à un attentat. Les communistes (les vrais cette fois) et les hommes politiques soupçonnés d’être « de gauche » sont particulièrement ciblés, car assimilés aux Russes mécréants. Le 17 mai, le directeur du journal Al Watan, Omar Belhouchet, personnage symbole de la presse libre en Algérie, échappe à une tentative d’assassinat à Bab Ezzouar (Alger), devant son fils, alors qu’il conduisait celui-ci à son école. Le même jour, des terroristes rôdaient autour du siège du journal Le Matin, munis de photos agrandies de journalistes à tuer. Alertée, la police les a éliminés, non sans peine.

Tahar_Djaout___crivainL’assassinat qui a provoqué un profond émoi fut celui de l’un des plus grands écrivains de l’Algérie indépendante, Tahar Djaout, sans doute parce qu’il ravive dans la mémoire populaire le souvenir de l’assassinat d’un autre écrivain, Mouloud Feraoun, par l’OAS en 1962. Ancien professeur de mathématiques à l’université de Bab Ezzouar, poète, journaliste et écrivain de notoriété internationale, Djaout (auteur entre autres de : Les vigiles, L’invention du désert, Les Chercheurs d’os, L’exproprié, Le dernier été de la raison; cf. bibliographie) avait pris auparavant des positions dures contre l’intégrisme, qu’il qualifiait de « fascisme théocratique ». Il avait écrit dans l’une de ses chroniques une phrase prémonitoire devenue le slogan de la presse indépendante en Algérie : « si tu parles, tu meurs, si tu te tais, tu meurs, alors écris et meurs ! ». Le 26 mai 1993, deux jeunes qui l’attendaient dans l’escalier de son immeuble lui tirent deux balles dans la tête avant de prendre la fuite. Le malheureux succombe à ces coups quelques jours plus tard. Ses funérailles en Kabylie furent émouvantes et grandioses.

Mahfoud_Boucebci__p_re_de_la_psychiatrie_alg_rieenneLe 15 juin 1993, à 9h30, Mahfoud Boucebci, figure emblématique de la psychiatrie algérienne, président de la Société Algérienne de Psychiatrie, vice-président de l’Association Internationale de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent (auteur notamment de Psychiatrie, société et développement et de Maladie mentale et handicap mental), connu pour son opposition à l’islamisme, est poignardé à l’entrée de l’hôpital Drid Mohamed où il exerçait ses fonctions. Une semaine plus tard, le 22 juin, le sociologue Mhamed Boukhobza, qui avait travaillé avec Pierre Bourdieu, réputé pour ses recherches sur la disparition de la société pastorale en Algérie, est ligoté ainsi que le reste de sa famille dans son domicile du Télemly (Alger). Isolé dans une pièce de son appartement, il fut égorgé comme un mouton puis poignardé. « Une à une, les têtes pensantes de l’Algérie sont froidement liquidées » (Hassane Zerrouky, p. 132).

Les assassinats continuent pendant l’année 1994, avec le meurtre le 5 mars du directeur de l’école des beaux arts d’Alger, Ahmed Asselah et de son fils unique, Rabah. Cet homme avait fait de son école l’une des meilleures d’Afrique. Un peu plus d’un mois auparavant, le 30 janvier est tué Rachid Tigziri, dirigeant du parti Abdelkader_Alloula__dramaturgedémocrate le RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, considéré comme « impie » car prônant la laïcité). Le 1er février, Olivier Quemeur, caméraman de la chaîne ABC, est criblé de balles à la Casbah, tandis que ses collègues, Yves Ménari et l’australien Scott Allan White, sont grièvement blessés. L’aversion des islamistes armés pour l’art se poursuit avec l’assassinat le 10 mars à Oran d’Abdelkader Alloua, le plus grand dramaturge algérien, animateur pendant plus de 30 ans d’un théâtre en arabe populaire (il avait mis en scène El Ghoula de Rouiched, Le sultan embarrassé de Tewfik al Hakim, Numance de Cervantès, etc. il a joué aussi comme acteur dans plusieurs autres pièces et films et a adapté en arabe algérien Gogol et de Gorki, avec son ami Medjoubi).

Le journal indépendant Hebdo Libéré, farouchement anti-islamiste, fut ciblé le 21 mars par une attaque terroriste se soldant par la mort de deux journalistes et d’un chauffeur. Le professeur Salah Djebaïli, célèbre chercheur en écologie, spécialiste des régions désertiques et recteur de l’université de Bab Ezzouar (Alger), fut abattu le 31 mai. Il refusait d’ouvrir des salles de prière à l’intérieur de son établissement. Ferhat Cherki, journaliste, et Youcef Fathallah, président de la LADH (Ligue Algérienne des Droits de l’Homme), furent respectivement assassinés le 7 et le 18 juin. Le directeur de l’Ecole Vétérinaire d’Alger (ENV), Mohamed Bekkouche, est tué le 10 juillet à l’intérieur de son école, située dans la banlieue est d’Alger. L’islamologue et professeur de sociologie Rabah Stambouli, promoteur d’un islam tolérant et progressiste, est abattu le 23 août à la sortie de l’université de Sa_d_Mekbel__Directeur_du_quotidien__Matin__assassin_Tizi-Ouzou. Antar Zouabri tue avec son groupe les journalistes Ahmed Issaad et Lakhal Yasser le 31 novembre 1994. Saïd Mekbel, directeur du quotidien indépendant Le Matin, auteur d’une chronique corrosive contre le pouvoir et les islamistes, est assassiné le 4 décembre alors qu’il s’attablait dans une pizzeria située non loin des bureaux de son journal. Il laisse derrière lui notamment un court et beau texte, écrit le jour de sa mort et intitulé « ce voleur qui… » (*), un billet qui résume à lui seul l’état de la corporation journalistique, prise en étau entre la répression du régime et les armes des barbus. Le cinéaste et réalisateur Djamel Fezzaz [qui a réalisé notamment La grande tentative, L’affiche – qui met en scène l’acteur Rouiched –, Lahn al amal (La mélodie de l’espoir), El Waciyya (le Testament), etc.] est blessé par balles à Bab El Oued le 8 février 1995. Azzedine Medjoubi, directeur du Théâtre national algérien [a adapté Le journal d’un fou de Gogol sous le titre Hissaristân, Les bas-fonds de Gorki, La bonne âme de Se-Thouan de Brecht, etc. ; a monté Aalam el Baaouche (Le monde des insectes), El Houinta (La boutique) ; et a joué dans un grand nombre de pièces comme Hafila tassîr (Un bus en mouvement), Bâb El Foutouh, etc.] est tué devant son établissement le 13 février. Le 15 février tombe à Nabila_Djahnine__f_ministeTizi-Ouzou une militante démocrate, Nabila Djahnine, architecte, féministe responsable de l’association « Cris de femmes » (Thighri Netmettuth). Ces féministes « débauchées » (moutabaridjat, terme presque intraduisible) constituent de graves menaces contre les mœurs et la société islamiques, selon les fondamentalistes.
A Oran, est assassiné le 17 février un grand nom de l’histoire du Raï, Rachid Baba Ahmed producteur de musique et impresario de plusieurs vedettes de cette musique jugée « satanique » par les islamistes, [c’’est lui qui a fait connaître Cheb Khaled, qui a lancé Chebba Fadela, Cheb Sahraoui et Cheb Anouar]. Djamal Zaïter, un journaliste qui se recueillait sur la tombe de sa mère, fut surpris et assassiné en plein cimetière.
Cheb_Hasni__idole_du_Rai
Les assassinats, que nous ne pourrons pas tous citer (cf. une liste de 100 journalistes assassinés entre 1993 et 1997), se poursuivent avec les attentats contre des personnalités publiques, des vedettes de la chanson et contre n’importe qui exprimant une opinion anti-islamiste ou ayant une activité jugée subversive ou non conforme aux canons fondamentalistes. Le 8 septembre 1994, Abderrahmane Rebiha, professeur d’agronomie à l’université de Blida, meurt sous les balles du GIA. Le 13 septembre vient le tour d’Abderrahmane Ferhdeheb, universitaire, économiste, auteur de plusieurs livres. Le chercheur se savait menacé et tentait d’obtenir un visa pour la France, ce qui lui fut refusé à trois reprises. Le 29 septembre 1994 est assassiné une idole de la musique raï. Après l’avoir sommé plusieurs fois d’arrêter sa musique « démoniaque » et « débauchée », Cheb Hasni, un chanteur prolifique et adulé, est assassiné devant le Matoub_Lounes__assassine_en_1998domicile de ses parents, dans le quartier « Gambetta » d’Oran, malgré son immense popularité. Ses funérailles rassemblèrent d’immenses foules et bouleversèrent la jeunesse algérienne. Au même moment, en Kabylie, le poète et chantre de la cause berbère, Matoub Lounès, est enlevé le 25 septembre et séquestré par un groupe armé dirigé par l’émir du GIA Aït Ziane. Le poète fut jugé par un «tribunal islamique » du maquis et finalement « acquitté » et libéré grâce à la pression d’une formidable mobilisation populaire. Mais le répit fut court, puisqu’il sera criblé de balles le 25 juin 1998, dans des circonstances non élucidées, alors qu’il était de retour chez lui après un long exil en France.


Un climat de terreur est instauré par les islamistes chez les intellectuels. A chaque retour d’enterrement, ces derniers se demandent à qui sera le prochain tour. Les lettres de menace parviennent par centaines aux rédactions de journaux et aux domiciles des concernés. La peur s’installe et les gens apprennent à se tenir laRachid_Mimouni_3 langue pour ne pas subir un sort funeste, d’autant plus que les sympathisants des islamistes armés étaient partout. Les murs avaient des oreilles. Les groupes armés pouvaient en effet compter sur tout un petit peuple de partisans, employés comme informateurs, comme « délateurs » ou sollicités pour assurer la logistique du djihad. Certains artistes et intellectuels changent d’appartement, d’autres déménagent. Nombre d’entre eux modifient leurs itinéraires et leurs habitudes ou se déguisent complètement pour sortir de chez eux. Certains, comme Rachid Mimouni, écrivain qui a eu le courage d’écrire dés 1992 une analyse éclairée du phénomène intégriste (De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier), et Omar Belhouchet, journaliste et directeur du journal Al Watan, furent littéralement traqués, avant d’être la cible d’attentats manqués.


Le gouvernement algérien s’est montré incapable de protéger ses intellectuels et ses citoyens, quand il ne les réprimait pas par-dessus le marché. C’est dans cette ambiance d’impuissance face au crime que se produisit l’une des plus irréparables conséquences de la guérilla islamiste : des milliers d’intellectuels prennent le chemin de l’exil, sans aucun espoir de retour. Les universités se vident progressivement et les cadres du pays affluent vers la France, l’Europe et le Canada. C’est ainsi que l’Algérie est progressivement vidée de son intelligentsia. Mais l’islamisme armé, dont le but consistait à faire taire toute voix discordante, n’a pas réussi à réduire les journalistes et les penseurs algériens. La presse indépendante a continué à critiquer violemment l’islamisme tandis que les intellectuels étaient plus que jamais déterminés à dénoncer le côté « fasciste » du mouvement intégriste.
Les assassinats ont aussi ciblé d’autres personnalités publiques et des cadres de l’UGTA, syndicat officiel mais, paradoxalement, populaire parmi les travailleurs. La « centrale syndicale », comme on l’apelle en Algérie, s’est opposé frontalement à l’islamisme et a connu très tôt des affrontements avec un autre syndicat concurrent, le SIT (Syndicat Islamique du Travail, une organisation mise sur pied par Abassi Madani dont le but est d’enrégimenter les travailleurs dans la tâche de fondation de la République islamique. L’UGTA perdra près de 800 syndicalistes, assassinés par les islamistes entre 1993 et 1997.

Qui sont derrière ses assassinats ? Ceux qui les perpétuent ne s’en cachent pas, loin de là. Ils les revendiquent comme des faits d’armes pouvant assurer à leurs auteurs une place honorable dans la future RépubliqueAnouar_Haddam islamique. Dans un entretien accordé à l’AFP, Anouar Haddam, chef islamiste jouissant de l’hospitalité des Etats-Unis et de l’Angleterre, revendiquait l’assassinat de Boucebci en le qualifiant d’« exécution d’une sentence par les moudjahidine ». Etebcira, bulletin clandestin du FIS, revendique l’assassinat de Tahar Djaout et le justifie par « son communisme et sa haine viscérale de l’islam », au moment où il motive l’attentat contre Belhouchet par « sa francophonie outrancière ». Haddam reprend sa plaidoirie de justification des meurtres d’intellectuels en octobre 1993, en lançant : « Qui sont ces soi-disant intellectuels ? », « nous les connaissons un par un, ce ne sont pas des innocents ! ». Il reprochait notamment aux journalistes « leurs éditoriaux assassins » (Cités d’après Zerrouky, pp. 132-133).

Mourad_DhinaMourad Dhina, un responsable islamiste actif dans les réseaux du FIS à l’étranger, déclare des années plus tard à propos des intellectuels assassinés : « personne n'a pleuré nos morts parmi ceux là ». Il ajoute : « Certains ont choisi une voie de confrontation, une voie de provocation d'une jeunesse, et qu'ils ont payé ce prix. Que ces intellectuels de gauche aient le courage d'assumer leur action, qu'ils disent nous nous sommes engagés dans une guerre et que certains d'entre nous [l'] ont payé de leur vie. Qu'ils en fassent des martyrs pour eux ! » (Mourad Dhina, in Aoudia et Labat). Ainsi, la prise de position politique était tout simplement assimilée par les intégristes et leurs défenseurs politico-médiatiques à l’engagement militaire dans une guerre, sans aucune gêne quant au sophisme démagogique que comporte leur formule. En d’autres termes, on vous tue parce que vous n’avez pas pris notre parti…Voilà qui nous renseigne sur ce qu’est la liberté d’expression et d’opinion dans une République Islamique.
Durant la rencontre de Rome (1995), Ali Yahia Abdenour, avocat du FIS et président de la LADH, dira : « on tue les journalistes et les intellectuels qui ont une position et une opinion » ; il ajoutera : « nous sommes contre les meurtres de journalistes, de militaires et de policiers qui ne sont pas engagés dans la lutte » (El Watan, 12 janvier 1995) [remarquons l’amalgame entre prise de position intellectuelle ou politique et engagement militaire, entre la plume et les armes].
 

Le Front Islamique du Djihad Armé (FIDA)

Tous les djihadistes sont d’accord sur le principe de l’assassinat des intellectuels, assimilés aux « communistes » et aux « apostats ». Des
listes de gens à abattre, confectionnées par des commanditaires informés, circulent dans les maquis. Les exécutants, eux, ignorent parfois jusqu’à l’identité de leurs victimes. Ils tuent un « soutien du Taghout » parce que son nom était apparu sur une liste. Cette répartition des tâches dans le travail criminel permettait aux commanditaires d’avoir les mains propres et aux exécutants d’avoir la conscience tranquille.

Certains de ces meurtres sont commis par le GIA. La majorité reste cependant le fait d’une organisation particulière, à implantation urbaine, spécialisée dans l’assassinat des opposants aux islamistes, des intellectuels, des journalistes et des personnalités publiques. Il s’agit du FIDA, Front Islamique du Djihad Armé. C’est un groupe qui a été fondé par des membres djazaristes du FIS, conduits par Mohamed Saïd. Il recrute essentiellement parmi les étudiants et les enseignants islamistes. Très actif au niveau des universités d’Alger, de Blida et de Constantine, il puisait notamment dans les anciens militants du Mouvement Universitaire pour la Défense du Choix du Peuple (MUDCP). Rien de surprenant de trouver à sa tête essentiellement des universitaires, comme Thâbet El Aouel, professeur de physique à l’université d’Alger, Mohammed Boudjelkha et Mustapha Brahimi, enseignants de physique à Bab Ezzouar (Alger). Le groupe opère discrètement, circule sans barbe et avec de fausses identités et prend résidence de préférence dans les beaux quartiers d’Alger, comme Hydra. « A l’étranger, écrit Hassane Zerrouky, [le FIDA] est représenté par Thabet El Aouel, Anouar Haddam, et Mourad Dhina, tous universitaires » (Zerrouky, pp. 136-137)
Les émirs de l’organisation sont les suivants :

     - Abdelwahab Lamamra (1993 - fin 1995)
     - Mustapha Brahimi, dit Abou Houmâm (1995 - 1996)
     - Mohammed Djebarra (mai 1996 - janvier 1997)
     - Abdelkader Seddouki (janvier - mars 1996)
     - Amine Haddad (mars 1997 - octobre 1998)

Le FIDA a revendiqué un certain nombre de meurtres à travers sa publication clandestine, Al Fida, dont celui de Tahar Djaout, Djilali Liabès, et Ahmed Aselah (entre autres). 
Après la tentative d'unification du mouvement armé de Mohamed Saïd, le FIDA s'est rallié au GIA en 1994. Mais Djamel Zitouni, à l’origine de l'exécution des djazaristes, élimine également l’émir du FIDA, Abdelwahab Lamamra et son acolyte, Hamid Boucha. A partir de ce moment, le FIDA s’éloigne de l'organisation de Djamel Zitouni et se tourne vers les futures AIS et LIDD (Ligue Islamique pour la Da’wa et le Djihad). Son démantèlement par les forces de sécurité les a poussés à accepter l'amnistie de Bouteflika et à déposer les armes. Ses membres bénéficièrent du pardon intégral du président.
L’implication d’une organisation à caractère universitaire dans l’assassinat d’intellectuels soupçonnés « d’occidentalisation » ou « d’apostasie » témoigne de la transposition, par une partie de l’élite islamiste algérienne, des différends qui existaient au niveau intellectuel, sur le terrain armé. Les problèmes qu’on règle ailleurs par le débat, à coups de plume et de polémiques, les universitaires islamistes les ont réglés à coup de couteaux et d’armes à feu.

Republique_islamiquePourquoi ces intellectuels ont-ils été tués ? A quelle logique répond leur mort ? (**) Le préalable à la fondation d’une République Islamique en Algérie s’est avéré être la destruction de la pensée non religieuse par l’élimination physique de ses auteurs. On comprend cette disposition quand on se souvient que pour l’idéologie islamiste il ne s’agit de retenir de la pensée universelle que l’aspect technique, supposé neutre, en rejetant l’immense production intellectuelle sur la société, l’art, la psychologie, l’anthropologie, la philosophie, etc. Ces derniers domaines sont purement abolis et remplacés par la foi religieuse et la législation dite islamique. L’assassinat des intellectuels n’est de ce point de vue que la traduction en faits concrets de cette clause idéologique : pour abolir le savoir non religieux concernant la société (au sens large), il convient en effet de supprimer physiquement ses promoteurs, écrivains, intellectuels, sociologues, psychiatres, philosophes, etc. Cet obscurantisme est directement hérité, avouons-le, des nationalismes de la post-indépendance, dont le souci fut de préserver une soi-disant « personnalité » (islamique, algérienne, etc.) contre « l’invasion culturelle occidentale » [dont cette intelligentsia était la pointe], en s’opposant aux acquis les plus décisifs de la pensée contemporaine.

L’instauration d’un ordre islamique immuable, supposé voulu par Dieu Tout-Puissant, est caractérisé par un unanimisme qui va de l’Unicité tout azimut (un seul Dieu, un seul Dogme, une seule Interprétation, etc.) à la communion dans la Foi. Le temps dans lequel voudrait évoluer la future société islamique est celui de l’abolition de l’histoire. Plus rien ne bougera, une fois l’ordre divin instauré sur terre. Les voix discordantes se situeront de facto dans le camps des hors-la-religion-de-Dieu, des traîtres à l’ordre divin, leurs porteurs deviendront des mécréants passibles d’assassinat. L’ordre intégriste ne laisse aucune place pour les marges, pour la différence, la diversité (sexuelle, intellectuelle, religieuse, sociale, etc.), la dissidence, la dissonance; c’est un centre qui aspire et broie tout sur son passage.

L’idéologie islamiste se donne le monopole de la religion vraie et s’arroge le pouvoir d’excommunier quiconque jugé non-conforme à ses desseins. Grâce à ce pouvoir takfiriste [qui lui permet de déclarer kafir, « mécréant » ou « apostat »], elle réduit ses victimes au statut de « mécréants » dont le meurtre devient licite.
Dans ces action contre l’intelligentsia, l’islamisme armé s’est aussi distingué par des méthodes particulièrement atroces, poussées jusqu’au summum de la barbarie (ex. égorger un intellectuel après l’avoir humilié et dévêtu devant sa femme et ses enfants). Ce mépris des droits humains découle lui aussi des fondements théologiques de l’idéologie intégriste. L’islamisme n’a en effet que faire de droits énoncés par des humains (bachar) quand lui se proclame être « le bras de Dieu », c'est-à-dire l’exécutant terrestre de verdicts divins. Les conceptions humaines font pâle figure devant le Commandement divin et l’homme est selon elle un usurpateur quand il se met à légiférer à la place du Tout Puissant. Or, le Dieu des islamistes n’est pas fait de clémence, mais de terreur envers ses ennemis, ceux qui ont dérogé de la Voie Droite. Ce n’est pas le Miséricordieux, mais le Vengeur (Al Mountaqim) et le Dominateur [qui écrase] (Al Qahhar). Gagner ses faveurs, c’est appliquer sans fléchir ses justes sentences contre les ennemis de la Religion, et elles sont d’autant plus justes qu’elles sont terribles.

Anouar_BenmalekLe problème de la responsabilité morale de tout le petit peuple des Algériens sympathisants de l’islamisme est autrement plus délicat. «  Le boulanger, le chômeur, l’ouvrier, l’adolescent boutonneux, le voisin de palier avec lequel vous plaisantiez le matin avant d’aller au travail, toutes personnes se concevant comme bonnes et honnêtes, écrit Anouar Benmalek, se transformaient peu à peu, à leur insu peut-être, en loups capables de tuer. Ou, du moins, capable de contribuer à tuer, par la délation à la mosquée, le soutien moral et matériel aux « djihadistes », et la complaisante – et non moins criminelle – approbation quand la tête d’un voisin journaliste sera déposée devant le domicile de ses parents : « Ah, il l’avait bien cherché, ce mécréant, à se mettre tout le temps au travers des desseins des défenseurs de la vraie foi ! ». Je n’invente rien malheureusement, j’ai entendu à maintes reprises ce crachat verbal, sous cette forme ou sous une autre, au marché, à l’université, chez l’épicier…après le meurtre d’un écrivain, d’un intellectuel, d’un chanteur » (p. 16).

 

Naravas

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Bibliographie partielle :

  •  Aoudia Malek, Labat Séverine, Algérie 1988-2000 : autopsie d’une tragédie, [DVD-ROM], Ed. Compagnie des phares et balises, 2003.
  •  Benmalek Anouar, 2003, Chroniques de l’Algérie amère, Algérie 1985-2002, Paris, Ed. Pauvert.
  •  Khelladi Aïssa, Le Fis à l’assaut du pouvoir, Alger, Ed. Marsa, 2002, Première édition sous le titre Algérie, les islamistes à l’assaut du pouvoir, Ed. L’Harmattan, 1995
  •  Labat Séverine, Les islamistes algériens entre les urnes et le maquis, Paris, Ed. du Seuil, 1995
  •  Rachid Mimouni, 1992, De la barbarie en général et de l'intégrisme en particulier, Belfond-Le Pré aux clercs.
  •  Zerrouki Hassane, La nébuleuse islamiste en France et en Algérie, Paris, Ed. Editions 1, 2002
  •  Confluences Méditerranée n° 25, Printemps 1998, « La parole aux Algériens : Violence et politique en Algérie », Ed. L’Harmattan (en ligne)  

 

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Notes

(*) Voici le dernier texte de Saïd Mekbel, "Ce voleur, qui..." :
« Ce voleur qui, clans la nuit, rase les murs pour rentrer chez lui, c'est lui. Ce père qui recommande à ses enfants de ne-pas dire dehors le méchant métier qu'il fait, c'est lui. Ce mauvais citoyen qui traîne au palais de justice, attendant de passer devant les juges, c'est lui. Cet individu, pris dans une rafle de quartier et qu'un coup de crosse propulse au fond du camion, c'est lui. C'est lui qui, le matin, quitte sa maison sans être sûr d'arriver à son travail et lui qui quitte, le soir, son travail sans être sûr d'arriver à sa maison. Ce vagabond qui ne sait plus chez qui passer la nuit, c'est lui.
C'est lui qu'on menace dans les secrets d'un cabinet officiel,le témoin qui doit ravaler ce qu'il sait, ce citoyen nu et désemparé... Cet homme qui fait le voeu de ne pas mourir égorgé, c'est lui. C'est lui qui ne sait rien faire de ses mains, rien d'autres que ses petits écrits. Lui qui espère contre tout parce que, n'est-ce pas, les rosés poussent bien sur les tas de fumier. Lui qui est tout cela et qui est seulement journaliste. » (Saïd Mekbel)

(**) Les "Qui tue quistes" essayeront d'imposer une vision parcellaire de ces assassinats, en les considérant au cas par cas, en les extirpant de l'ensemble qui leur donne sens. Ils refuseront obstinément de les envisager comme des faits formant une série cohérente, répondant à un plan d'action établi et exécuté par les islamistes armés. Ils préféreront une vision atomiste, policière, sécuritaire, dont le résultat est de dissimuler les liens qui relient les cas entre eux, les liens qui relient les crimes à leurs motivations idéologiques, et enfin les liens entre les assassinats et leurs revendications par les groupes armés dans le contexte où ils étaient commis. Les raisons qui fondent cette vision atomiste transparaissent clairement quand ces mêmes "qui tue quistes" avancent des allégations fictives et improuvables à propos de chaque assassinat : pour eux, Katia Bengana serait un "crime passionnel", un tel est tué par la sécurité militaire, un troisième s'est suicidé, etc. Quand ils parlent des intellectuels assassinés, ils précisent souvent leur couleur politique et minimisent leur importance, comme pour souligner que les victimes étaient tuées à cause de leur "engagement dans une guerre" : ce qui rejoint l'argumentaire du FIS et des groupes armés. Et bien entendu, le résultat des courses, toujours selon cette vision, consiste à endosser  tous les assassinats aux services de l'armée algérienne en recourant à des théories du complot abracadabrantes (ça devient, à un moment donné, du Gérard de Villiers politique) et, comme par hasard, à blanchir complètement les islamistes (qu'ils qualifient d' "opposition armée") de leurs crimes odieux. On reviendra, dans un prochain post, sur cette vision très favorbale à l'ex-FIS. 

 

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15 août 2009

Quand le GIA exporte la guerre...

 
Quand le GIA exporte la guerre...
 

airbus     Le post qui va suivre est un extrait de la prochaine partie de mon Introducion à l'histoire de l'islamisme algérien. Il traite de façon résumée des tentatives du GIA, Groupe Islamique Armé, la plus radicale des organisations islamistes du maquis algérien, pour porter des coups à la France. Cette dernière  est considérée par l'idéologie islamiste comme "la mère de tous les vices".  L'objectif, selon la littérature du groupe, était de  déstabiliser l'Héxagone, afin qu'il cesse d'apporter son soutien à l'état algérien.  Le GIA  était alors commandé par l'émir Djamel Zitouni, alias Abou 'Abd Allah Amîne (octobre 1994-juillet 1996). Auparavant, sous l'émirat de Djaâfar al-Afghâni (septembre 1993 - février 1994), de son vrai nom Mourad Si Ahmed , un ultimatum (fixé au 31 décembre 1993) fut donné aux étrangers en général, et aux Français en particulier, pour quitter l'Algérie. Isoler cette dernière du reste du monde était le pari, partiellement réussi, que s'étaient donné les groupes armés...

« Si mon père et ses frères ont expulsé physiquement la France oppresseur de l’Algérie, moi, je me consacre avec mes frères, avec les armes de la foi, à la bannir intellectuellement et idéologiquement. A en finir avec ses partisans vénéneux. Cela, afin que l’Algérie redevienne maîtresse de la Méditerranée, dans la ligne de l’islam prêché par le Coran, la Sunna et la vie exemplaire des pieux ancêtres. »  ( Ali Benhadj, leader du Front Islamique du Salut, cité d’après Zerrouky, 2002, p. 138 )

 

Un Airbus pour la Tour Eiffel (décembre 1994)


tour_eiffel_vue_du_cielLe 24 décembre 1994, alors que les familles algériennes et étrangères rentraient passer Noël ou le réveillon en France, un avion d’Air France est pris en otage à l’aéroport d’Alger par un commando du GIA, conduit par Abdellah Yahya, évadé de la prison de Tazoult (Lambèse) et membre de la phalange Al Mowaqi’ouna bid dimae [Ceux qui signent avec le sang]. Quatre hommes vêtus de la tenue réglementaire des agents de sol d’Air Algérie prennent possession de l’appareil et ordonnent aux passagères de se voiler (la tête). Ils décident de donner une preuve de leur détermination aux autorités algériennes en exécutant, après un contrôle d’identité, deux passagers : un policier algérien et un ressortissant vietnamien, tués respectivement d’une balle dans la nuque et dans la tête.

Djamel_Zitouni__emir_du_GIA__octobre1994_juillet1996L’aéroport est bouclé par les services de sécurité, tous les vols sont annulés et de longues négociations sont engagées avec les ravisseurs. Ceux-ci demandent la libération de tous les prisonniers islamistes, dont Abdehak Layada, fondateur du GIA et les leaders du FIS, Ikhlef Cherati, Benhadj et Madani. Méziane Cherif, ministre de l’intérieur, parvient à faire libérer 69 passagers. Mais c’est à peu près tout. Les policiers amènent la mère du chef du commando pour le faire revenir à de meilleurs sentiments, ils amènent ensuite Abdelhak Layada en personne, sorti de la prison pour la circonstance. Rien n’y fait. Les ravisseurs campent sur leur position et l’Airbus est toujours immobilisé sur le sol de l’aéroport, le dimanche 25 décembre. Mais vers 21h30, les membres du GIA s’impatientent et abattent un employé de cuisine de l’ambassade de France, Yves Bonnet. Paris se met en colère et somme Alger de laisser l’avion décoller pour la France. A 3h du matin (26 déc.), l’Airbus atterrit à l’aéroport de Marseille. Après des négociations avec les pirates, vers 17h, le GIGN donne l’assaut devant les caméras de télévision. Réussite spectaculaire : les quatre ravisseurs sont éliminés et tous les passagers furent libérés sains et saufs. Plusieurs années plus tard, Omar Chikhi, émir fondateur du GIA encore en vie, révèle que l’avion devait exploser au-dessus de la Tour Eiffel et que si Yahya Rihane, dit Kronfel, qui devait participer à l’opération, était de la partie, le sort des passagers serait tout autre… l’idée de faire exploser sur une métropole occidentale un avion plein de voyageurs sera exécutée quelques années plus tard par les sbires de Ben Laden.

Suite à ce détournement, l’aéroport d’Alger fut classé comme « très dangereux » et les compagnies européennes annulèrent massivement leurs vols en destination de l’Algérie. Pendant plusieurs années, seule Air Algérie desservait le pays. Le personnel des représentations diplomatiques des pays européens est réduit au strict minimum.

Dans les maquis, on a suivi avec ferveur, minute après minute, le déroulement de la prise d’otage. On ne croyait pas à un tel dénouement, peu honorable pour les « moudjahidines ». En représailles à l’élimination de quatre de ses combattants, le 27 décembre Djamel Zitouni ordonne l’exécution de quatre pères blancs à Tizi-Ouzou, âgés pour la plupart entre 60 et 70 ans. Il s’agissait pour lui de continuer « la liquidation physique des croisés chrétiens » (Zerrouky, p. 175).


La guerre du GIA en France (été 1995)

Pendant l’été 1995, Djamel Zitouni décide de porter un gros coup contre le France, « mère de tous les vices » selon l’idéologie islamiste. Après l’assassinat du cheikh Saharaoui, une bombe artisanale explose le 25 juillet 1995 à la station RER « Saint Michel » [attentat du Rer Saint Michel, 25 juin 1995] en faisant 9 morts et 116 blessés. Les autorités françaises déclenchent une vaste opération anti-terroriste. Le 17 août, une autre bombe explose avenue de Friedland, faisant 17 blessés. L’attentat est revendiqué sur les ondes de RTL par un homme du GIA. Le 26 août, une bombe est désamorcée à temps sur la ligne de TGV Lyon-Paris. D’autres attentats se produisent le 3 et 4 septembre à Paris, le 7 septembre à Villeurbanne, devant une école juive, le 6 et 17 octobre à la station de métro « Maison Blanche » et dans le RER. Les enquêteurs suivent la piste d’Abdelkrim Denèche, arrêté en Suède (mais non extradé vers la France), de Yahya Rayhane, dit Kronfel, qui s’échappe vers l’Algérie, où il meurt dans le maquis et de Khaled Kalkal.

attentat_RerUn vaste réseau de soutien aux maquis algériens est découvert par les policiers. Boualam Bensaïd, coordinateur du réseau des poseurs de bombes, est interpellé à Paris le 1er novembre 1995, tandis que Rachid Ramda, financier du groupe, est interpellé à Londres. Le 4 mars 1997, est arrêté à Bruxelles, après une fusillade, Farid Mellouk. Le 29 septembre, Khaled Kelkal avait été abattu par un groupe du GIGN devant les caméras de télévision. Quelques voix de la communauté maghrébine, ne connaissant visiblement rien au dossier du GIA, avaient déploré cette chasse à l’homme en direct…Ces coups portés aux combattants islamistes permirent en tous les cas d’éviter d’autres attentats, qui étaient en préparation. Le groupe de Djamel Zitouni, tout-puissant en Algérie, eut à éprouver l’efficacité de la police française.

L’échec de ses deux opérations d’envergure (Airbus et guerre en France), et surtout les contestations internes et externes suscitées par ses purges sanglantes, fragilisèrent gravement la position de Djamel Zitouni. Le 16 juillet 1996, aux pieds des monts de L’Atlas, à Gueroua, il tombe dans une embuscade dressée par son ancien lieutenant Sid Ali Benhadjar. Il meurt avec ses acolytes (dont Abou Rahaïna, alias Farid Achi), criblé de balles.

Après moult tergiversations, c’est Antar Zouabri, petit frère d’Ali Zouabri (ancien élu du FIS et fondateur, rappelons-le, de l’un des premiers groupes armés, avant d’être abattu par l’armée) qui fut porté à la tête du GIA. Avec le petit frère Zouabri, l’islam politique algérien se précipite dans une longue horreur absolue.

Zouabri délaisse les purges internes et prescrit une politique de terreur et d’anéantissement en direction du pouvoir et des populations civiles. Répandre l’épouvante, exhiber le plus haut degré d’atrocité, aller le plus loin possible dans la tuerie, la destruction et le massacre furent ses principaux moyens d’action.

Naravas

Bibliographie partielle :

- Zerrouky Hassane, 2002, La nébuleuse islamiste en France et en Algérie,
  Paris, Editions 1.

 

Posté par Naravas à 02:15 - CONNAISSANCE DE L'ISLAMISME FONDAMENTALISTE - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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