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Point de vue africain sur des questions de la culture et de l'actualité. Petit journal des idées de l'auteur. Les rêves et l'imagination d'un homme qui a vu sourire les étoiles et qui s'est promis de sentir le parfum de toutes les matinées embaumées.

29 avril 2010

Double rébellion poétique

Double rébellion poétique

 

Matoub_LounesJe n’ai jamais essayé de traduire un poème de Matoub Lounès parce que je considère qu’il est pratiquement intraduisible. Comment rendre en effet toutes ces nuances du langage agraire, ces métaphores ingénieuses et tout ce fond musical sur lequel elles se détachent ?
Aujourd’hui, je commets un péché en publiant quelque chose qui se rapproche d’une traduction. Je n’aurais sans doute pas le temps d’améliorer mon texte. A défaut de rendre le côté poétique de ses paroles et de sa musique, j’espère restituer un peu de leur sens originel.
 
Voici donc un texte où transparaît d’une manière éclatante l’engagement politique du poète kabyle. Pendant les années 1990, certains accusaient Matoub d’être naïf en politique, voire « manipulé ». Ils citaient volontiers ses anciens textes à connotations anti-arabes ou racistes. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que Matoub a évolué vers plus de perfection et d’ouverture, aussi bien dans son art que dans ses conceptions politiques. J’en veux pour preuve ce poème qui rejette explicitement la « double barbarie » : celle du régime qui a fait de l’Algérie « une terre inculte » et celle de l’intégrisme dont le cerveau « est étourdi par la faim ».

 

Les années qui se succèdent n'ont pas apporté de détente
Pour que s'attendrisse celui dont le cerveau est étourdi par la faim
Ce drapeau qu'on a conservé jalousement
Pour lequel tant de veuves ont sacrifié leurs maris
Nos yeux répugnent désormais à le voir
Le soleil de 1980 s'est implosé
Les villages [qui l'ont suscité] se sont tassés
A force de trahisons répétées
 
Nous n'accepterons pas d’être dupes
Dans ce qui n’a pour nous aucun intérêt
Ô vous qui avez fait du pays une terre inculte
Vous avez élevés [les intégristes] et veillé sur leur croissance
Lorsque nous avons cherché nos origines
Aujourd'hui, entre deux voies, l'espace est brouillé
Dans un chemin vaseux nous sommes nous coincés (?)
 
Ô vous qui portez des galons étoilés sur les épaules
Vous avez paralysé le cours du temps
Et enfanté des vipères
Si vous cherchiez des remèdes
Vous auriez porté attention à ceux que la santé a abandonné
Mais vous avez laissé le fléau [intégriste] se répandre et multiplier ses fruits
Jusqu’à les exporter vers des pays étrangers
 
Ô vous qui cautionnez l’inadmissible
Demain sera une réalité
Le pays se relèvera de sa fièvre
Même si le Rendez-vous [de rendre des comptes] vous épargne
Et le coup du miroir
Dites-moi si vous l'avez prévu celui-là
Le déshonneur se déversera [un jour]
Et détruira en série les bases que vous avez si bien construites.


Matoub Lounès

Posté par Naravas à 06:18 - LU, VU, ENTENDU - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

    Chaque fois que j'ai le plaisir de parcourir ce blog, j'y découvre du nouveau. Je n'ai jamais entendu parler de Matoub Lounès et je le regrette. Quelques clics sur le moteur de recherche m'ont permis de savoir quel grand homme il était.
    Sa condamnation du pouvoir politique algérien et de l'intégrisme, et ses revendications pour la reconnaissance de l'identité berbère sont légitimes et compréhensibles.
    Merci pour cette traduction qui révèle un peu la pensée de ce poète militant pour la liberté de la parole.

    Posté par Mahéva, 30 avril 2010 à 11:26
  • Bonjour à tous!
    Il aimait à dire lui même qu'il menait un combat sur deux fronts.

    Lorsqu'on prend le soin d'analyser son oeuvre, on y découvre une maturité balbutiante vers la fin des années 1980 pour atteindre le summum avec son dernier album. ça se traduit par un abandon de la dualité "kabyle/ arabe", par une prise de conscience des complexités des mécanismes de domination en cours dans la société algérienne contemporaine, et bien entendu, par une maîtrise du verbe et de la musique, instaurant même un style matoub...

    Son oeuvre était à son image, quoique imparfaite, elle reflète un parcours d'engagement sincère et profondément humain.

    Merci pour la trduction que je trouve des plus habiles...!

    Posté par AhmadJamal, 30 avril 2010 à 20:38
  • Rebelle

    @ Maheva :
    Merci à toi ! Matoub a écrit un livre ("Rebelle"), ses poèmes sont traduits (même si la traduction laisse à désirer : "Mon nom est combat"). Et surtout, malgré L'aspect anti-arabe (en fait anti-pouvoir d'Alger), sa musique est de bout en bout arabo-andalouse ! lol ! A écouter, vraiment !

    @ AhmadJamal :
    Tu connais sans doute l'une de ses répliques mythiques : "J'ai le droit de réfléchir !!!" Mdrrrr !

    Posté par Naravas, 01 mai 2010 à 05:15
  • ... et le droit de suggérer... n'en déplaise à certains ! mdrrrrrr !

    Posté par AhmadJamal, 01 mai 2010 à 07:29

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