angles de vue...

Point de vue "africain" sur des questions de la culture et de l'actualité. Petit journal des idées de l'auteur. Les rêves et l'imagination d'un homme qui a vu sourire les étoiles et qui s'est promis de sentir le parfum de toutes les matinées embaumées.

01 mai 2010

L'historien Mohammed Harbi et les islamistes

L'historien Mohammed Harbi et les islamistes

 

Mohammed_Harbi  Après celles de Mimouni, Saïd, Naïr, Allouache,  Sansal,  Laroui, etc., (exposées sur ce blog), voici les positions de Mohammed Harbi, historien qui n'est plus à présenter, sur l'islamisme (l'intégrisme musulman) et les islamistes. Les opinions de l'historien ont le mérite d'être claires. Avis aux sympathisants de gauche et aux Beurs tentés par le charme contestataire de Hassan El Banna.

L’islamisme comme réaction à la modernité

« La finalité de l’islamisme est explicitement politique. Il peut s’analyser comme une idéologie engendrée par le processus de modernisation et de sécularisation et non pas s’inscrire seulement dans une logique religieuse. » (p. 3)

« Si le langage religieux apparaît comme le principal véhicule de la contestation, les responsabilités en incombent aux élites modernes formées dans le sillage de la colonisation. » (p. 4)

« Et si l’on veut comprendre le développement du racisme anti-féminin chez les islamistes, il est moins nécessaire de se référer au Coran qu’à ce phénomène nouveau qu’est l’emploi des femmes. » (p. 4)

De la responsabilité de l’état national

Dans les pays islamistes, ni le haut, ni le bas de la société n’ont jamais connu la liberté. Les Etats méprisent le droit et érigent l’arbitraire en norme. La responsabilité des régimes en place est à cet égard écrasante » (p. 6)

beating5L’islamisme comme fascisme

« Evoquant le cas algérien assimilable par bien des aspects à ceux de l’Iran et du Soudan, Samir Naïr a qualifié à juste titre de « réaction de type autoritaire et néofasciste, « parce que s’appuyant sur la grande masse des déclassés et des sans-statut », il vise à un contrôle idéologique et surtout moral de la société », et à intimider ses adversaires par une intervention coercitive directe.» (p. 5)

« L’exemple de l’Iran est significatif de ce point de vue. L’Etat clérical prive les citoyens de toute possibilité de choix au nom d’une vérité qui se veut unique. Le spectre du despotisme hante à nouveau les esprits. » (p. 5)

Les musulmans de France et l'islamisme

« [suite du passage précédent] Gardons-nous cependant d’unifier arbitrairement les islamistes et d’en faire les acteurs d’un complot orchestré. Les sociétés sont diverses et l’islamisme n’a pas partout la même fonction. Par exemple, l’existence de l’islamisme en France renvoie à une crise identitaire d’une autre nature. Les citoyens français de confession musulmane ont à tort ou à raison le sentiment d’être exclus de la citoyenneté. A ce sentiment qui est récent, ils protestent en revendiquant une autre identité et une autre appartenance » (p. 5)

Des « chercheurs » sympathisants de l’intégrisme islamiste

Les_fr_res« [Les idéologues de l’islamisme], à la différence des grands réformateurs (Al Afghânî, Abduh) ne veulent aucun compromis avec le monde existant. Mais le refuge dans l’imaginaire conforté par une mythologie qui échappe encore à la pensée critique, l’utilisation tous azimut d’une idéologie sécuritaire leur tient lieu de programme. L’exhortation morale n’est pas un remède aux maux de la société. Pourtant, le parfum de l’encens semble embrumer le cerveau de certains chercheurs (cf. la critique de l’ouvrage d’Olivier Carré sur les Frères musulmans) » [on peut bien entendu rajouter à ces « chercheurs » qui épousent les idées de leur objet d’étude : François Burgat, Vincent Geisser et d’autres] (p. 5)

Du double langage des islamistes

« Mais leur démarche [des islamistes] procède aussi d’un souci tactique et utilise le double langage. […] Tout semble indiquer que les opposants islamistes reproduiront, demain, les méthodes qu’ils condamnent aujourd’hui. Leur silence sur les atrocités en Iran, au Pakistan et  au Soudan comme sur la persécution des bahaïs ne laisse planer ce sujet aucun doute sur le respect de l’autre. » (p. 6)

Du devoir de vérité

« Il arrive que le discours islamiste nous choque et nous indigne […], mais nous ne voulons ni l’ignorer, ni le censurer. Que tout le monde sache et que personne ne puisse dire un jour : « Je ne savais pas », « on déforme le visage de ma communauté » » (p. 6)

De la laïcité et de la séparation des sphères religieuse et politique

secularism« Que l’homme politique se fasse théologien ou le religieux homme politique, la démarche reste la même. Au bout du chemin, il y a le monopole de la vérité, l’oppression et la répression. Il n’est qu’une manière de rompre ce cercle vicieux, c’est la séparation de la sphère politique et de la sphère religieuse, l’acceptation du pluralisme et de la liberté inaliénable de l’individu. L’institution de la laïcité n’oblige pas les croyants à renoncer à leur foi, et fait des citoyens d’un même pays (musulmans, juifs, chrétiens…) des êtres égaux. Fermer la voie à cette éventualité, c’est mettre en danger l’existence de nombre de pays arabes et musulmans et les condamner à des déchirements et des luttes civiles (…) » (p. 7)

De la pauvreté d’esprit ou de la misère intellectuelle de l’islamisme

« L’islamisme n’est pas un. Mais les mouvements islamistes ont un trait commun : l’indigence de la pensée. Leur popularité tient moins au rayonnement de leurs idées qu’à la volonté des classes populaires d’abolir les conditions inhumaines qui leur sont faites. Loin de représenter un quelconque renouveau de la religion musulmane en tant que telle, l’islamisme exprime le désarroi des générations nouvelles, des étudiants et des marginaux qui désespèrent de l’avenir. Il reste un puissant facteur de déstabilisation mais rien n’indique qu’il est porteur d’un projet de société crédible. » (p. 7)

Mohammed_Harbi_2Où l’historien s’engage

« Autant nous pouvons dialoguer et lutter avec les croyants qui acceptent le principe de la liberté de croyance et combattent ceux qui ne le reconnaissent pas, en dénonçant, au premier lieu, les crimes commis aujourd’hui au nom de l’islam, autant nous nous opposerons à tous ceux qui, armés de l’épée de Dieu, rêvent de renouveler le despotisme et de régenter tous les détails de notre vie » (p. 7)
 

                           Extraits de Mohammed Harbi, L'islamisme dans tous ses états, Paris, Editions Arcantères, 1991.

 

Naravas

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29 avril 2010

Double rébellion poétique

Double rébellion poétique

 

Matoub_LounesJe n’ai jamais essayé de traduire un poème de Matoub Lounès parce que je considère qu’il est pratiquement intraduisible. Comment rendre en effet toutes ces nuances du langage agraire, ces métaphores ingénieuses et tout ce fond musical sur lequel elles se détachent ?
Aujourd’hui, je commets un péché en publiant quelque chose qui se rapproche d’une traduction. Je n’aurais sans doute pas le temps d’améliorer mon texte. A défaut de rendre le côté poétique de ses paroles et de sa musique, j’espère restituer un peu de leur sens originel.
 
Voici donc un texte où transparaît d’une manière éclatante l’engagement politique du poète kabyle. Pendant les années 1990, certains accusaient Matoub d’être naïf en politique, voire « manipulé ». Ils citaient volontiers ses anciens textes à connotations anti-arabes ou racistes. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que Matoub a évolué vers plus de perfection et d’ouverture, aussi bien dans son art que dans ses conceptions politiques. J’en veux pour preuve ce poème qui rejette explicitement la « double barbarie » : celle du régime qui a fait de l’Algérie « une terre inculte » et celle de l’intégrisme dont le cerveau « est étourdi par la faim ».

 

Les années qui se succèdent n'ont pas apporté de détente
Pour que s'attendrisse celui dont le cerveau est étourdi par la faim
Ce drapeau qu'on a conservé jalousement
Pour lequel tant de veuves ont sacrifié leurs maris
Nos yeux répugnent désormais à le voir
Le soleil de 1980 s'est implosé
Les villages [qui l'ont suscité] se sont tassés
A force de trahisons répétées
 
Nous n'accepterons pas d’être dupes
Dans ce qui n’a pour nous aucun intérêt
Ô vous qui avez fait du pays une terre inculte
Vous avez élevés [les intégristes] et veillé sur leur croissance
Lorsque nous avons cherché nos origines
Aujourd'hui, entre deux voies, l'espace est brouillé
Dans un chemin vaseux nous sommes nous coincés (?)
 
Ô vous qui portez des galons étoilés sur les épaules
Vous avez paralysé le cours du temps
Et enfanté des vipères
Si vous cherchiez des remèdes
Vous auriez porté attention à ceux que la santé a abandonné
Mais vous avez laissé le fléau [intégriste] se répandre et multiplier ses fruits
Jusqu’à les exporter vers des pays étrangers
 
Ô vous qui cautionnez l’inadmissible
Demain sera une réalité
Le pays se relèvera de sa fièvre
Même si le Rendez-vous [de rendre des comptes] vous épargne
Et le coup du miroir
Dites-moi si vous l'avez prévu celui-là
Le déshonneur se déversera [un jour]
Et détruira en série les bases que vous avez si bien construites.


Matoub Lounès

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17 avril 2010

Les produits naturels, le supermarché et le ministre

Les produits naturels, le supermarché
 
et le ministre
 

savon_d_alep

             Il est incroyable de voir combien les gens se défoncent le portefeuille au supermarché pour acheter des produits inefficaces, nocifs et souvent cancérigènes. Cela va des détergents aux insecticides en passant par les cosmétiques et toutes sortes « d'inventions miracles » présentées comme le bonheur du client. Je ne pourrai pas citer tous les scandales des laboratoires, je me contenterai d'évoquer le cas de la majorité des crèmes hydratantes dont on a découvert par la suite qu'elles contiennent des agents cancérigènes. Je ne peux m'empêcher de relier ces produits à l'aspect de certains visages de femmes inconnues que je rencontre dans la rue, femmes dont la peau me semble flétrie à force d'être surchargée de couches de je ne sais quoi... Comment peut-on avoir confiance à ce point en les laboratoires et en la grande distribution ?
 
Pourtant, il existe des produits alternatifs, naturels, inoffensifs, utilisés depuis des temps immémoriaux, qui coûtent moins chers de surcroît. Pourquoi les ministères, qui sont payés pour cela, qui affichent tous une attitude prétendument « bio », ne font pas de campagne pour faire connaître ces produits naturels et répondre aux besoins des consommateurs gouvernés, tout en préservant leur santé ? A cette question politique, il est difficile de trouver une réponse. La mienne est la même que celle du post précédent : les gouvernants ne sont pas là pour aider les gouvernés au détriment du capital... même quand il y va de la santé de tout le monde ! Il faut que les marques de détergents et de cosmétiques produisent, même si elles entament chaque jour la santé et le portefeuille de leurs client(e)s.
 
Je vais citer quelques produits naturels et vous demanderait à vous de compléter la liste, afin que les curieux puissent trouver ici des solutions alternatives :

- Le savon d'Alep : fabriqué sur la base de l'huile d'olive et de l'huile de laurier, il a un aspect rugueux, il ne sent pas la "parfumerie" bien qu'il ait une odeur caractéristique. Brun à l'extérieur et vert à l'intérieur, il porte un cachet en arabe et surtout, test majeur, il flotte dans la baignoire !
Parmi ses bienfaits, il aide à lutter contre la sécheresse de la peau, il constitue un excellent remède contre les pellicules et les problèmes de la peau (psoriasis, mycoses, etc.). Hautement recommandé pour les peaux sensibles.

- Le borax ou l'acide borique : peut remplacer avantageusement différents insecticides en beaucoup plus efficace et en pas nocif du tout, à condition d'être bien utilisé. Il sert aussi de fongisside, certains le mettent dans leurs chaussures pour éviter les mauvaises odeurs. Produit naturel, il est vendu en poudre blanche pour un prix dérisoire. (à ne pas laisser bien sûr à la portée des enfants).

pierre_d_argent_ou_d_argile- La pierre d'argile (dite aussi pierre blanche ou pierre d'argent) : mélange de différents savons à l'efficacité remarquable. Naturel et biodégradable, il est idéal pour les tâches tenaces dans la cuisine ou la salle de bain. C'est un produit magique (je n'exagère pas) pour les plaques en vitrocéramique, des cuisinières qu'il nettoie et protège : il suffit d'imbiber une éponge, de la passer sur la pierre jusqu'à ce que ça mousse, et de l'appliquer sur la tâche en frottant un peu. Plus besoin de l’abrasif. Seule précaution : attention aux surfaces fragiles, la peinture peut s'enlever, la mousse de la pierre est puissante.

Si vous connaissez d'autres produits naturels, faites-nous partager votre expérience ;-)

Voilà. J'ai l'air d'avoir fait de la publicité cette fois, mais c'est en fait de l’anti-publicité.

 

Naravas

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14 avril 2010

« Assassinats » mystérieux de mendiants sur les Champs Elysées

« Assassinats » mystérieux de mendiants
 
sur les Champs Elysées

 

sdfLes restaurateurs parisiens, particulièrement ceux de « la plus célèbre avenue du monde », donnent depuis plusieurs années une consigne étrange à leurs employés. A la fin du service, le chef charge ces derniers de rassembler la nourriture invendue dans des sacs en nylon et de l'arroser... d'eau de Javel (ou d'un produit équivalent). Cette pratique, fréquente au sein des chaînes de restauration et de restauration rapide, vise, intentionnellement cela va sans dire, à empêcher les mendiants qui fouillent après minuit dans les poubelles de manger la nourriture non servie. Le principe est simple : on détruit ce qui n'est pas échangé contre de la monnaie sonnante et trébuchante.

Les raisons de santé qui pourraient être invoquées pour expliquer ce comportement ne sont pas satisfaisantes. Le mendiant, s'il n'était pas empêché par le chlore, aurait mangé à minuit ce que le client a mangé à 23h30. La nourriture ne se détériore pas en l'espace d'une demie heure. Certains clients, d'ailleurs, ne mangent pas sur place, préférant emporter avec eux leurs plats ou leurs sandwichs. De plus, la responsabilité juridique du restaurateur n'est pas engagée. Dans tous les cas, le mendiant mangera à peu près tout ce qu'il trouvera de "comestible" au fond de sa poubelle, quelque soit son état et quelque soit la conduite du restaurateur. Au contraire, mettre du chlore s’apparente à une tentative d’empoisonnement…
 
La seule explication qui me semble valable est celle d'un capitalisme honteux qui s'assume : « tu ne payes pas, tu ne manges pas. Tu risques de mourir ? Eh bien meurt, ta vie ne rapporte pas de l'argent, elle n'est pas utile au capital. » Et, effectivement, les mendiants meurent, tandis que des tonnes de nourriture chlorées sont jetées dans les ordures.
champs_elyseesJ'ai vécu dans une société traditionnelle où j'ai connu des chasseurs. Ces derniers donnaient plus de chance à leur gibier « non humain » que les restaurateurs aux mendiants « humains ». Non seulement ils lui laissaient une chance de s'en sortir, mais ces paysans qui vivaient en harmonie avec la nature, laissaient toujours une petite partie de leur récolte pour, disaient-ils, « nourrir les animaux » (par exemple, une branche de vigne pleine de raisins laissée exprès pour les oiseaux).
 
Une question éthique pour le pays des droits de l'homme : doit-on sous prétexte de pauvreté « assassiner » des mendiants ou les laisser mourir de faim, après les avoir laissés mourir de froid ?

 

Naravas

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09 avril 2010

Le parfum de l'existence divine (Chidyaq)

Le parfum de l'existence divine
 
Selon Chidyaq

 calligraphie_arabe_3Voici l’un des textes les plus saisissants qu’il m’est donné de savourer ces dernières semaines. Il est signé par l’une des plus belles plumes de la littérature arabe du XIXe siècle, le majestueux Fâris [Al] Chidyaq, critique impitoyable de la « bien-pensance » de son époque. Poète et auteur d’un roman insolite racontant les aventures de son héros Faryaq (contraction du nom de l’auteur),  Chidyaq (1804-1887) vécut au Liban, en Europe puis auprès du sultan d’Istanbul, où il connut une gloire et une reconnaissance méritées. Né chrétien maronite, il se convertit à l’islam vers la fin de sa vie. Penseur éclairé et véritable artisan d’une Renaissance littéraire, son œuvre fut bien sûr oubliée, comme le fut celle de Boutrous Boustâni et autres Nassîf al Yazidji. Un autre type de littérature allait saturer le monde islamique, celle qui a son origine dans les misérables écrits de Hassane El Banna et autres Mawdudi. Mais cela n’empêchera pas, de temps en temps, le lecteur curieux de tomber sur un morceau de dessert miellé comme le suivant :

 

Chidyaq_Faris« Je n’hésite pas à dire que la femme est encore le parfum de l’existence divine, car l’homme ne regarde jamais une belle sans louer Celui qui l’a créé telle. Parlez des femmes et votre langue deviendra plus agile ; agissez pour elles et vous verrez plus véloces vos pieds. En leur nom sont vaillamment supportés les pires fâcheux, et entreprises légèrement les pires corvées. Le difficile devient facile, le fiel hydromel et le mal aisé à endurer. On voit pour leur plaire le grand se faire humble, les trésors se dilapider, et l’objet d’une vigilance à tout instant se disperser soudain à tout vent. Sans elles, le lot de bonheur qui vous échoit est privation, la victoire est défaite, le bien-être un malaise de chaque instant ; sans elles, le boute-en-train est un ermite, le rassasié un affamé, l’ivre de boisson un asséché perpétuel, le dormeur un insomniaque, et le bien portant un infirme. Sans elles, le plus mûrs des cédrats a l’amertume de l’Enfer, et le nectar le goût de la sanie » (Fâris Chidyaq, La Jambe sur la jambe, Paris, Editions Phébus, 1991, p. 38)

 

Je vous laisse deviner, vous, lectrice/eur assidu(e)s de ce blog, le nom du traducteur…

Naravas

PS/
hydromel : boisson faite d’eau et de miel
cédrat : fruit du cédratier, une espèce de citronnier.
boute-en-train : Personne qui sait amuser, qui a le don d’animer un groupe, une assemblée.
sanie : mélange de pus et de sang.


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30 mars 2010

Edward Saïd et les islamistes : les conclusions de François Burgat

Edward Saïd et les islamistes
 
Les conclusions de François Burgat


Burgat_francois              Je livre ici le contenu d’une discussion que j’ai eue avec un ami sur un article de François Burgat intitulé « Trente ans après l’Orientalisme : Docteur Edouard, Monsieur Saïd et « la double expulsion » », paru dans Review of Middle East Studies de l’été 2009. L’article en question reproche à Saïd d’avoir observé un silence critique envers les islamistes palestiniens en particulier et arabes en général. Il les aurait même stigmatisés dans un passage de sa biographie. Je résume les arguments de l’auteur, que je vais ensuite discuter.


Résumé  

Malgré son immense talent employé à déconstruire les mécanismes des dominations coloniales, Saïd n’a pas osé pousser sa logique jusqu’à « légitimer » ses adversaires politiques, les islamistes. Il est resté de fait un appui pour le discours dominant sur cette mouvance.
 
1)     Saïd a été plus lucide dans la première partie de sa vie, quand il était dominé (membre ancien de l’élite arabe/palestinienne) que quand il est devenu dominant (membre récent de l’élite arabe « laïque » dominante face aux islamistes)

2) Son incapacité à penser rationnellement la montée de ses adversaires islamistes l’a conduit à un silence coupable, qui s’est vraisemblablement traduit par un affaiblissement du soutien occidental à la cause palestinienne et par des politiques européennes et américaines plus agressives envers elle.

3)     Saïd s’est refusé à « légitimer » le courant de l’islam politique, malgré sa popularité (idée suggérée : manque de tolérance envers ses adversaires). 

4)     Dans sa biographie, Saïd présente  l’islamisme comme un « mal » qui menace sa famille « d’invasion » : cf. l’interprétation de l’incident de l’école de Maadi.

5)     Saïd cautionnait par son silence l’idée dune « invasion islamique » de l’Algérie.

6)     Saïd décrit l’islamisme dans le seul vocabulaire de la stigmatisation. Il n’arrivait pas à reconnaître et à accepter l’altérité que constitue pour lui cet adversaire politique.

7)      Comparaison : Après Foucault, Bourdieu a fait un pas vers la reconnaissance de « l’autre » islamiste que Saïd n’a pas osé faire.
 

Edward_Said_5_Discussion
 
Contrairement à mon habitude, je vais commencer par signaler quelques erreurs de français dans l’article : « l’un de ceux qui ont déconstruit » et non « qui a déconstruit » (p. 1) ; « explicité le plus efficacement les ressorts idéologiques et les mécanismes de l’idéologie » [redondance de « idéologie »] (p.1); « en tant qu’élite dominée (…), il a produit » [Saïd ne peut pas être une élite, il est peut-être membre d’une élite.] ; Le titre de sa biographie en français n’est pas A contre-courant comme le signale la note 7 (p. 5) mais A contre-voie : mémoires (Ed. Le Serpent à Plumes).

Toute la magie de l’article repose sur la façon de situer « le discours unilatéral dominant ». Comme on sait, chacun situe ce discours dominant chez ses adversaires pour bénéficier de la prime intellectuelle d’être un « contestataire ». En réalité, dans le jeu brouillé du champ intellectuel actuel, personne ne sait où se trouve vraiment ce discours dominant.

L’article reproche à Saïd d’avoir été critique envers les « islamistes » ou d’avoir observé une espèce de silence critique envers cette mouvance. Un intellectuel doit-il être critique seulement envers les pouvoirs, coloniaux ou indépendants, et s’abstenir de critiquer tout ce qui est sanctifié par une majorité démocratique ? Doit-on se délester de l’esprit critique dés que la cible n’est pas « l’Occident » ou les Etats-Unis ?

L’exemple de Fanon est à méditer de ce point de vue : après avoir soutenu les révolutions africaines, il s’est mise à les critiquer durement après quelques mois d’indépendance.

Le silence de Saïd sur l’islamisme a été au contraire d’une extrême sagesse dans le sens où il illustre la position du double rejet : rejet des « islamistes » et rejet de la propagande américaine. Doit-on forcément choisir, quand les choix existants sont également faux et dangereux ?

L’analyse sociologique sur laquelle repose l’argument 1 est approximative. Quant Saïd avait produit son extraordinaire critique de l’orientalisme, il était professeur à Columbia, position dominante si l’en est dans la société américaine. Sa prétendue incapacité à penser rationnellement l’islamisme n’est pas démontrée. Si l’on en juge par l’interprétation extrapolée que donne Burgat de l’incident de l’école de Maadi (cf. extrait plus bas), elle ne dispose d’aucun fondement solide : les mots « occupation » et « invasion » sont de Burgat, non de Saïd. Lui se contente d’évoquer, dans un genre qui s’y prête beaucoup et sous un registre littéraire, une deuxième expulsion de la même école, à trente ans de distance. Un silence est-il l’équivalent d’une incapacité à penser rationnellement un phénomène ?

L’argument 5 est totalement fantaisiste et la « stigmatisation », qui n’est pas démontrée, peut être une manière de rejeter une critique qui ne convient pas à Burgat.

Quant au reproche passe-partout comme quoi Saïd a du mal à penser « l’Autre », son adversaire islamiste, je crois qu’il s’agit là d’une projection de Burgat. Pour l’auteur de l’Orientalisme, comme pour les intellectuels arabes que Burgat stigmatise sous l’étiquette de « laïques » (sous-entendus : « occidentalisés » parce que non islamistes) l’islamisme ne constitue pas une altérité. Ils connaissent intimement ses manifestations, claires ou diffuses, pour les avoir vécues quotidiennement au sein de leur société. L’islamisme ne constitue une altérité fascinante que pour Burgat lui-même !

Enfin, l’anecdote sur Bourdieu est très intéressante. En revanche, on ne voit pas pourquoi Bourdieu serait un exemple à suivre (argument d’autorité), quand on sait surtout que ce sociologue, qui s’est illustré par une connaissance profonde de la Kabylie conjuguée à une méconnaissance exemplaire de l’islam, s’est engagé dans le bourbier de la guérilla islamiste algérienne sur la foi d’un livre dont on a mis en doute l’authenticité (La sale guerre de Habib Souaïdia), et sous l’influence d’une élite algérienne appartenant à un parti (le Front des Forces Socialistes) dont les positions sur la crise algérienne et l’islamisme sont connues et arrêtées.


Conclusion

Burgat reproche à Saïd, comme il l’avait fait pour Bourdieu avec plus de succès, de ne pas partager son parti pris en faveur de l’islamisme (politique). Or, si Saïd s’est montré réservé, c’est parce qu’il  connaît l’islamisme « de l’intérieur » de la société arabe. Il sait que l'islamisme est une idéologie récente qui n'exprime pas la quintessence de l'islam, comme le prétend Burgat. Comment peut-on dés lors reprocher à un critique inégalé des conceptions biaisées de l'islam de se montrer sévère envers l'islamisme, qui est lui-même un travestissement politique moderne de l'islam ? Au contraire, Saïd, tout en restant fidèle à lui-même, était  parfaitement dans son rôle . 

Pour les intellectuels arabes dont on peine à prendre en compte les positions intellectuelles et politiques, la critique de l’islamisme (islam politique) est une œuvre de salut public. La question de sa légitimité comme force politique dépend beaucoup des contextes nationaux où il intervient. La Palestine n’est pas l’Algérie, qui n’est pas la Turquie. On ne peut pas tout « légitimer » partout ou tout rejeter. Si ce dernier pays a réussi à « digérer » l’islamisme, c’est grâce à sa très forte culture kémaliste. La Turquie, grâce aux idées fortes de son fondateur, a réussi l’exploit de démocratiser et de « laïciser » l’islamisme (Erdogan s’est dit lui-même « laïque »), tandis que dans les pays arabes, l’islamisme a réussi à « islamiser » (dans le sens idéologique de l’islamisme et non de l’islam) les bribes de démocratie naissante. Ce qui me semble sûr, c’est que n’importe quel mouvement qui porte atteinte massivement et profondément aux droits de l’homme ne peut pas, quelque soit sa popularité, prétendre à la légitimité.

Naravas

Islamisme : islam politique promu par des groupes divers dans le but d'instaurer un "Califat", une "République islamique" ou une théocratie. 
____________________
 
 

Extraits :

« …si les opinions publiques européenne et américaine, notamment de gauche, tout comme les acteurs étatiques arabes d’ailleurs, ont éprouvé une telle difficulté à soutenir ou seulement reconnaître un gouvernement palestinien aussi légalement élu, et si enfin la capacité israélienne de criminalisation de la résistance palestinienne a pu regagner les sommets qu’elle avait atteints lors des premières actions armées de l’OLP et faire adopter par « la communauté internationale » une longue série de manœuvres pernicieuses pour l’affaiblir ou le remplacer, cela n’est peut-être pas étranger au fait que, pas plus que ses homologues « arabes laïques », Saïd n’a su ou voulu « construire » intellectuellement, rationnellement, la gestation de la génération de ses challengers/successeurs « islamistes ». »

« Dans cet « Out of place : a memoir », Saïd livre certaines des clefs intimes de cette difficulté, banale, à surmonter lui-même l’obstacle de l’essentialisation de l’ « autre » et les pièges de l’altérité. »

« Pas plus que les autres membres de la génération des « nationalistes arabes laïques », Saïd n’a contribué en effet à éclairer l’opinion occidentale sur la profondeur de l’ancrage social des courants islamistes, leur plasticité, l’importance de leurs dynamiques internes et, dès lors, à accepter les raisons pour lesquelles ils font ou ils vont inéluctablement faire partie des scènes politiques légitimes. »


Incident de l’école de Maadi :
« Accusé d’avoir, au sein de l’entreprise de son père, contrevenu à la réglementation du commerce extérieur, Saïd avait dû quitter l’Egypte au début du règne nassériste. Lorsqu’il y revient pour la première fois, en 1989, l’un de ses premiers pèlerinages le conduit dans la banlieue cairote de Maadi, devant l’école britannique dont il avait été expulsé par le colonisateur. Ce vendredi, l’école est fermée mais Saïd obtient du gardien qu’il le laisse brièvement entrer. Au cours de sa visite survient toutefois la directrice qui le prie fermement de quitter les lieux. Il se trouve qu’elle porte « une robe et un voile islamiques » : « Le très britannique Eton d’Egypte était devenu une sorte de sanctuaire islamique privilégié », analyse Saïd « duquel, trente huit ans plus tard, j’étais à nouveau chassé » (p. 314). L’occupation britannique de sa terre d’enfance n’a pris fin que pour laisser place à quelque chose qui y ressemble, une autre occupation, « islamique » celle-là. »



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26 janvier 2010

Abdelkader le Magnifique (1808-1883)

Abdelkader le Magnifique

 
Ghris, Sud de Mascara, 1832

L_emir_Abdelkader_4 
               C’était l’année des sauterelles. Les habitants allumaient de grands feux pour disperser par la fumée les insectes jaunes qui avaient apporté avec eux la mort et la dévastation. Pendant des semaines, des tourbillons de fumée obscurcissaient le paysage et l’atmosphère était troublée par les inhalations noires qui s’en dégageaient. Pourtant, cette nuit là ne ressemblait pas aux autres. Aux abords de oued Hammam, le ciel consentit à arracher la terre et ses hommes à une canicule qui a trop longtemps duré. Des pluies torrentielles lavèrent la plaine aride, faisant déborder les eaux de leurs cours naturels. A l’aube, profitant de l’accalmie observée par les flots, les campagnes de Ghris et de ses environs commencèrent à déverser leur marée humaine vers la seule mosquée de la région, où le vieux cheikh Mahieddine avait convoqué une large assemblée des tribus de l’Ouest. C’était pour leur annoncer sa renonciation au commandement du jihad contre l’ennemi colonial français. Abasourdis, les chefs de tribus ne comprenaient guère la décision du vieillard.

« - je connais le poids de la responsabilité et le prix de la confiance. Nous avons mené un combat loyal pour cette terre (…) La lutte va exiger de nouveau du sang et je ne suis plus capable de l’endiguer. L’âge me trahit. Cependant, je place devant vous le fils de Zohra, Abdelkader, et, si vous le voulez, je lui confie le commandement de l’Ouest » (p. 82)

Les yeux se tournèrent vers le timide jeune homme de 25 ans assis en face de lui, dont les yeux brillaient de foi et d’intelligence et dont l’esprit était imprégné par de mystérieux commentaires du Coran. Il avait montré une pugnacité remarquable au combat lors des dernières batailles. Proclamé Commandeur des Croyants, le jeune Abdelkader sentit déjà le poids de la responsabilité peser sur ses épaules.

Abdelkader« Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux. Que sa bénédiction soit sur notre Maître Mohammed, le sceau des Prophètes. 

Aux cheikhs, aux Ulémas, et à vous, hommes des tribus, en particulier les cavaliers armés du sabre, aux notables, aux commerçants, aux hommes du savoir : le salut soit sur vous, qu’Allah vous réconcilie, qu’Il guide vos pas, qu’Il vous assure le succès et qu’Il conduise à bonnes fins toutes vos entreprises !

Les populations de Mascara et de Ghris, à l’est et à l’ouest, leurs voisins et alliés, le Béni Chougrane, Abbas, Bordjia, et Yaacoubia, Les Béni Ameur, les Béni Mouhajer et autres dont les noms n’ont pas été écartés, se sont mis d’accord pour me reconnaître comme leur émir ; ils ont promis de m’écouter et de m’obéir pour le meilleur et pour le pire, de vouer leur personne, leurs enfants et leurs biens à l’exaltation de la parole de Dieu. J’ai accepté leur allégeance et leur obéissance comme j’ai accepté cette charge sans l’avoir désirée, avec l’espoir qu’elle permettra aux musulmans de s’entendre, d’effacer les discordes et les querelles, d’assurer la sécurité des routes (…) et de protéger le pays de l’étranger qui a envahi nos terres et projette de nous asservir. (…)

Je vous invite donc de vous joindre à nous. Faites allégeance et manifestez votre obéissance. Que Dieu vous unisse et vous guide dans cette vie et dans l’autre. (...)

Rédigé sur ordre du défenseur de la religion, sultan et émir des croyants, Abdelkader fils de Mahiéddine, que Dieu assure sa puissance et lui livre la victoire, amîn !

En date du 3 rajeb 1248 correspondant au 27 novembre 1832. » (Cité pp. 83-84)

La_prise_de_Constantine_1837_par_Horace_VernetL’émir n’a pas empêché la machine de guerre coloniale d’envahir les terres de ses ancêtres. D’autres se sont chargés, plus d’un siècle après son avènement, de mettre dans ses rouages les grains de sable qui la feront s’effondrer. Mais on admire cette constance du combattant devant un adversaire surpuissant. Quinze années durant, le sultan n’a pas cessé de sillonner le pays en catalysant ses énergies contre l’ennemi colonial. Ses combats et ses initiatives ont dessiné les moindres recoins de l’Algérie. Il combattu en Kabylie, dressé des ateliers et des usines à Méliana, établi une capitale à Takdemt, pris contact avec les Italiens et les Anglais pour développer une industrie de poudre et de canons, imposé l’état et l’impôt contre les féodalités et les marabouts mystificateurs, etc.

Tout cela, Waciny Laredj le restitue avec brio. Les péripéties de son récit nous transportent dans le Maghreb précolonial, au cœur d’une société éprise de chevalerie et de superstition qui a vu son espace traversé par une légende vivante. Celle d’un homme à la barbe fournie, aux traits fins, amenuisés par la méditation et la guerre contre un envahisseur surarmé et arrogant.
 
Pourtant, le livre publié en arabe aux éditions El Fadha’ al Hour, première biographie romancée de l’émir Abdelkader, premier grand roman historique de la littérature algérienne d’expression arabe, est passé presque inaperçu en Algérie. Il a fallu le talent de Marcel Bois, son traducteur français, pour que Le livre de l’émir soit reconnu à sa juste valeur.
 
Un grand récit réaliste

                  Waciny_Laredj___Le_livre_de_l_emirEntre Mascara et Tanger, depuis la tribu des Gharraba jusqu’au territoire marocain des Béni Iznassen, des cavaliers hauts en couleur se déplacent avec femmes, enfants et chameaux. La charge qui écrase les bêtes, la difficulté du chemin, l’imprévisibilité de l’ennemi et les caprices du climat alourdissaient l’avancée des combattants. Surgissant d’un paysage semi-désertique, se faufilant entre les ravins et les contreforts, ayant parfois pour seule nourriture des racines de plantes bouillies dans l’eau, les chevaliers de l’émir comptaient sur la hauteur du relief, la rapidité de leurs montures et leur connaissance des lieux.
Des scènes d’un incomparable réalisme truffent le récit de Laredj. C'est une ville, la smala, transportée à dos de bêtes et organisée selon un schémas de cercles concentriques soufi, invention de l'esprit mystique de son chef dont la tente occupe le centre. C'est un résistant qui transporte avec lui une population, un matériel de guerre, de la nourriture pour les chevaux et les hommes, mais aussi  tout un matériel spirituel constitué de près de 500 livres. C’est Si Qadour Ben ‘Allal, l’un des plus vaillants lieutenants de l’émir, pris dans le piège que lui tendit le général Lamorcière, qui trouve en lui l’énergie du désespoir pour forcer la barrière de feu de l’envahisseur, emportant dans sa mort un haut gradé de l’armée d’occupation. C’est « l’enfumade » des habitants du Dahra par le général criminel Le Pellissier, qui mit le feu à l’entrée d’une grotte où la peur a rassemblé quelque 2000 habitants. C’est l’histoire de l’incroyable trahison de Moulay Abderrahmane (sultan du Maroc) et de son fils El ‘Agoun (l’Idiot), qui commandita une tentative d’assassinat de l’émir. C’est l’émir Abdelkader, cerné par 50 000 soldats marocains, et confronté à une impressionnante armée française, qui arrive à vaincre la première avec ses 1000 cavaliers et à passer entre les doigts de la seconde. Expérience unique dans l'Histoire, au double point de vue militaire et spirituel...
 
Mais ce n’est pas tout. Cet intrépide guerrier est un homme de paix et de quiétude spirituelle. Le peu de temps que lui laissaient les nécessités de la stratégie et de la survie et le bruit des armes, il le consacrait à la philosophie et à la théologie. On le voit lire la Moqadima entre deux batailles et se poser des questions sur le destin d’Abou Hayane Attawhidî.

Al_Muqaddima___Ibn_Khaldun« Quand l’émir se dirigea vers la bibliothèque de son père, l’humidité montant de l’oued Hammam tout proche avait envahi les lieux, et le vent du désert qui dessèche les lèvres et la langue avait enfin cessé. Le soleil descendait peu à peu sur la pleine de Ghris (…). Abdelkader étendait la main vers la Muqaddima d’Ibn Khadoun. Sur les pages de l’ouvrage, il avait inscrit de nombreuses observations. Le livre lui avait été apporté du Maroc par un bouquiniste inconnu, qu’il avait vu entrer dans sa tente à l’heure de la sieste ; l’homme l’avait déposé sur ses genoux en lui répétant : « Lis-le, tu me remercieras, ou bien maudis-moi, si tu n’y trouves pas de quoi te désaltérer. » Puis il était parti, sans même demander son dû. » (p. 69) 


De Toulon à Amboise

 Emir_Abdelkader_2Après avoir pris la mesure de la situation historique où il se trouvait (lassitude des tribus, surpuissance de l’adversaire, trahison du sultan marocain, etc.), l’émir s’est rendu à Lamoricière et a décrété son rôle terminé en Algérie. Après son emprisonnement à Toulon, il fut transféré au château d’Amboise. C’est alors que s’est déchaînée contre lui une propagande coloniale qui le présentait comme un guerrier inique et féroce, appelant à la condamnation du barbare fanatique. En peu de temps, grâce à sa possibilité de recevoir des invités et de « tenir salon », il est arrivé à retourner l’opinion. Certains témoignages montrent des hommes passer de la détestation profonde à l’admiration sans limites. Des patrons de presse se mettaient en pleurs devant l’aura incroyable que dégageait le saint homme. Tous ceux qui l’ont approché en sortent bouleversés. Il est dans une posture intellectuelle inconnue de notre civilisation, disait en substance l’un des témoins.

 
Abdelkader le Saint, Abdelkader l’insaisissable 

statue_d_Abdelkader_a_Alger          Après l’indépendance de l’Algérie, le pouvoir, confronté à la tâche d’édifier un état, a mobilisé les symboles historiques. La figure de l’émir, résistant par excellence à la pénétration française, a naturellement été sollicitée. (1) Son tombeau est rapatrié de Damas, bien que l’émir avait émis le désir de reposer auprès de son Maître Ibn ‘Arabi, qu’il a contribué à faire connaître.
Pourtant, la personnalité complexe de l’émir s’est avérée rétive à toute récupération politique ou symbolique. Voici quelques facettes de cette tentative de récupération loupée :
 
L’émir Abdelkader, un « arabo-musulman » ? Pas selon la définition idéologique qu’en donne le système algérien. Bien qu’originaire de l’Ouest algérien, le saint homme destiné à présider aux destinées locales de la Qadiriyya se réclamait de la tribu berbère des Béni Ifrène. Certains témoignages affirment que ses yeux étaient bleus, « défaut » que la peinture nationaliste algérienne s’est vite empressée de corriger en dotant ses portraits d’attributs censés être plus « algériens ». Les yeux bleus étaient considérés en effet comme une particularité physique du « roumi » (le Français ou l’Européen).
 
Emir_Abdelkader_selon_l_ideologie_officielleL’émir Abdelkader, un guerrier infatigable ? C’est sur ce point que se rejoignent les deux propagandes nationales et coloniales, la première évaluant positivement ce que la seconde évaluait négativement. On tombait d’accord cependant sur la définition exclusivement militaire de l’émir, sur ses vertus guerrières et sa pugnacité au combat. Bien entendu, un tel portrait, limité à la première période de sa vie, est fait pour rejeter les autres aspects gênants de sa personnalité, à savoir son caractère de « saint » (dangereux pour le pouvoir colonial à cause de son charisme légendaire, gênant pour le pouvoir algérien dont l’islam d’état est hérité du rigorisme badissien), son activité spirituelle, son soufisme, son érudition, sa poésie, son amour des chevaux, son indéfectible amitié pour les Français (oui !), son sens des affaires et de la diplomatie (c’est aussi un business man !), sa franc-maçonnerie, son mysticisme, sa philosophie, etc.
L’iconographie du personnage est essentiellement tardive et remonte à son séjour en France, puis à Damas. Il s’ensuit qu’on a très peu de représentations qui le montrent dans sa période militaire, pendant qu’il était encore au commandement de ses troupes. Pire, les portraits dont on dispose sont pris dans des situations officielles, où l’émir tenait à exhiber les multiples médailles et distinctions françaises qu’il a reçues en les portant sur son épaule gauche. Or, ce qui était une fierté pour lui, était un signe infamant pour le pouvoir et le nationalisme algériens : les décorations rappelaient à l’imaginaire collectif plutôt les harkis qui avaient choisi le camp de la France contre leurs frères. Est-il seulement pensable de représenter le plus grand résistant du pays et le fondateur de l’état moderne algérien avec des signes de harki ? On a donc tout bonnement censuré ses portraits qui circulaient en Algérie, pour ne garder qu’un émir fictif, monté sur un cheval noir en brandissant une épée menaçante : figure conventionnelle et légitime qui trône encore aujourd’hui sur une place de l’Alger centre.
 
Ibn_ArabiL’émir Abdelkader, un « musulman »… Bien évidemment ! C’est à ce titre qu’il a été élu Commandeur des Croyants pour combattre les invasions infidèles sur les terres d’islam. Mais un musulman qui s’est incroyablement éloigné du Dogme sunnite. Sa référence n’est pas Ibn Hanbal ou l’imâm Mâlik. Il est parti loin, suivant sur les cimes de la méditation son parangon spirituel, le cheikh al Akbar, Ibn ‘Arabi. L’issue de sa réflexion débouche vers une religion universelle (2) où islam, judaïsme, christianisme et mazdéisme ne sont que différentes portes d’entrée vers la connaissance de l’Etre suprême, possesseur de tous les êtres. Selon lui, l’unicité de Dieu interdisait de faire une distinction entre les croyants. Son islam est d’un côté proche de celui du maraboutisme des masses populaires (il était destiné à la direction de la Qadirriyya) et de celui des hommes d’élection, les Maîtres soufis qui excellent dans l’expérience intérieure et la méditation personnelle. Le livre des haltes, traduit en français, restera un chef-d’œuvre de cet islam singulier.
Or, l’islam officiel algérien, directement sorti des esprits étriqués du Moyen Age, a pour référence le rigorisme d’Abdelhamid ibn Bâdis, un intégriste puritain et un censeur de mœurs (promu réformateur) qui s’est insurgé contre la musique. Cet abandon de l’islam d’Abdelkader, l’Algérie en fera les frais plus d’un siècle plus tard…
 franc_maconnerie
Abdelkader, franc-maçon ? C’est sans doute l’aspect qui a le plus scandalisé le nationalisme algérien. Les historiens nationalistes ont prétendu que les documents exhibés pour étayer cette thèse étaient des faux. Or, des travaux universitaires ont bel et bien confirmé l’adhésion de l’émir au mouvement franc-maçon de son époque, qu’il vivait comme un accroissement d’universalité. Les dénégations des nationalistes venaient finalement du choc entre l’image d’Epinal qu’ils se sont faite d’un héros national et celle de la réalité historique.
 
Emir_Abdelkader___Le_livre_des_haltesAbdelkader, un ennemi de l’Occident ? Encore un aspect qui déroutera, surtout nos islamistes modernes. Bien qu’opposant farouche à la pénétration coloniale de son pays, l’émir est un…fervent admirateur de la France ! Il s’est montré curieux sur l’histoire de ce pays et surtout épris de ses techniques, qu’il essayait d’apprivoiser. Son grand projet était de spiritualiser l’Europe et de matérialiser (doter de techniques modernes) l’Orient. Quand il était à Bursa, il menait des expérimentations sur ses terres avec des ingénieurs français. En arrivant en Orient, il défendit âprement le projet du canal de Suez en prêtant main forte à Ferdinand de Lesseps dans la bataille idéologique qui a précédé sa grande réalisation. Celui-ci l’en récompensa d’ailleurs amplement. On le voit à Amboise se cultiver sur l’histoire de France et sur le christianisme et se lier d’une indéfectible amitié pour Monseigneur Dupuch, avec lequel il entreprit un véritable dialogue de civilisation. Waciny Laredj fait d’ailleurs de ce dialogue le lieu d’où jaillira le récit de la geste mystico-guerrière de l’émir. On trouve chez lui cette vertu qui a caractérisé Mehémet Ali en Egypte ou Mustapha Kemal en Turquie : pour lui, l’ennemi n’est pas un Satan, mais un adversaire respectable, supérieur en armes et en techniques, dont il faudrait apprivoiser les procédés, l’industrie et la culture.
 
           Magnifique et imprévisible émir, dont le centre spirituel est situé en Orient, auprès de son Maître le Cheikh al Akbar Ibn ‘Arabî, mais que les hommes avides d’idéologie et d’état ont dévoyé en Occident (au Maghreb) pour en faire une commode image d’Epinal. Son histoire, admirablement racontée par Waciny Laredj, est un hymne au dépassement de soi dans le dialogue avec l’autre.  Abdelkader, l’exemple vivant d’un musulman hors normes, sur lequel les idéologies religieuses (4) qui polluent notre présent n’ont aucune prise. L’émir Abdelkader, résistant, philosophe, mystique, poète et visionnaire, tu as « acquis une a renommée qui franchira les siècles » (3).


Naravas

____________

NOTES

(1) On peut distinguer au moins trois mythes de l'émir Abdelkader : 1) le mythe colonial créé par la propagande française en Algérie, à savoir qu'Abdelkader est un barbare fanatique qui égorge les Français; 2) le mythe officiel algérien, à savoir qu'Abdelkader est exclusivement un guerrier précurseur de la Révolution algérienne; 3) le mythe berbériste : forgé dans une optique de contestation du pouvoir algérien par le poète  Matoub Lounès, qui proclamait qu'Abdelkader s'est rendu (sous-entendu : votre héros national est un traître). Enfin, on peut ajouter le mythe islamiste : à savoir qu'Abdelkader, le père de l'état algérien, est d'abord un musulman (mais on ne précise pas quel islam) : donc l'état actuel doit suivre le chemin tracé par son fondateur et devenir "islamiste". Un seul regard sur les écrits d'Abdelkader permet de réfuter tous ces mythes.

(2) En effet, selon la théorie de Wahdat al Woudjoud (Unicité absolue de Dieu), "Dieu est l’essence de tout adoré et tout adorateur n’adore que Lui." Peut importe la manière d'y arriver, chaque peuple ayant reçu du Tout Puissant celle qui lui convient le mieux :

           Abdelkader___Lettre_aux_fran_ais___Ren__Khawam Pour qui le veut le Coran [...]
            Pour qui le veut la Torah
            Pour tel autre l’Évangile
            Pour qui le veut mosquée où prier son Seigneur
            Pour qui le veut synagogue
            Pour qui le veut cloche ou crucifix
            Pour qui le veut Kaaba dont on baise pieusement la pierre
            Pour qui le veut images
            Pour qui le veut idoles
            Pour qui le veut retraite ou vie solitaire
            Pour qui le veut guinguette où lutiner la biche.

 (3) C'est une phrase que l'émir lui-même utilise dans Lettres aux Français pour qualifier les Français.

(4) Je qualifie ainsi les idéologies issues des trois fondateurs de l'intégrisme islamiste : Hassan El Banna (1906-1949), Abu El Alaa El Mawdudi (1903-1979) et Sayd Qotb (1906-1966). Ce sont les trois sources doctrinales des intégrismes contemporains (qui se présentent comme l'islam authentique bien sûr).

__________


Ibn_Arabi_2Bio-Bibliographie
:

Bibliographie de/sur l'émir Abdelkader

A laquelle j'ajouterai :

- Waciny Laredj, Le livre de l'émir, traduit de l'arabe par Marcel Bois, Ed. Sindbad/Actes Sud, 2006, 2004 pour la publication en arabe sous le titre Kitâb al-Amîr (les citations du texte sont extraites de la traduction française)

- Ahmed Bouyerdene, Abdelkader, L'hamonie des contraires, Paris, Ed. du Seuil, 2008.

Biographie de l'émir Abdelkader

 

Posté par Naravas à 18:50 - LU, VU, ENTENDU - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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