angles de vue...

Point de vue "africain" sur des questions de la culture et de l'actualité. Petit journal des idées de l'auteur. Les rêves et l'imagination d'un homme qui a vu sourire les étoiles et qui s'est promis de sentir le parfum de toutes les matinées embaumées.

24 juin 2009

Histoires extraordinaires sur les points diacritiques arabes

Histoires extraordinaires

sur les points diacritiques arabes

oiseau_en_calligraphie_arabe Al Djahîz (Kitab al Hayawâne) et Abu al-Faradj al Isfahâni (Kitâb al Aghânî) rapportent que le Calife Hichâm bnou Abd al-Mâlik écrivit au gouverneur de Médine pour lui demander de recenser les chanteurs et les danseurs qui égayaient cette ville. Conformément à l’usage de cette époque, les points diacritiques (qui différencient entre les lettres) ne sont que rarement portés sur les tracés consonantiques arabes (rasm). Le secrétaire du Calife avait donc écrit ihci احصى un verbe arabe qui veut simplement dire compter, recenser. Or, le secrétaire du gouverneur, en lisant le mot, avait compris ikhcî اخصي ce qui veut dire castrer, émasculer. Il avait en effet fait une fausse lecture en supposant tout bonnement un point sur la lettre h ح , point que l’usage négligeait de noter. A la place de ihcî (compter, recenser), il avait donc lu ikhcî (castrer, émasculer). Le gouverneur exécuta alors ce qu’il croyait être l’ordre du Calife. Il lance ses soldats dans les rues de la ville, procède à l’arrestation de tous les chanteurs et danseurs et les châtre de la manière la plus tragique !

Morale : si le secrétaire du gouverneur a mal lu, les commentateurs et les copistes du Coran peuvent eux aussi mal lire (misreading), et c’est cela l’hypothèse de Luxenberg… Mais les erreurs des commentateurs et des copistes peuvent encore être plus tragiques que celles des secrétaires ;-)

 

Le poète al-Farazdaq adressa un jour une missive au gouverneur de Sind le priant de renvoyer à Basra un homme qu’il avait enrôlé de force dans son armée. Cet homme s’appelait Hunays, ce qui était écrit dans l’arabe de l’époque ainsi حنيس  Les points sur le h ح, le y ي , le n ن et le s  سn’étaient  évidemment pas portés. Le gouverneur de Hind procéda alors à un véritable déchiffrement de l’énigme de ces lettres non accompagnées de points diacritiques : il lut alors hunays حنيس , djunays جنيس  , hubaych حبيش  , djubaych جبيش  , etc. Il finit par démobiliser six hommes au total, dont les noms correspondaient aux différentes manières de lire cette graphie, au lieu d’un seul ! (A la place d’un seul individu, il renvoie donc à Basra un groupe de six soldats).
Morale : Luxenberg n’a rien inventé en la matière, il fait ce que le gouverneur du Sind faisait aux temps d’al Farazdaq ;-)


Naravas

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19 juin 2009

Claude Gilliot remet les pendules à l'heure. Sur le travail de Luxenberg

Claude Gilliot remet les pendules à l'heure

Sur le travail de Luxenberg


personnage_commedia_dellarte              Dans un article consacré à l’embarras de l’exégèse musulmane classique face à la sourate Al Kawthar, Claude Gilliot, un islamologue français, professeur à l’université de Provence, élève de Mohamed Arkoun,  revient sur l’accueil réservé à l’œuvre de Luxenberg. Il convient de rappeler que ce chercheur avait publié deux études concernant les caractéristiques et les difficultés que présente la langue du Coran, intitulées respectivement « Langue et Coran » et (avec Pierre Larcher) « Language and Style of The Qur’an ».

Ce connaisseur en exégèse traditionnelle du Coran, qui a déjà à son compte une copieuse étude sur Tabari chez Vrin, pense que le livre de Luxenberg est une « étude révolutionnaire », avec « une méthode toute de rigueur » ! (p. 17)
Ses propres travaux, soutient-il, tendent à confirmer la thèse de Luxenberg selon laquelle « à l’origine du texte de certains versets ou de certaines sourates, il y a une écriture syro-araméenne » (p. 16). Tout en défendant l’idée que l’interprétation syro-araméenne de cette sourate est infiniment plus adéquate que les contradictions et les non-sens des commentateurs traditionnels, il s’insurge contre la déformation des idées de Luxenberg par François de Blois et Angelika Neuwirth :

« Luxenberg n’a jamais écrit, ni même voulu démontrer, que la langue du Coran est « une langue mixte araméo-arabe (an aramaïc-arabic mixed language) [De Blois] ou « un mélange linguistique arabo-syriaque » (an arabic-syriac linguistic blend) [Neuwirth] » (p. 18). Il ajoute sur De Blois :

Outre le fait que ce compte rendu déforme souvent la pensée de Luxenberg, il contient des allégations sur l’origine ethnico-religieuse de l’auteur qui sont à la limite du supportable (p. 96-7) et pour lequel le proverbe vaut qui dit : « si tu veux tuer ton chien, dis qu’il a la gale ! » » (Gilliot, p. 18)

 Claude_GilliotQuant à la critique d'Angelika Neuwirth, que le site Islamic Awareness a publiée, Gilliot relève la formule religieuse qui paraphe l’extrait de l’article où elle figure et observe à propos des tendances idéologiques de ce site : « Quelle bonne aubaine pour ceux qui ont besoin d’être rassuré par une caution « orientaliste », alors qu’habituellement l’orientaliste est l’ennemi par excellence ! » (p. 18).
 
Gilliot s’interroge également sur la revue où sont publiées ces recensions, Journal of Islamic Studies, et se demande d’où viennent ces dispositions malveillantes à l’égard de Luxenberg. Réponse : cela « ne manquera pas d’être vu par certains comme un gage que cette revue donne à l’Arabie Séoudite (comprenne qui pourra !) » (p. 22, note 130) 

Le chercheur finit par livrer sa propre lecture du travail du philologue allemand et les perspectives qu’il ouvre sur l’étude du Coran.
 

« Sans que Ch. Luxenberg l’ait exprimé dans les termes qui vont suivre, son étude se situe dans la tradition des  variae lectionis (qira’at) du Coran » (p. 22)

Il s’agit donc vraiment, au sens propre, d’une lecture du Coran. Mais au lieu de se fonder sur des commentaires tardifs qui ignorent la nature de la langue coranique, au lieu d’évoquer une poésie dite pré-islamique (mais que tout invite à suspecter comme postérieure), Luxenberg change de référence et appelle à le rescousse le syriaque ! C’est ce que les puristes de la langue coranique (supposée contre toute évidence 100 % arabe) ont eu du mal à lui pardonner…

Naravas

_______________

Bibliographie :


- Claude Gilliot, 2004, "L'embarras d'un exégète musulman face à un palimpseste. Māturīdī et la sourate de l'Abondance (al-Kawthar, sourate 108), avec une note savante sur le commentaire coranique d'Ibn al-Naqīb (m. 698/1298)", Source

- Cf. aussi, ici même, le compte rendu de Gilliot sur le livre de Luxenberg.

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10 juin 2009

La sagesse du Grand Berger ou l'administration capitaliste des sentiments

La sagesse du Grand Berger
ou l’administration capitaliste des sentiments

              shepherd
               On avait avancé sur ce blog il y a quelque temps une métaphore explicative hardie selon laquelle le capitalisme universel, qui pèse de tout son poids sur les grandes villes, serait une espèce de « Grand Berger » ; que ses administrés (administrés à la manière rationnelle bien sûr) formeraient son « troupeau ». On avait alors remarqué les habitudes de ce berger, les heures matinales auxquelles il fait quotidiennement sortir son immense troupeau (entre 7h et 8h du matin), les conduits étroits (métros) par lesquels il le fait passer, l’heure exacte à laquelle il le fait rentrer (entre 17h et 19h), la nourriture qu’il fabrique pour le gaver (supermarchés, fast foods, terrasses, etc.), les soins divers (et coûteux, mais pour qui ?) dont il le fait entourer (beauté, loisirs, télé, vacances, etc.)… Tout cela, dans le but bien connu de tous les bergers : tirer le maximum de bénéfice de son cheptel.

 
J’ai le plaisir aujourd’hui de compléter ce portrait en vous montrant comment le « Grand Berger capitaliste » gère les sentiments de ses administrés :

« Dans la sphère rationnellement administrée vers laquelle tend la vie sociale, toutes les relations personnelles qui ne se laissent pas déterminer dans tous les détails par le mécanisme social […] apparaissent non seulement comme dangereuses mais également absurdes. A quoi bon l’amitié quand toute démarche dans le domaine du loisir et de la profession, quand tous les buts et les moyens sont tracés à l’avance par le fonctionnel ? L’amour a perdu son fondement. Les besoins sexuels sont depuis longtemps réglés par la raison, leur envol vers le désir n’a plus de moteur, tout comme le rêve du pays de cocagne chez les bénéficiaires du miracle économique.
Une passion érotique pour un seul être humain déterminé, sans parler de fidélité, ne serait pas seulement pathologique, manque d’appétit sain, névrose obsessionnelle ou pire, mais serait en même temps inconvenante, un mode de penser, de sentir et d’agir sur la base d’une fixation sexuelle au lieu d’une réflexion rationnelle »

Max Horkheimer, 1974, Notes critiques 1949-1969, Paris,
Ed. Petite Bibliothèque Payot, 1993 pour la traduction française

 La rationalité économique prêche qu’il ne doit subsister que ce qui est fonctionnel du point de vue du capitalisme et de son mécanisme social. Besoin d’amis, d’amour, d’amitié, de communication ? L’entreprise vous ménage les espaces pour…Et l’entreprise jure que ce qui est en dehors de ces espaces sécurisés n’est que danger, enfer et damnation !  Le Grand Berger n’aime pas que ses brebis s’égarent.  
 
Nous devons maintenant savoir pourquoi les amours et les amitiés sont si éphémères dans nos métropoles ; pourquoi les liens entre êtres humains (voisins, collègues, camarades, etc.) sont si lâches ; pourquoi nos entreprises nous obtiennent invitations, réductions, et tutti frutti, pourquoi nos couples sont si fragiles ; pourquoi l’intelligence est si réduite et pourquoi le bruit est si diffusé. Le Grand Berger n’aime pas les hasards, les débordements, les irruptions, les instincts, etc. Il leur préfère l’organisation, le calcul et la prévision. Mais depuis quand un troupeau, fut-il démocratique, a-t-il besoin d’être soulagé de son rythme bestial ? Ce rythme n’est-il pas, après tout, la fin à laquelle le prédestine sa nature animale ?


Naravas

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09 juin 2009

Un livre arabe célèbre et falsifié

Un livre arabe célèbre et falsifié


erotologie La prairie parfumée (ou Le jardin parfumé), écrit par Mohammad al-Nafzâwi, est l’un des rares livres arabes, à côté des Mille et une nuits, à acquérir une célébrité mondiale. Son auteur est bien plus connu qu’Al Djâhiz ou qu’ Al Hamadhânî. Le public musulman cultivé aime l’évoquer comme témoignage d’une époque où les mœurs étaient plus indulgentes et où les hommes trouvaient du temps à consacrer, entre deux prières, à une vie de plaisir…
Ce que l’on sait moins, c’est que ce livre est l’un des plus falsifiés de la littérature arabe. Ses traductions vers les langues européennes ont été non seulement approximatives et infidèles mais comportent des rajouts, des passages fabriqués de toutes pièces, des morceaux réécrits, des parties inauthentiques et des prolongements imaginaires. Certains sont allés jusqu’à retraduire les faux du français vers l’arabe. Le chef-d'oeuvre de  Nafzâwî est découvert en Algérie quelques années après la conquête française (vers la fin des années 1840),. Ses premiers traducteurs se sont autorisé tous les excès, sans respect aucun pour la vérité historique ou pour les manuscrits originaux. C'est le seul souci commercial qui semble les avoir guidé dans l’adaptation d’un texte qu’ils considéraient, dans leur perception européenne, comme de la « pornographie ».
 
En réalité, il ne s’agit ni de pornographie, ni de Kama Sutra, mais d’une "science" analogue à la médecine que les musulmans appelaient 'îlm al bah, discipline sérieuse dans laquelle beaucoup de juristes se sont illustrés comme  Al Souyoutî. Les Arabes écrivaient en effet sur ce sujet sans aucune pudibonderie, en nommant par exemple par leurs noms les parties intimes.
 
Jardin_Parfum__Baron_RParmi les traductions fausses ou fondées sur des manuscrits inauthentiques, il faut signaler celle du Baron R... (1850), reprise par Théodore Liseux (1886) dans une édition « pirate », soi-disant traduite par M…, capitaine d’état-major (en réalité par le même Baron R…). Enfin, celle d'Antonin Terme et de la mauresque Nefissah, prétendument faite en 1850.  Ces traductions françaises, qui ne finissent pas d’être réadaptées et représentées au public, ont à leur tour influencé négativement les autres traductions européennes.
L’une des meilleures traductions actuelles à mon avis est celle de René R. Khawam, intitulée La prairie parfumée où s'ébattent les plaisirs, Ed. Phébus, 1976, reprise chez Pocket. Pour deux raisons : elle est d’abord le fruit de l’édition critique des manuscrits arabes originaux (actuellement existants), elle est ensuite le fait d’un traducteur hors pair, désormais rentré dans la légende.
 
prairie_parfumeeLes erreurs sur le chef-d’œuvre n’ont pas épargné la biographie de son auteur. Al-Nafzâwî n'a pas vécu au XVIe siècle, comme le soutient le Baron R..., mais au XVe siècle, sous le règne du sultan hafside ‘Abd al-Aziz Abou Fâris (1394-1434). Le livre - composé entre 1410 et 1434 - est une commande de son vizir kabyle, Mohammed ibn 'Awana al-Zawâwî. Al Nafzawi vient lui-même d'une tribu berbère du Djérid tunisien (les Nafzâwa) et ne semble pas avoir beaucoup vécu à Tunis, mis à part le voyage qu'il y a effectué pour répondre à la commande de ce vizir.


Naravas

 

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07 juin 2009

(1) Les langues au temps du Coran selon Luxenberg

Les langues au temps du Coran selon Luxenberg

 Ancient_Near_East
              Le philologue Christoph Luxenberg, qui a créé l’évènement en 2000 avec sa « contribution au décodage de la langue coranique », revient dans son avant-propos à l’édition anglaise de son livre (2007) sur ce qu’il appelle la langue syro-araméenne. Cette dernière constitue en effet la perspective principale à partir de laquelle il entendait éclairer nombre de passages obscurs du livre sacré des musulmans.

 
Cette langue, appelée actuellement syriaque, est une branche de l’araméen qui était parlé au Proche Orient, notamment à Edesse et dans le Nord Ouest de la Mésopotamie. L’araméen, rappelle l’auteur, a constitué pendant un millénaire la lingua franca de toute la région du Moyen Orient, avant d’être remplacé par l’arabe. Depuis la christianisation jusqu’au début de la révélation coranique, le syro-araméen était la langue écrite dominante, utilisée notamment dans la liturgie. Ce sont les Grecs qui ont appelé cette langue syriaque, langue de l’Assyrie du temps d’Alexandre le Grand. Les Chrétiens araméens ont repris le nom à leur compte, par volonté de se distinguer de leurs « compatriotes » restés païens. Les premiers écrits arabes, au nombre desquels figurent les recueils de hadiths, appliquent le nom de Syriaques à ces mêmes chrétiens araméens, signalant par là l’importance de cette langue précisément au moment de la naissance de l’arabe écrit (Luxenberg, pp. 9-10)
 
De par son utilisation dans la traduction de la Bible, le syro-araméen acquit une telle extension qu’il dépassa bientôt les frontières de la Syrie pour atteindre, entre autres contrées, la Perse. A un moment où l’arabe écrit n’était pas encore constitué, les Arabes instruits eux-mêmes l’utilisaient comme langue de culte et de culture. Selon Nöldeke, les gens de Palmyre et les Nabatéens, qui étaient eux-mêmes des Arabes (ou descendants d’Arabes), considéraient cette langue comme étant « hautement respectable et civilisée ». On dirait aujourd’hui, en termes modernes, qu’une situation de diglossie caractérisait le nord et le sud de l’Arabie pré-coranique, de telle sorte que le syro-araméen était la langue formelle, dite haute (H), au moment où les dialectes non écrits constituaient les langues dites « basse(s) » (L) (cf. Ferguson puis Fishman, Calvet et d’autres). [c’est moi qui comprend cette situation comme diglossie]
 
Il s’ensuit que le Coran a été révélé à une communauté pluriethnique, pluriconfessionnelle (Juifs, une grande partie d’Arabes christianisés aux côtés d’autres Arabes païens), et surtout plurilinguistique et diglossique (syro-araméen comme langue formelle, dialectes non écrits : hébreu, dialectes proto-arabes devenant plus tard, sous l’influence du syro-araméen, de l’arabo-araméen). Les initiateurs de l’uniformisation et de la mise à l’écrit des dialectes arabes étaient eux-mêmes formés dans la langue syro-araméenne et dans la liturgie chrétienne. Il n’est dés lors pas étonnant qu’ils aient introduit des aramaïsmes et des éléments de leur langue formelle dans l’arabe qu’ils commençaient à mettre à l’écrit.
 

Naravas

Sujet du prochain post : histoire de la mise à l’écrit des dialectes arabes

 
calligraphie_arabe_2PS/
 
1) Rappeler pour la énième fois ici que le Coran a été révélé en arabe classique, en citant tous les versets hyper connus, ne sert à rien. On traitera de ces versets dans un autre post, car tout dépend de ce que le texte désigne par qor anane arabiyyane.
 
2) Si les Arabes écrivaient le syro-araméen au temps du Coran, comment expliquer la poésie antéislamique, bel et bien écrite en arabe classique ? Eh bien, tous les doutes sont permis concernant cette poésie et sa datation. Sa compilation n’est pas fondée sur des écrits matériels légués par la période dite de la « Jahiliyya » mais sur des traditions orales, supposées solides et fiables. Or, plusieurs faits remettent en question le mythe de la « mémoire phénoménale » des Arabes, qui auraient fidèlement gardé des quantités impressionnantes de poésie de génération en génération, rien que par la transmission orale. Aucun ethnologue par exemple ne souscrirait à l’hypothèse d’une tradition orale fiable et littéralement fidèle sur plus d’un siècle, ou même sur quelques dizaines d’années. C’est que la mémoire populaire n’est pas un CD. La hamza qui apparaît dans cette poésie dite antéislamique est aujourd’hui considérée comme un signe postérieur au Coran, ajouté bien plus tard. Il semble donc que cette poésie a été fixée sur la base de traditions orales par des auteurs qui la faisaient approximativement remonter à l’ère antéislamique. (Taha Hussein a déjà exprimé cette thèse dans Sur la poésie antéislamique, 1926). En réalité, le Coran reste le premier texte écrit en « arabe ». C’est l’interprétation du Coran qui, semble-t-il, a déterminé la constitution de grammaires et de dictionnaires des siècles plus tard. Le Coran apparaît ainsi comme le catalyseur de l’uniformisation linguistique de l’arabe.

 
Vocabulaire :
 
lingua franca : Originellement, c’est une langue de communication parlée dans l’ensemble des ports de la Méditerranée et composée d’un vocabulaire emprunté à beaucoup de langues du bassin (espagnol, italien, provençal, turc, arabe, maltais, etc.). Les linguistes appellent cela une langue véhiculaire (car utilisée comme langue de contact avec les étrangers) et l’opposent aux langues vernaculaires (qu’on ne peut parler qu’à l’intérieur de sa communauté linguistique). Luxenberg avance ici l’idée que le syro-araméen était la langue véhiculaire de l’époque du Coran.
 
Diglossie : situation d’une société ou d’un groupe où deux langues sont utilisées concurremment, mais dont l’une, dite variété « haute », est valorisée, normée, véhicule une littérature reconnue et est réservée à certains usages formels (liturgie, administration, etc.) et dont l’autre, dévalorisée et dominée, dite variété « basse », est utilisée dans des situations informelles (échanges quotidiens, etc.). L’exemple actuel type serait l’arabe dit standard ou littéraire, par opposition aux différents dialectes effectivement parlés dans le monde arabe.

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(0) Retour sur Christoph Luxenberg

Retour sur Christoph Luxenberg

                     
SyrioAramaicReadingOfTheKoran                 Il y a de cela plus d’une année, une polémique éclatait sur ce blog à propos de la thèse de Christoph Luxenberg sur le Coran. Ce philologue publiait en 2000 un livre intitulé "Die Syro-Aramäische Lesart des Koran : Ein Beitrag zur Entschlüsselung der Koransprache" dans lequel il faisait part de ses découvertes sur les passages les plus obscurs du texte coranique, que la Tradition n’arrivait pas à déchiffrer. Sur ces zones d’ombre, la Tradition elle-même signalait : « les commentateurs ont divergé quant à l’interprétation de ce passage ».
Or, Luxenberg avait découvert une méthode aux résultats spectaculaires pour éclairer précisément ces parties obscures du texte…

Quelques islamistes érigés en défenseurs de la religion ont à ce moment là mené une véritable campagne contre le post que je publiais et les idées de Luxenberg en général, le plus souvent sur la base d’une compréhension approximative et plus qu’erronée du livre. Cette campagne (qui ne cite pas ses sources) était fondée en réalité sur des textes de propagande anti-scientifique qu'une association britannique mettait en ligne sur le site Islamic Awareness (*) .

Entre temps, une traduction anglaise du livre allemand est parue en 2007 aux éditions Verlag Hans Shiler, à Berlin (The Syro-aramaic Reading of The Koran. A Contribution to The Decoding  of The Language of The Koran), ce qui nous donne accès plus sérieusement au travail de l’auteur. Voilà qui nous incite à reconsidérer les choses plus calmement.

Après une consultation de cette traduction, il faut bien avouer que le travail de Luxenberg n’est en rien une attaque contre l’islam. Bien au contraire, l’auteur nourrit un respect infini envers son objet d’étude, le texte coranique, dont il s’emploie avec des méthodes scientifiques (mais pas infaillibles) à établir les mots exacts et les significations qui peuvent leur être associées.
 
 Je crée dans ce qui suit une rubrique intitulée « Retour sur Christoph Luxenberg » dans laquelle je mettrai de petits billets courts, didactiques et numérotés, destinés à vulgariser la pensée de ce philologue. Si, parmi vous, quelques uns voudraient y contribuer (en se référant bien sûr au livre), qu’ils soient les bienvenus ! Au fur et à mesure de ces petits billets, j’espère donner une vision exacte de l’effort méritoire de ce scientifique qui, tout compte fait, me parait être un excellent ami de l’islam.


Naravas

_____________________

(*) Le groupe qui dirige ce site semble être affilié à l'Islamic Society of Britain, une association créée en  Grande Bretagne en 1990 pour "défendre les valeurs islamiques". Le succés de l'Islamic Awareness Week, une Semaine de la Conscience Islamique organisée  depuis 1994, a donné de l'envergure au groupe initial, qui a commencé à se développer  dans diverses directions. Une section "jeunes" a été intégrée dés 1990 (The Youth Muslims UK), mais c'est le développement au sein des campus universitaires américains qui la fait accéder à la visibilité. En 1997, ses activistes créent le British Muslim Council, un cadre rassembleur encore plus large. Ils demeurent très actifs sur Internet, en postant vidéos et podcast sur Dailymotion et des sites similaires. En novembre 2005, la BBC leur consacre même une émission.

Le groupe qui gère Islamic Awareness Website définit ainsi son but :
"The primary purpose of Islamic-Awareness website is to educate Muslims about the questions and issues frequently raised by the Christian Missionaries and Orientalists. You will find a variety of excellent articles and responses to missionary and orientalist writings."

La version antérieure de ce texte était :
"The Islamic Awareness site is dedicated to presenting the pure teachings of Islam, correcting misconceptions about Islam and refuting the lies, distortions and false accusations of Christian missionaries and Orientalists."

Les misconceptions of islam, lies and distortions ne concernent pas uniquement les polémistes contre l'islam qu'on entend souvent dans les medias mais aussi, et surtout (selon Islamic Awareness Website) ceux qu'il appelle "les orientalistes". Ceux qu'on diabolise ainsi par les noms d' "orientalistes" et de "missionnaires"  sont en réalité les vrais chercheurs qui travaillent sur l'islam avec des méthodes scientifiques, loin de tout discours apologétique ou dénigrant. Quant aux "purs enseignements de l'islam", c'est cette association, et non les chercheurs, qui les posséderaient puisqu'elle se propose de les transmettre...

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04 juin 2009

Du discours de Dakar (Sarkozy)... au discours du Caire (Obama)

Du discours de Dakar (Sarkozy) ...
 
au discours du Caire (Obama)

 

Obama_source_cbs_news              Le discours – certainement historique – que vient de tenir (aujourd'hui 4 juin 2009) le président américain à l’université du Caire ne me fait pas penser à la rupture avec son prédécesseur, ce qui me parait évident, mais aux discours que Nicolas Sarkozy a tenu à l’université de Dakar le 26 juillet 2007, à l’adresse des Africains. Je ne sais pas comment va évoluer la politique de Barak Obama à l’égard du monde musulman, je ne connais pas l’issue du conflit avec l’Iran sur le nucléaire. Mais la simple comparaison des deux textes d’Obama et de Sarkozy fait apparaître un certain nombre de points saillants :
 
° Obama, président d’un pays puissant, démocratique et technologiquement performant, se met en position d’égal à égal vis-à-vis d’un ensemble de pays musulmans (qu’il sait pertinemment gouvernés par des (semi-) dictatures). Sarkozy déclame avec un paternalisme colonial du haut de sa francité des conseils à des pays africains qu’il considère comme incapables de sortir de leur arriération économique et culturelle. Il parlait pour dicter aux Africains « ce que l’Afrique est »,  « ce qu’elle veut » pour finalement, tenez-vous bien, lui proposer…une Renaissance !

« Cette Renaissance, je suis venu vous la proposer. » (Sarkozy)
« Alors cherchez l’autosuffisance alimentaire. Alors développez les cultures vivrières. » ; Sans parler des phrases du genre :
« Jeunesse africaine, faites ceci/ne faites pas cela… »  (Sarkozy)

 

Obama_1° Obama fait référence à des épisodes précis de l’histoire musulmane, comme l’Andalousie (à propos de laquelle il paraphrase Jacques Berque), montrant par là une connaissance raisonnable du passé musulman, là où Sarkozy fait appel à la nature et au retour cyclique des saisons, montrant par là une ignorance incroyable (à ce niveau de responsabilité) de l’histoire du continent africain…

eternel_retour

« Le drame de l'Afrique, disait-il, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. » (Sarkozy)
 
« Car chaque peuple a connu ce temps de l’éternel présent, où il cherchait non à dominer l’univers mais à vivre en harmonie avec l’univers. Temps de la sensation, de l’instinct, de l’intuition. Temps du mystère et de l’initiation. Temps mystique ou le sacré était partout, où tout était signes et correspondances. C’est le temps des magiciens, des sorciers et des chamanes. Le temps de la parole qui était grande, parce qu’elle se respecte et se répète de génération en génération, et transmet, de siècle en siècle, des légendes aussi anciennes que les dieux. » (Sarkozy)

 “As a student of history, I also know civilization's debt to Islam. It was Islam - at places like Al-Azhar University - that carried the light of learning through so many centuries, paving the way for Europe's Renaissance and Enlightenment. It was innovation in Muslim communities that developed the order of algebra; our magnetic compass and tools of navigation; our mastery of pens and printing; our understanding of how disease spreads and how it can be healed. Islamic culture has given us majestic arches and soaring spires; timeless poetry and cherished music; elegant calligraphy and places of peaceful contemplation. And throughout history, Islam has demonstrated through words and deeds the possibilities of religious tolerance and racial equality.” (Obama)

 Rahan
° Obama parle de la religion musulmane en citant des versets coraniques et en se référant à la tolérance ottomane envers les autres religions dites du Livre. Sarkozy parle des religions africaines sans les connaître et les assimile globalement à des croyances et des « mentalités » primitives. C’est ainsi qu’il confond dans une litanie « les dieux, les langues, les croyances, les coutumes ». Il reconnaît ensuite au continent des « racines », « la profondeur et la richesse de l’âme africaine » ; il lui concède enfin des choses plus bizarres, du style des « primitiveries » qu’on retrouve dans les BD de Rahan : « les mystères qui venaient du fond des âges » et « les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires avec le ciel et la terre d’Afrique ». Mais, le drame de ces pauvres paysans attardés reste pour lui la répétition mythique du même qui les empêche de rentrer dans l’histoire et d’accéder au progrès…
 
° Obama parle de ce qui réunit les pays et les supposées civilisations où ils s’imbriquent, de ce que les êtres humains partagent, là où le président français insiste sur les différences entre l’Afrique et l’Europe, là où il oppose « l’homme africain » à « l’homme européen », quand ce n’est pas à « l’homme moderne » tout court, là où il distingue « la civilisation européenne » de la « civilisation des ancêtres » [africains]…

 
“ (…) the interests we share as human beings are far more powerful than the forces that drive us apart.” (Obama)
“All of us share this world for but a brief moment in time. The question is whether we spend that time focused on what pushes us apart, or whether we commit ourselves to an effort - a sustained effort - to find common ground, to focus on the future we seek for our children, and to respect the dignity of all human beings.” (Obama)
 
Sarkozy_Dakar« Le drame de l'Afrique ne vient pas de ce que l'âme africaine serait imperméable à la logique et à la raison. Car l'homme africain est aussi logique et raisonnable que l'homme européen » (Sarkozy) [Quelle découverte déconcertante !]
« Je suis venu vous dire que l’homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l’homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires. » (Sarkozy) [l’homme africain n’est donc jamais moderne, lui] 

° Là où le président américain parle de l’universel chez tous les êtres humains, Sarkozy met l’Afrique d’un côté et l’universel du côté opposé. Monopole européen de l’universel versus mentalité magique et mythique de l’Afrique...

« Le défi de l’Afrique, c’est d’apprendre à regarder son accession à l’universel non comme un reniement de ce qu’elle est mais comme un accomplissement. Le défi de l’Afrique, c’est d’apprendre à se sentir l’héritière de tout ce qu’il y a d’universel dans toutes les civilisations humaines. C’est de s’approprier les droits de l’homme, la démocratie, la liberté, l’égalité, la justice comme l’héritage commun de toutes les civilisations et de tous les hommes. » (Sarkozy) 

° Au niveau des langues, Obama commence par une adresse en arabe, signe de respect et de politesse envers les populations qui l’écoutent. Sarkozy affirme au contraire (en citant grossièrement Senghor) que les mots africains « sont naturellement nimbés d’un halo de sève et de sang » [remarquons les liquides convoqués et leur union à la terre, à la nuit et à la vie] tandis que les mots du français « eux, rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit » [le français, c’est le ciel, la hauteur et la lumière]…

 
°  Tandis que Sarkozy fait la promotion des stéréotypes les plus honteux et les plus coloniaux sur l’Afrique (du genre les Africains sont des enfants, ils vivent dans le mythe), Obama promet de faire de son mieux pour lutter contre les stéréotypes qui ciblent l’islam et le monde musulman.

« L’Afrique a fait se ressouvenir à tous les peuples de la terre qu’ils avaient partagé la même enfance. » (Sarkozy)
« La réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes. » (Sarkozy)
 
“And I consider it part of my responsibility as President of the United States to fight against negative stereotypes of Islam wherever they appear.” (Obama)

 On peut raisonnablement se demander si, avant de faire son discours, le président américain n’avait pas lu le discours de Sarkozy, pour en prendre le contre-pied…

Posté par Naravas à 22:44 - LU, VU, ENTENDU - Commentaires [23] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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