angles de vue...

Point de vue "africain" sur des questions de la culture et de l'actualité. Petit journal des idées de l'auteur. Les rêves et l'imagination d'un homme qui a vu sourire les étoiles et qui s'est promis de sentir le parfum de toutes les matinées embaumées.

14 octobre 2009

La naissance du GIA

La naissance du GIA

  

Abdelhak_Layada_2___fondateur_du_GIA Certains font remonter l’idée de la constitution du GIA (Groupe Islamique Armé) aux camps de Peshawar où les Algériens qui se trouvaient enrôlés dans la guerre d’Afghanistan, tels Sid Ahmed Lahrani, Kamreddine Kherbane et Boudjemaa Bounouna, rêvaient de réaliser la même prouesse au retour dans leur pays. Un homme a présidé à la formation idéologique et à l’organisation des « Arabes Afghans » : c’est le palestinien Abdellah Azzam, père spirituel de Ben Laden. Ce diplômé d’Al Azhar et professeur à l’université de Djeddah (Arabie) créera 16 camps d’entraînement militaire et lèvera, avec l’argent saoudien et l’appui des Américains et des services secrets pakistanais, une armée de volontaires arabes (surtout saoudiens, égyptiens et algériens) destinés à aider les moudjahidines afghans contre les Russes. Assassiné  en 1989 dans des circonstances troubles, Azzam  laisse derrière lui deux opuscules sur le djihad (La Défense des pays islamiques comme obligation originaire et Du djihad : règles et organisation), dans lesquels il justifie entre autres les massacres de civils et la lutte armée contre les gouvernements post-indépendants.  
 
Abdallah_Azzam
      Si la préhistoire du GIA est approximative, son histoire est certaine : les Algériens « Afghans » retournés au pays jouèrent un rôle décisif dans sa constitution. Regroupés au temps du FIS au sein de Takfîr wal Hidjra, (Excommunication et Exil), dont les fiefs furent la mosquée baptisée « Kaboul » (Belcourt, Alger) et la mosquée « El Chafaï » (El Harrach, Alger), ils s’organisèrent dés le commencement de la guérilla islamiste sous l’autorité de l’ancien bouyaliste, Mansouri Méliani. Le groupe de Kada Benchiha, appelé « La Défense du Bien et l’interdiction du Mal », décide de se rallier à eux.
 
Le GIA a pour ancêtres deux premiers groupes islamistes algériens, celui de Moh Leveilley et de Mansouri Méliani. C’est l’unification de ces deux derniers, ou plutôt de ce qui en restait après leur démantèlement par l’armée, qui donnera sa première forme au GIA. Une réunion s’est tenue en septembre 1992 à Baraki (Banlieue d’Alger) et désigna Abdelhak Layada au poste d’émir national du GIA. C’est l’acte de fondation de l’organisation. Etaient notamment présents Omar Chikhi, Djaâfar al Afghâni et Sid Ahmed Lahrani. Layada, qui porte le nom de guerre d’Abou Adlane, est tôlier de profession, originaire de Baraki. Il sera le véritable architecte de cette organisation, puisqu’il la dotera d’un organigramme, d’une publication clandestine (Al Chahâda) et d’un texte qui fixe ses statuts. Le groupe obtiendra la caution religieuse d’Ikhlef Cherrati (imam attitré du FIS). Layada se démarquera pourtant du FIS dés son premier communiqué : « Nous ne sommes pas l’aile militaire du FIS (…) le GIA possède sa propre organisation ». Sur le plan politique, il définit les références « afghanes » du mouvement dans un entretien accordé à la revue du groupe Al Chahâda (en mars 1993). Les moudjahiddine afghans sont pour lui les seuls à avoir réalisé la plupart de leurs objectifs.

afghans__L’Algérie est divisée en plusieurs zones militaires, à la tête de chacune préside un émir régional. Un Conseil Consultatif (Madjliss Achoura) qui comprend l’ensemble des émirs de région, est présidé par l’émir national. Des unités combattantes appelées Katibas sont créées à l’intérieur de chaque zone. Chacune est commandée par un émir de katiba. Enfin, chaque émir est secondé par un Législateur, Thâbit chr’iy, dont la mission est de s’assurer de la conformité à la charia des opérations entreprise dans le cadre du djihad.  

Emir National
c o n s e i l    c o n s u l t a t i f
Emir Régional (ou zonal)
Emir de Katibas  + Législateur (Thâbit Char’iy)
Katibas (unités combattantes)


Voici comment un membre fondateur du GIA encore vivant, Omar Chikhi, raconte cet épisode :

« Après la mort de Moh Léveilley, Abdelhak Layada m’a contacté par l’intermédiaire de Djaâfar El Afghani. La rencontre a eu lieu à Alger, où il m’a fait part de son vœu d’unifier les rangs. Il m’a révélé que sa tentative de ramener Chebouti a échoué et m’a demandé de convaincre les troupes de Mansouri Meliani, alors en prison, de la nécessité d’activer sous une seule direction. Il m’a proposé sa maison à Baraki pour cette réunion. Je connaissais tous les éléments de son groupe qui étaient en majorité d’anciens afghans. A cette première réunion, il y avait Ali Zouabri (le frère de Antar), Djaâfar El Afghani, Abdelhak Layada, Brahim Zekioui, un certain Mounir, très proche de Meliani, Fethi, Sid Ahmed Lahrani (ancien responsable du FIS) et moi-même. Le groupe de Chebouti a refusé de se joindre à nous. Nous avions désigné Layada comme émir, et les éléments de Meliani, chargés de l’organique du fait de leur expérience dans le domaine. C’est Lahrani qui a proposé le nom de groupe islamique armé. Layada a accepté et déclaré la naissance du GIA, en 1992. Layada en tant qu’émir a nommé Lahrani, thabet echariî (exégète). Il a rédigé le premier statut du GIA et m’a chargé de sa direction pour la wilaya de Bouira » (Omar Chikhi, 1999, cité d’après Salima Tlemçani, El Watan 14 mars 2006)

Hattab_zouabri_zitouniLayada nomme comme proches collaborateurs d’anciens « Afghans », tous promus à une triste réputation, tels Djaâfar al Afghâni (futur émir, de son vrai nom Mourad Si Ahmed [il était gendre de Mansouri Méliani, lequel était beau-père de Bouyali]), qui a passé 5 ans en Afghanistan sous les ordres de Gulbudîn Hikmatyar, et Cherif Gousmi, « Le Boiteux », également « Afghan ». Il met ensuite à la tête de chaque région (ou zone militaire) les responsables suivants :

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Kada Benchiha et Abdelnacer Eulmi pour l’Ouest Algérien
- Ali Zouabri et Mustapha Kertali pour la Mitidja
- Abdelkader Hattab pour L’Est-Algérois
- Sayeh Attia et Sid Ali Benhadjar pour Médéa et Aïn Defla.

Layada se vantait d’avoir sous son commandement 600 terroristes. Son organisation ciblait évidemment les ashab al kaskita (« les gens à la casquette » ou à l’uniforme), c'est-à-dire les corps de sécurité, mais aussi les intellectuels, les journalistes, les femmes « occidentalisées », les civils soupçonnés d’être des « traîtres » à la cause islamiste et les étrangers. Elle connaîtra une ascension fulgurante durant l’année 1993 et deviendra vite le principal acteur du djihad sur le terrain.
 
En 1994, le GIA réussit avec ses 10 000 combattants à réunir les autres groupes armés  sous son autorité. Au cours d’une rencontre dite de l’unité (13 mai 1994), il se proclama « seul cadre légal du djihad en Algérie » et força les groupes rivaux à se soumettre à l’émir de l’époque, « l’Afghan » Cherif Gousmi, qui n’avait que 26 ans. Parmi les chefs lui ayant fait allégeance figure, au nom du FIS, Mohammed Saïd (50 ans) et Abderrezak Redjam.
 
 Les émirs du GIA, plus sanguinaires les uns que les autres, sont les suivants :


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‘Abdelhak Layada dit Abou Adlane (septembre 1992 - juin 1993)

Abdelhak_ayada__Natif de Msila, il est le fondateur du GIA. Il était tôlier de profession et auditeur habituel des prêches d’Ali Benhadj avant l’arrestation de celui-ci. Il se retrouve adjoint et chauffeur de son ami Moh Leveilley dés le début de la guérilla. En sept. 1992, il fut désigné par ses acolytes émir national du GIA et a eu sous son commandement 600 combattants islamistes. C’est lui qui trace l’organigramme du groupe, ses statuts et ses objectifs. Il nomma à ses côtés d’anciens « Afghans », tels Djaâfar al Afghâni et  Chérif Gousmi. Parmi les actions du GIA sous son « émirat » : l’attaque de la caserne militaire de Boughzoul (22 mars 1993) ; assassinats de plusieurs intellectuels et journalistes ;
 
- Mourad Si Ahmed, dit Jaâfar al-Afghânî (juillet 1993- février 1994)
Dit aussi Sayf Allah, « L’épée de Dieu ». Né à Alger, dans un quartier de Kouba. Il part en Afghanistan où il combat pendant 5 ans sous les ordres de Gulbudîn Hikmatyar. A son retour, il rejoint le FIS puis le groupe de Mansouri Méliani. Il fut nommé émir national dés l’arrestation au Maroc d’Abdelhak Layada et choisit Chérif Gousmi et Mahfoud Tadjine comme adjoints. Il hérite d’une organisation en pleine ascension. Il condamne à mort les intellectuels et journalistes (« celui qui noud combat par la plume périra par la lame »). Parmi les actions du GIA sous son « émirat » : l’évasion de dizaines d’islamistes de la prison de Mers el Kébir (16 juillet 1993) ; assassinat de plusieurs intellectuels, journalistes et personnalités publiques;
 
- Chérif Gousmi dit Abou ‘Abd Allah Ahmed (mars - octobre 1994)
Imam de la mosquée de Birkhadem, ancien cadre du FIS, il fut, contrairement à ses prédécesseurs, un homme instruit et versé dans l’exégèse. Déporté vers les camps du Sahara, il rejoint à son retour les groupes armés. Nommé émir à 26 ans, il fut béni par Ali Benhadj, leader du FIS, et il consacra ses efforts à la réunification de toutes les tendances du djihad. Il essaya d’instaurer des « zones libres » où le GIA faisait sa loi. Parmi les actions du GIA sous son « émirat » : la grande évasion de la prison de Tazoult (Lambèse), 1200 islamistes libérés ; les assassinats d’étrangers (marins italiens
 
- Abu Khalîl Mahfouz (émir temporaire, octobre 1994)
C’est un émir par intérim pour ainsi dire, sans grande importance, suscité par le jeu des rivalités entre Djamel Zitouni et ses concurrents. Certains assurent que Zitouni était lui-aussi nommé émir temporaire, en attendant une réunion du Conseil Consultatif National pour désigner le vrai émir.
 
- Djamal Zitouni dit Abou ‘Abd al-Rahmane Amîn (octobre 1994- juillet 1996)
Djamel_Zitouni__Cet ancien militant du FIS de la ville de Birkhadem (banlieue ouest d’Alger) est le fils d'un éleveur de volaille. Sa maîtrise de l’arabe littéraire et sa culture religieuse étaient limitées. Il fut interné dans les camps du Sud algérien et, à sa sortie, il rejoint les groupes armés. Il accéda au poste d’émir dans des conditions contestées. Il tenta de redorer son blason avec la prise d’otages de l’Airbus (1994) et son exportation de la guerre vers le territoire français (été 1995). Il fut exécuté par son lieutenant suite à des purges qu’il mena au sein de l’organisation. Parmi les actions du GIA sous son émirat : l’affaire de l’Airbus d’Air France, la guerre sur le sol français, l’assassinat des moines de Tibhirine, début des massacres de civils, purges sanglantes au sein du GIA, etc.
 
- Antar Zouabri (janvier ( ?) juin 1996- février 2002)
Antar_Zouabri__Frère d’Ali Zouabri, qui a fondé l’un des premiers groupes armés (« Groupe de la Mitidja »), Antar Zouabri, natif de Haouch el Gros (Boufarik), a été un activiste du FIS depuis son adolescence. Il a fait partie des islamistes envoyés par Ali Benhadj en Irak. Après son retour, il rejoint divers groupes armés. Proche de Zitouni, il accéda à la charge d’émir à la mort de celui-ci et mit à mort quiconque osa contester son autorité. Il trouva en Abu Hamza l’Egyptien, l’imam de la grande mosquée de Finsbury Park (Londres), un allié qui lui prodigua les fatwas dont il avait besoin. Il fait éditer un texte, Le sabre tranchant, dans lequel il déplore l’égarement de la société algérienne et son ralliement aux impies. Il ordonne les horribles massacres de civils de l’année 1997. Sa longévité à la tête du l’organisation fait du GIA une secte apocalyptique et eschatologique ; ce qui n’a pas empêché l’armée de l’abattre en février 2002 à Boufarik.
 
- Rachid Oukali, dit Abou Tourab (mars 2002- juillet 2004)
Abou_TourabQuand Rachid Oukali prit le commandement du GIA, il ne restait plus de l’organisation qu’une soixantaine d’unités combattantes, composées de 4 à 6 hommes. Malgré un règne bref, cet ancien chef de la Katiba El Khadra (La Brigade Verte) a organisé avant son émirat un nombre incalculable d’assassinat et d’attentats et a participé à des massacres de civils. Il a été éliminé par ses lieutenants au cours d’un différend sur le partage du butin.
[l'article ci-contre du Soir d'Algérie annonçait sans doute une information erronée, puisqu'Abou Tourab n'a jamais été arrêté à ma connaissance]

 
- Nourredine Boudiafi, dit « Hakim RPG », (août 2004-décembre 2004)
Natif de Boufarik, il a rejoint le maquis en 1993 et a été membre de la tristement célèbre  Katiba El Khadra et de la garde prétorienne d’Antar Zouabri. Il accède à l’émirat après la mort de Rachid Oukali. Il est arrêté le 4 novembre 2004 suite à une opération des services de sécurité à Bab Zouar, où l’un de ses complices, Guechniti Redouane, a été éliminé. Au cours de la même opération, on a récupéré de d’or (transformé en lingots) que Boudiafi a reconnu, au cours de son procès, provenir des victimes des massacres collectifs de civils. Près d’un mois plus tard, Chaâbane Younès dit Lyès, « fraîchement intronisé à la tête du GIA », a été abattu à son tour le 1er décembre 2004 à Chlef. Il sera le dernier émir du GIA.

Caractéristiques générales du GIA

  • Abderrezak_El_Para_alias_Saifi_Amari Mis à part les actions d’éclat, qui nécessitent le concours de dizaines d’hommes, les GIA opèrent le plus souvent en petits groupes mobiles et insaisissables (de 3 à 10, maximum 20 hommes). Cela permet d’éviter une confrontation directe avec l’armée. Cette dernière, entraînée à une guerre classique, s’est trouvée du coup désemparée face à un tel ennemi.

  •  Dans leur organigramme, les GIA sont chapeautés par un émir national. Le pays est ensuite divisé en plusieurs zones et à la tête de chacune se trouve un émir régional, qui a à sa disposition plusieurs groupes plus ou moins autonomes. Dans les faits, les dissidences sont nombreuses. Un comité législatif islamique, comportant le plus souvent un seul mufti ou thâbit chr’iy (législateur), est chargé d’émettre des fatwas (avis juridiques) rendant licites les actions entreprises par l’émir. Le mufti a aussi la charge d’endoctriner les nouvelles recrues et de les exhorter au djihad. L’émir national, protégé par une garde prétorienne, est le véritable tyran du groupe. Il punit de mort toute personne suspectée de désobéissance ou de tiédeur. Théoriquement, son investiture se fait par une « moubâya’a », une sorte de serment d’allégeance. Pratiquement, les émirs s’imposent par leur capacité de nuisance, leur dangerosité, leur richesse et leurs soutiens au sein du groupe. En cas de butin, l’émir prend un cinquième et choisit les meilleures femmes (qui font naturellement partie du butin).

  • gspc__groupe_dissident_du_GIA Le GIA, contrairement aux autres groupes, refuse l’action politique et préconise la guerre totale contre le régime et ses « suppôts » jusqu’à la chute de celui-ci. Son slogan est « ni trêve, ni dialogue, ni réconciliation possible ». Concernant les méthodes de cette guerre, il s’illustrera dans l’horreur la plus inhumaine par l’égorgement de ses victimes, les massacres collectifs d’innocents, la propagation de la terreur, la liquidation des rivaux et des récalcitrants, la recherche effrénée du martyr et le culte mystique de la mort.

  •  En raison de son assise sociale large, et des ramifications de ses réseaux de soutien (amis, parents, sympathisants, militants islamistes, etc.), les émirs du GIA ont une peur bleue des infiltrations des services de sécurité algériens. Une paranoïa de l’infiltration, due sans doute à l’infiltration par la police du groupe de Bouyali pendant les années 1980, a conduit certains émirs à mener des purges sanglantes dans leurs propres rangs. L’accusation d’être une taupe du DRS (organisme de renseignement algérien) est sans doute l’une des plus meurtrières au sein des maquis islamistes. Quand les coups des services de sécurité se font sévères, les émirs font appel de nouveau aux réseaux de soutien et au petit peuple de sympathisants toujours disponibles. Cela explique la capacité qu’ont les GIA à renaître de leurs cendres.

  • Communiqu__du_GIA Le GIA recrute non seulement des islamistes convaincus mais aussi des éléments de la « pègre » algérienne. Voyous, alcooliques, délinquants, repris de justices, etc. sont fanatisés, « recyclés » et orientés vers le djihad. Très souvent, ces « recyclés » deviennent des guérilleros d’une redoutable efficacité. « Le banditisme, écrit Khelladi, devient le bras séculier de l’intégrisme religieux » (p. 203).

  •  Pour forcer le respect des camarades d’armes et s’imposer au sein des GIA, il faut frapper les esprits, accomplir des actes particulièrement cruels et surpasser ses camarades en sauvagerie contre le Taghout (le pouvoir, le tyran). Une émulation envers la cruauté s’installe ainsi au sein de ces groupes, blanchie par la caution sacrée apportée par l’imam ou le mufti. Tout comme sont blanchis les instincts de violence des « recyclés » (anciens voyous, repris de justice, bandits, etc.), les rackets et les viols de femmes.

  •  Pendant les attaques des populations, le GIA fait captives un certain nombre de femmes et de jeunes filles. Dans son interprétation de l’islam, elles font partie du butin de guerre et forment les sabaya, une espèce de réserve pour satisfaire les envies sexuelles du groupe. Un système d’alimentation sexuelle en femmes des maquis est ainsi mis en place. Les sabaya sont réduites en esclavage, vouées aux corvées du maquis, abusées sexuellement et violées collectivement. Elles sont enfin assassinées et remplacées dés qu’elles montrent des signes de grossesse. Celles qui se sont miraculeusement échappées pour rejoindre leurs familles se sont vues reniées par celles-ci pour cause de déshonneur et jetées dans la rue. Elles portent en effet souvent dans leur ventre des bébés, « fils de terroriste(s) ».

L’unification des rangs du djihad sous la houlette du GIA fut de courte durée. La rivalité des émirs pour le contrôle de la nébuleuse islamiste et l’intensité de la cruauté et des massacres ont conduit un certain nombre de chefs islamistes à se séparer de l’organisation mère. Ainsi fera Sid Ali Benhadjar, avec Mustapha Kertali et Abdelkader Sedouki (émir du FIDA), qui créèrent la LIDD (Ligue Islamique pour la Da’wa et le Djihad) [Da’wa = prédication] ; ainsi fera Kada Benchiha, qui proclama l’autonomie de son groupe, Houmaat aDaoua aSalafiyya (Les Protecteurs de la Prédication Salafiste, dit aussi HDS) ; ainsi fera surtout le GSPC, Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat, conduit par Hassan Hattab. Ce dernier groupe est promu à une triste célébrité, puisqu’il changera de dénomination en janvier 2007 pour devenir Al Qaïda au Maghreb Isamique, une organisation qui se réclame de Ben Laden et qui est toujours en activité sur le territoire algérien.

 

Naravas


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07 octobre 2009

Algérie : les massacres collectifs de civils (1996-1998)

Algérie : les massacres collectifs de civils
 
(1996-1998)

 

Oum_Saad___dite_La_madone_de_Bentalha « Pendant que les étendards de la mort happaient les âmes des innocents, nourrissons, enfants et femmes au milieu de flots de sang, les voisins attendaient leur tour [pour être égorgés] dans un état d’hystérie et d’épouvante poussés à l’extrême. » (Al Khabar, 24 septembre 1997)

 

 

           La guérilla des islamistes algériens contre leur gouvernement et leur population commence le 13 février 1992. Petit à petit s’instaure dans les villes et les hameaux d’Algérie une terreur au nom de l’islam. Assassinats incessants de policiers, d’agents de l’ordre, de jeunes appelés au service national; attentats  à la bombe dans les lieux publics les plus fréquentés ; liquidation physique des opposants à l’islamisme (intellectuels, démocrates, féministes) ; exécution de simples citoyens pour des motifs fallacieux ; etc.

Une nouvelle phase de l’histoire de cette guérilla commence en novembre 1995, quand le général Zeroual, président désigné, décide d’organiser des élections présidentielles pluralistes. Malgré les menaces des islamistes contre quiconque se rendrait au bureau de vote,  la population crée la surprise en y participant massivement. Elle choisit le général Zeroual comme président de la république, seul capable à ses yeux de la sauver des griffes des islamistes armés.

C’est un coup de marteau sur le moral des maquisards. « La population n’est donc plus avec nous » se disent les islamistes. Elle nous a « trahi » et a rejoint le Taghout (Tyran). Le GIA (Groupe Islamique Armé), la plus fondamentaliste des organisations du djihad, se sent en perte de vitesse. Il est en proie à des dissidences internes. D’autres groupes du djihad (Armée Islamique du Salut notamment) tentent de négocier un compromis avec l’armée pour déposer les armes. Le GIA, sous la conduite d’Antar Zouabri, se lance alors dans une fuite en avant désespérée et nihiliste : il organise en représailles, à partir de décembre 1996, des massacres de civils d’une horreur jusque là inégalée.
   
            

         1997 fut pour l’Algérie l’apothéose du sang et de l’horreur. En tout, près de 4000 personnes (chiffre approximatif) furent massacrées à coups de haches, de couteaux et d’explosifs. Parmi elles, se trouvaient près de 100 nourrissons et des centaines d’enfants. Les bébés ont été parfois brûlés, cuits dans des fours, écartelés et coupés en deux, ou encore éclatés sur les murs, leurs tête explosée dessinant une énorme tâche de sang et de cervelle. Des femmes enceintes ont été éventrées, leurs foetus extraits et mutilés. Certaines victimes sont brûlées vives à l’essence. Des têtes détachées sont mises dans des ventres de femmes tuées. Certaines têtes sont cousues sur des corps qui n’étaient pas les leurs. Certains cadavres sont piégés, à l’intention des services de sécurité.

De vieux hommes ont été égorgés au poignard, la tête arrachée et séparée du corps. Sur les terrasses de Bentalha, alors que les voisins hurlaient d’épouvante en attendant leur tour, les habitants furent tranchés par des haches, sectionnés par des couteaux et jetés, une fois la gorge coupée, pardessus les jardins et les rues. Une femme terroriste coupait les oreilles et les poings des cadavres pour récupérer les bijoux qu’ils portaient encore. A Relizane, les caméras avaient pris des morceaux de chair humaine et des lambeaux ensanglantés d’enfants, arrachés à leur corps et jetés sur les toits des habitations pauvres des paysans attaqués [cf. Fekhari]. Dans la même localité, des villages entiers, surpris dans leur extrême misère, ont été exterminés à l’arme blanche. Après le passage des hordes islamistes, il restait une forte odeur de carnage, faite de chair humaine brûlée et de cadavres calcinés, des habitations détruites, incendiées ou vandalisées, des tas de corps démembrés et méconnaissables et de grosses mares de sang à moitié sec. 
 
Le scénario semble à chaque fois être le même : un groupe de terroristes investit une localité ou un village de nuit, il prend les précautions nécessaires pour ne pas être attaqué : en minant les accès principaux qui mènent vers le lieu ciblé, en plaçant des combattants armés sur les chemins qui y conduisent, en sabotant pistes et routes, etc. Ils coupent ensuite  l’électricité et plongent les habitants dans le noir. Et puis, l’égorgement commence à l’arme blanche et à la hache, aux cris de Allahou Akbar,  en insultant les victimes.
Le groupe a ses professionnels en la matière, les égorgeurs, qu’il met en avant, tandis que les autres tiennent en respect les habitants avec des armes à feu. Dans certains massacres, un choix est effectué entre familles à massacrer et familles qui sont probablement restées fidèles aux GIA ou protégées par de quelconques accointances au sein du groupe islamiste. Il est arrivé que, pendant le massacre, le moment de la prière sonne : les extrémistes islamistes ont alors abandonné l’égorgement et se sont mis à prier (Cf. les témoignages recueillis par Véronique Taveau). Aucune distinction n’est faite entre les victimes. Les enfants, comme les bébés, les vieillards et les femmes, sont passés pareillement au fil de la lame. Insensibles aux imprécations des futurs égorgés, les assassins se livrent à des actes d’une rare cruauté, destinés à frapper les esprits.
 
Les massacres, surtout pour les plus importants, sont des opérations minutieusement organisées, souvent avec des complicités locales. A Bentalha et Béni Messous (**), les assaillants sont venus avec des listes et des « Antar_Zouabriguides » (des enfants et des adultes), qui montrent aux égorgeurs quelle maison appartient à qui. Certains terroristes sont largement connus dans les localités qu’ils ont massacrées. Les rescapés interrogés le lendemain par les journalistes de la presse indépendante algérienne tiennent généralement le même discours : ils commencent par accuser l’état de ne les avoir pas protégé, parlent ensuite des complicités à l’échelle locale et finissent parfois par avouer leurs « propres erreurs » passées, en laissant dans certains cas circuler parmi eux les terroristes islamistes. Ils citent des noms de gens qu’ils connaissent et qui étaient parmi les assaillants.
Les massacres sont souvent revendiqués par le plus radical des groupes islamistes, le GIA. C’est sous l’émirat d’Antar Zouabri (juin 1996 – février 2002) qu’ils ont été planifiés et exécutés.
 
Pourquoi toute cette horreur ? A quelle logique obéissait l’action armée du GIA (Groupe Islamique Armé) ? Mais surtout, que faisait l’armée algérienne pendant que ses citoyens, qu’elle avait la mission de protéger, se faisaient massacrer ?
 
 
Contexte politique des massacres

 
Après l’assassinat du président Boudiaf, le pouvoir algérien perd toute crédibilité. L’armée, qui croyait venir à bout du terrorisme au moyen de l’intensification de la lutte militaire, se rend à l’évidence en août 1993, lors d’une réunion de hauts gradés. Ali Kafi (2 juillet 1992— 30 juin 1994), président du HCE et remplaçant de Boudiaf, cautionne cette démarche. Une Commission de dialogue national (CDN), dirigée entre autres par trois officiers supérieurs (généraux), est mise sur pieds en octobre 1993. Le général Zéroual, ministre de la défense, est Liamine_Zeroualchargé de mener des négociations secrètes avec les dirigeants du FIS, Ali Benhadj et Abassi Madani. Il leur propose un retour du FIS à la légalité, sous un autre nom, et la libération de ses dirigeants, en contrepartie d’un appel à l’arrêt des violences. Les deux leaders islamistes, croyant être en position de force, se montrèrent intraitables, ce qui fait échouer les négociations. Pourtant, Zéroual était prêt à toutes les concessions…
Le pouvoir improvise alors une Conférence de l’entente nationale, tenue le 30 janvier 1994, destinée à faire dialoguer toutes les sensibilités politiques. Le FIS et l’opposition la boycottent tous les deux. Ce qui n’a pas empêché les congressistes de désigner le général Liamine Zéroual président de la République. Les attaques islamistes faisaient deux cents à trois cents morts par semaine et le pouvoir algérien était au bord de l’effondrement. Il tente sa dernière chance de survie.
 Abassi_et_Belhadj_leaders_du_FIS
Zéroual (30 juin 1994 – 27 avril 1999), en dialoguiste infatigable, décide d’entamer un deuxième round de pourparlers secrets avec les dirigeants du FIS. Il fait preuve de magnanimité en libérant trois de ses figures historiques, Ali Djeddi, Abdelkader Boukhamkham et Abdelkader Hachani, et en plaçant Madani et Benhadj dans une résidence surveillée, où ils étaient libres de recevoir qui ils voulaient. Ils refusèrent d’appeler à l’arrêt des violences. Pire, pendant que les deux leaders du FIS étaient en dialogue avec les conseillers du président, Ali Benhadj envoie une lettre à l’émir du GIA, Cherif Gousmi, lui demandant d’intensifier le djihad. La lettre fut découverte par l’armée sur le cadavre de cet émir du GIA, abattu le 26 septembre 1994. Cette duplicité des dirigeants du FIS fait échouer les pourparlers. Dans son discours du 31 octobre 1994, le président Zéroual prend la mesure de son échec et annonce la tenue d’une élection présidentielle avant la fin de l’année 1995. Par la promotion au grade de général de corps d’armée de Mohammed Lamari, partisan d’une lutte intense contre les groupes armés, l’armée vise à rétablir des conditions de sécurité suffisantes pour la tenue de ces élections.
 
Mais la réplique des groupes armés ne se fait pas attendre. Ils condamnent toute tentative de dialogue et affirment se battre jusqu’à l’instauration, à leurs yeux prochaine, de l’Etat Islamique. Ils intensifient les actes terroristes et les sabotages et menacent les Algériens qui oseraient participer aux élections. L’été 1995 fut particulièrement meurtrier : explosions de bombes, meurtres de journalistes, égorgement de jeunes militaires, attentats à la voiture piégée, etc. « L’urne ou la vie » menaçaient les tracts du GIA, placardés dans tous les villages et villes d’Algérie. Djamel Zitouni lui-même menace les habitants : « celui qui a été averti n’a pas d’excuses ». Les leaders démocrates jugent eux-même la tenue d’élections impossible.
 
Malgré ce climat chaotique et en dépit des menaces, la population algérienne crée la surprise : le 16 novembre 1995, les bureaux de vote sont pris  d’assaut. Le taux de participation dépasse celui des législatives de 1991 : il est de 74,92 %. Zéroual a réussi la tenue d’élections présidentielles pluralistes et, bien plus que ça, il se fait élire, lui, candidat du pouvoir, président de la république (61,34 % des voix), devant l’islamiste dit « modéré », Mahfoud Nahnah (25,39 %), et le démocrate Saïd Sadi (9,29 %). Le choix de la population s’explique : seul un militaire pouvait à ses yeux imposer la paix face à la violence exacerbée des islamistes armés. Après la victoire, une partie des démocrates, les capitales occidentales et même le FIS (par le biais de Rabah Kébir) reconnaissent la légitimité du nouveau président. Celui-ci nomme le néo-libéral Ahmed Ouyahya chef d’un gouvernement où siégeaient des islamistes dits « modérés » et continue son programme de « parachèvement des institutions » en organisant une révision de la Constitution en 1996 et des élections législatives pluralistes en 1997.
 
La nouvelle d’une participation massive de la population aux élections du « Taghout » (Tyran) fait l’effet d’une bombe dans les maquis. Le peuple n’est donc plus attaché à l’instauration d’une « République islamique ». Le moral des maquisards s’en est beaucoup ressenti. C’est le déclin de la sympathie populaire dont ils bénéficiaient jusque là. Autre conséquence : une partie de la direction du FIS, conduite par Rabah Kébir, dont le bras armé est l’AIS, se penche de plus en plus vers le dialogue et le renoncement au djihad, devenu contre-productif.
 Madani_Mezrag___chef_de_l_AIS
Mais le GIA, en proie à des dissidences internes, n’entendait pas les choses de cette oreille. Il craignait d’être sacrifié sur l’autel du compromis qui se dessinait entre certains cercles du pouvoir et une partie de la direction du FIS. Zitouni condamne alors l’AIS et son chef, Madani Mezrag, qui venait d’adresser une lettre à un conseiller de Zéroual en 1996. Il leur livre la guerre et exécute les djazaristes (Mohamed Saïd et Redjam) qui voulaient le manipuler (cf. plus haut). Le terme de « boughât » lui servait à désigner les frères ennemis « traîtres » de l’AIS. Son élimination et l’accès d’Antar Zouabri à l’émirat du GIA marque le début d’un nouveau discours et d’une nouvelle stratégie dans le djihad de ce groupe. On était en effet loin des communiqués triomphalistes qui annonçaient l’imminence du retour du Califat. Le ton était à la déception (comme dans l’opuscule intitulé Le sabre tranchant signé par Zouabri). D’autant plus que le GIA subissait de sérieux revers : l’émir de la région de Boumerdès, Youcef Bentitraoui et celui de la Casbah d’Alger, Bouhammam Mohamed, dit Moh Jetta, sont respectivement abattus en décembre 1995 et janvier 1996. Toujours en janvier 1996, après 17 heures de combat, les unités de l’ANP abattent 20 islamistes à Laghouat, dont un émir redouté, Aïssa Keroum, ancien d’Afghanisatn. Napoli, de son vrai nom Yacine Amara, tout puissant émir de la Casbah, est à son tour abattu avec 7 de ses compagnons le 2 octobre 1996.

 
Face aux pressions internes, constituées par de multiples dissidences, et aux pressions externes, constituées par le renoncement progressif de l’AIS au djihad, par le désaveu qu’adressait la population au GIA en participant aux différentes élections de Zéroual et par l’étau que ne cessait de resserrer l’armée autour de ses troupes, le GIA (ou plutôt ce qui en restait) s’engageait dans une voie nihiliste et suicidaire et choisit la fuite en avant dans l’horreur. Pour punir la population, décrétée impie du fait de son rejet des islamistes armés, il se lance dans une série de massacres de civils, aussi horribles les uns que les autres.  

  
 Les massacres collecifs : faits et circonstances

massacre_du_GIAN.B. : Le décompte qui va suivre est loin d’être exhaustif. Il a été élaboré à partir des fait rapportés par Hassane Zerrouky dans son livre La nébuleuse islamiste en France et en Algérie, Editions 1, 2002, (pp. 248-290). Ils furent recoupés ou complétés en consultant d’autres sources qu’on retrouve dans la bibliographie.

 
 

Date : 5 décembre 1996
Lieu : Haouch el-Trab, près de Boufarik, dans la Mitidja
Circonstances : Un groupe du GIA, dirigé par Djamel Aït Dekar, lieutenant d’Antar Zouabri, égorge et décapite 10 civils, dont 7 femmes.
Bilan : 10 personnes décapitées.

 
Date : 6 décemmbre 1996
Lieu : hameau de Benachour, près de Sidi El-Kébir, Blida
Circonstances : Slimane Mohamed Maherzi dit Abou Djamîl, ancien cadre du FIS, chef du GIA local, organise une descente sanglante chez les habitants
Bilan : 29 personnes assassinées.

 
Date : 10 décemmbre 1996
Lieu : Massouma, localité située près de Boufarik, dans la Mitidja
Circonstances : Une famille de huit personnes est exécutée.
Bilan : 8 morts.

 
Date : 19 décembre 1996, vers 3h du matin
Lieu : à l’entrée de Blida
Circonstances : Un car de voyageurs est intercepté à l’entrée de Blida, près d’une caserne militaire. Les terroristes ont eu tout le temps d’exécuter les voyageurs à l’arme blanche et par balles. Arrivée tardive de l’armée sur les lieux.
Bilan : 20 morts, 7 blessés par balles.

 
Date : nuit du 28 au 29 décembre 1996
Lieu : village de Dhamnia, dans les montagnes de Aïn Defla
Circonstances : Un groupe armé massacre 34 personnes.
Bilan : 34 personnes assassinées.


Date : nuit du 5 janvier 1997
Lieu : hameau de Benachour, près de Sidi El-Kébir, Blida
Circonstances : Ce hameau est massacré pour la deuxième fois par les terroristes. Au cours de ce deuxième raid, 16 civils sont assassinés.
Bilan : 16 personnes assassinées.
 
Date : 6 janvier 1997
Lieu : Daouda Marine, port situé à 60 km à l’ouest d’Alger.
Circonstances : Une attaque terroriste fait 23 victimes, des femmes pour la majorité. Le journal indépendant El Watan est l’un des premiers à mettre en cause l’attitude des militaires, postés sur les hauteurs du village, qui auraient refusé d’intervenir.
Bilan : 23 morts.

 
Communiqué d’Antar Zouabri, émir du GIA :
« La guerre continuera et s’intensifiera durant le mois de ramadan et nous avons les moyens et les hommes pour châtier ceux qui ne sont pas à nos côtés […] A l’exception de ceux qui sont avec nous, tous les autres sont des apostats et méritent la mort » (tracts placardés sur les murs d’Alger, janvier 1997)

 
Date : 6 janvier 1997
Lieu : Sidi Abdelaziz, région de Béni Slimane, 120 km au sud d’Alger.
Circonstances : Un groupe de citoyens est massacré.
Bilan : non communiqué.

 
Un communiqué d’un groupe du GIA, Les Fidèles au Serment, de Kamreddine Kherbane :
« Nous avons acculé le Tyran au repli sur la capitale, où il est cerné de toutes parts » ; « nous allons frapper fort et il finira par lâcher prise. Nous ferons trembler la terre sous les pieds du Tyran qui n’a d’autre issue que de préparer son départ, avant de périr sous les décombres » (in Nour el Misbah, organe des Fidèles au Serment, 1er février 1997)


Date : 1er février 1997
Lieu : Médéa, quartier de Ktiten.
Circonstances : Pour se venger de Sid Ali Benhadjar, un dissident qui a choisi de quitter avec ses hommes le GIA, ce dernier organise une expédition punitive dans le quartier qui abrite les sympathisants de son ennemi. Une cinquantaine de terroristes assassinent et massacrent hommes, femmes et enfants. Les forces de police stationnées à 500 m ne bougent qu’après la fin de la tuerie. Le 6 février, les terroristes retournent massacrer un quartier voisin (Teniat el Hadjar), mais les habitants, avertis, les accueillent à coups de pierre, de haches, de gourdins, etc. Leur résistance leur sauve la vie. La police intervient cette fois et abat plusieurs islamistes. Une autre descente s’effectue au quartier de Aïn Dheb le 6 février, les terroristes islamistes avertissent la population contre toute collaboration avec Sid Ali Benhadjar, sinon « nous vous tuerons comme on l’a fait à Ktiten ». Benhadjar accuse de son côté « les hypocrites » du GIA de ces massacres et affirme disposer de la liste de tous les participants au carnage.
Bilan : 31 morts.
 
Date : 17 février 1997
Lieu : hameau de Kerrache, à 50 km d’Alger.
Circonstances : Les terroristes islamistes d’Antar Zouabri massacrent 31 personnes dans cette localité. Dans un communiqué, celui-ci revendique le massacre et corrige le nombre de victimes, qu’il dit être 41 et non 31 morts comme l’avait annoncé la presse. 
Bilan : 31 morts selon la presse, 41 selon Antar Zouabri.

 
Communiqué d’Antar Zouabri :
« Le GIA ne tue pas les innocents, mais les familles qui sont proches du pouvoir » ; « une nouvelle étape de lutte contre le gouvernement a débuté avec l’exécution d’apostats et de leurs relations dans les villes et villages, et des attentats à la bombe au cœur d’Alger et de Blida » (communiqué du 22 février 1997, signé Abou Talha, nom de guerre de Zouabri)

 
Date : nuit du 21 au 22 avril 1997
Lieu : Village de Bougara, 40 km au sud d’Alger.
Circonstances : Une attaque terroriste fait 93 victimes.
Bilan : 93 civils dont 43 femmes tués.


Autres massacres : on compte 22 massacres islamistes de civils entre le 15 février et le 5 juillet 1997, (dont celui de Bougara), dans différents endroits du pays. Le nombre de victimes est élevé, plus de 300 morts.

 

ETE 1997 OU L'ETE ROUGE

 

Date : 5 juillet 1997
Lieu : Médéa.
Circonstances : 48 personnes sont massacrées par un groupe armé. Plus d’une vingtaine de personnes sont par ailleurs massacrées dans différents endroits du pays, dont trois supporters d’un club de football, l’USMA, égorgés alors qu’ils fêtaient la victoire de leur équipe.
Bilan : 61 morts.

 
Date : 12 au 13 juillet 1997
Lieu : Ksar el Boukhari, 180 km au sud d’Alger.
Circonstances : massacre de 44 personnes.
Bilan : 44 morts.

 
Date : 20 au 21 juillet 1997
Lieu : hameau Yema Mghita, au sud d’Alger.
Circonstances : massacre de 39 personnes, dont 15 appartenant à une même famille. Bilan : 39 morts.

 
Date : entre le 19 et le 23 juillet 1997
Lieu : région d’Alger.
Circonstances : Pendant que l’armée menait des opérations de lutte contre les maquis de Htatba (Ouest d’Alger), une attaque de terroristes islamistes cible trois villages consécutifs et fait 56 victimes.
Bilan : 56 personnes assassinées.

 
Date : 20 au 21 juillet 1997
Lieu : hameau de Taghit, près d’Alger.
Circonstances : Antar Zouabri, donné pour mort par la presse algérienne, alors qu’il était traqué par les militaires, aurait commis de sa propre main le massacre de 38 personnes, épargnant quelques habitants pour qu’ils témoignent qu’il est bien vivant. Quoiqu’il en soit, le massacre, commis par lui ou en son nom, fait 38 victimes.
Bilan : 38 personnes assassinées.

 
Date : 27 au 28 juillet 1997
Lieu : Larbaa, Blida.
Circonstances : Vers 23h, une centaine d’islamistes du GIA investissent la ville de Larbaa en coupant l’électricité. La ville est plongée dans le noir, tandis que ses accès sont minés par des engins explosifs. Les quartiers de Djibolo et de Si Zerrouk comptent des familles acquises à l’émir Mustapha Kartali, rentré en dissidence. Pour châtier celui-ci, des dizaines de personnes sont massacrées par ses anciens compagnons de Kertali. Ceux-ci ont pris tout leur temps et ont enlevés les plus belles femmes pour servir d’esclaves sexuelles au maquis. Les militaires ont prétexté les bombes qui bloquaient les accès de la ville pour justifier leur passivité. Le 31 juillet, les terroristes sont revenus pour exécuter 20 autres personnes dans un autre quartier de la ville.
Bilan : 51 morts et 90 blessés.

 
Date : nuit du 30 au 31 juillet 1997
Lieu : hameau Matmata, Aïn Defla.
Circonstances : 41 habitants du village de Matamata sont massacrés à l’arme blanche. Bilan : 41 égorgés.


Date : 1er au 2 août 1997
Lieu : hameau de Sidi Madani, dans les gorges de la Chiffa. 
Circonstances : 38 habitants sont assassinés par un commando islamiste.
Bilan : 38 morts.

 
Autres massacres : entre le 9 et le 13 août 1997, 55 civils sont massacrés, toujours dans la région Alger-Médéa-Aïn Defla.


Date : 20 au 21 août 1997
Lieu : village de Souhane, 20 km au sud de Larbaa, Blida.
Circonstances : Une centaine d’islamistes investissent ce village et tuent à l’arme blanche et par balles des hommes, des femmes, des vieillards et des enfants et incendient leurs habitations, dans un vacarme qui se fait entendre plusieurs kilomètres à la ronde. 17 jeunes filles sont emmenées en captivité. Les militaires arrivent en retard sur les lieux.
Bilan : 64 personnes mortes, pour la plupart égorgées.

 
Date : nuit du 25 août 1997
Lieu : hameau Ben Ali, à moins de 10km de Blida. 
Circonstances : Des islamistes armés investissent la nuit le hameau de Ben Ali et rassemblent ses habitants sur la placette du village. « Prenez les plus belles [femmes] et tuez tous les autres » ordonne l’émir du groupe. Commence une tuerie à l’arme blanche et par balles.
Bilan : 74 personnes tuées, dont 30 femmes.

 
Date : nuit du 28 au 29 août 1997
Lieu : Haï Raïs, banlieue d’Alger. 
Circonstances : Vers 22h30, deux cents islamistes armés jusqu’aux dents (Kalachs, FMPK, lance-roquettes, etc.) font irruption à Raïs, un village situé dans la Mitidja, sur un ancien domaine agricole. Ils étaient habillés en tenues afghanes, avec des « barbes très longues », « teintées au henné pour certains » [témoignage recueilli par Zineb Laouedj] « attachées avec des élastiques, une coupe rasta et des sourcils rasés » [un survivant au journal indépendant El Watan]. Deux patrouilles gardent pourtant l’entrée du hameau, une gendarmerie et un poste regroupant une vingtaine de gardes communaux. Quelques habitants montés sur les terrasses avaient perçu des bruits bizarres et avaient fui à travers les champs avec leurs familles. Les autres n’ont pas eu le temps de faire quoi que ce soit. Les terroristes défoncent leurs portes à coups d’explosifs, mettent le feu aux habitations, lancent des cocktails Molotov et font sortir les femmes et les enfants. La tuerie commence à coups de hache, de couteaux et d’ « Allahou Akbar », tandis que les balles rattrapent les fuyards. Plusieurs centaines de civils se précipitent vers le poste des gardes communaux pour chercher refuge. Mais ces derniers, armés seulement de fusils de chasse, prennent peur et se terrent à l’intérieur de leur poste. Les témoins ont identifié à la tête des assaillants Ali Dellal, Ali Cherat et Rabah Bougouïa, des islamistes originaires du village qui avaient basculé dans le terrorisme. Quelques jours auparavant, les villageois, inquiets, ont demandé des armes à l’état pour se protéger, chose qui leur a été refusée. Les habitants de cette localité n’ont pas massivement voté FIS pendant les élections de 1991.
Bilan : 300 morts environ, dont plus de 30 bébés et un terroriste tué par les villageois.
 
Parole aux survivants :
 
El Watan écrit, en citant des survivants : « Ceux qui hier, habitaient El Raïs ont crié fort, très fort pour qu'on vienne à leur secours. « Nous avons crié de toutes nos forces mais personne n'est venu ». Celles qui d'entre les victimes essayaient de fuir ont été retrouvées la tête fracassée à la hache ou le corps calciné. Certains témoignages attestent que certains fuyards ont été tués par balles puis aspergés d'essence et brûlés. « Les terroristes ont surgi dans la fête et ont égorgé tout le monde sauf des femmes qu'ils ont décidé d'emmener avec eux » (…) « Ils ont pris avec eux des jeunes filles et des jeunes mariées, et aussi des moutons et des vaches » (...)» (El Watan, 29-30 août 1997)
 
Messaoud, interrogé par un journaliste de La Croix, raconte : [Ce soir là, à Raïs, arrive] « une voiture Mazda [...] de sous la bâche a surgi une dizaine d'hommes, barbus pour la plupart, souvent vêtus de pantalons bouffants et tuniques, quelques uns de pantalons de treillis militaires. Ceux qui n'avaient pas de kalach, étaient armés de haches et de couteaux. [...] Ils blasphémaient de temps en temps [...] Personne ne peut dire exactement combien “ils” étaient. Peut être 50 […] En un quart d'heure, “ils” avaient enfermé au milieu des cris et des coups de feu, près de 200 habitants dans quatre ou cinq maisons qu'ils gardaient […] Quatre individus patibulaires s'étaient invités vers 21h à la table des hommes dans le petite arrière-cour, là où il y avait la fête. “Vous nous avez laissé quelque chose?” ont-ils lancé au père du marié. “Ils” se sont mis à manger. Lorsque les camionnettes Mazda ont été annoncées à l'entrée de Raïs, ces hommes ont quitté l'arrière-cour pour l'intérieur de la maison où ils ont dépouillé toutes les femmes de leurs bijoux avant de les allonger par terre. A partir de là, l'horreur a envahi Raïs.» (La Croix, 26 septembre 1997) [Ces deux témoignages sont cités d’après Anissa Barak, « Les faits à travers la presse algérienne », in Confluences n° 25,  La parole aux Algériens : Violence et politique en Algérie, Printemps 1998.]

 
Date : nuit du 28 au 29 août 1997
Lieu : Maalba, Djelfa (300 km au sud d’Alger).
Circonstances : Un groupe attaque le hameau de Maalba et fait 38 victimes.
Bilan : 38 morts.

 
Date : 5 septembre 1997
Lieu : Sidi Youcef, Béni Messous, banlieue d’Alger.
Circonstances : Vers 21h, un commando islamiste sort de la forêt limitrophe de Baïnem et rentre dans le village de Sidi Youcef. Ils commencent à achever les habitants à coups de haches et de poignards, hommes, femmes et enfants. Ceux-ci crient et appellent à l’aide, en faisant entrechoquer des casseroles pour se faire entendre de loin. « Personne n’est venu ». Quelques habitants fuient vers la forêt et se cachent. Pas une seule balle n’est tirée, toutes les victimes sont passées au fil de la lame ou de la hache. Les militaires se sont pointés deux heures après la fin de la boucherie. Le lendemain, les survivants ont emballé leurs bagages et ont quitté les lieux. 
Bilan : 87 tués à l’arme blanche.
 
Parole aux survivants :
Selon Aïssa, un survivant qui s’est caché dans la forêt, interrogé par un journaliste pour La Croix : « les assaillants se sont présentés comme des agents des forces de sécurité. Ils portaient des tenues sombres comme celles de la police. En me battant avec l’un d’eux, j’ai senti que ce n’était pas de la toile d’uniforme. Certains avaient de fines barbes, un seul une longue barbe qui lui arrivait jusqu’à la poitrine.»
 
 
Date : nuit du 19 au 20 septembre 1997
Lieu : Ouled Tham, Sud d’Alger Matmata, Aïn Defla.
Circonstances : 53 civils du village d’Ouled Tham sont massacrés.
Bilan : 53 morts.
 
Date : nuit du 22 au 23 septembre 1997
Lieu : Bentalha, banlieue d’Alger, Entre Beraki et Sidi Moussa.
Circonstances : Une troupe de 150 hommes, conduite par Mohamed Lazraoui, un lieutenant d’Antar Zouabri, est venue par les plantations de Haï Djilali. Les islamistes rentrent à Bentalha en se scindant en plusieurs groupes : 20 hommes attaquent le quartier de Haï Boudoumi, une cinquantaine s’occupe de Haï Djilali, tandis qu’un troisième groupe, lourdement armé (lance-roquettes, FMPK) mine les accès à la ville et se tient prêt à riposter en cas d’intervention de l’armée. Les égorgeurs partent en premier, couverts par leurs acolytes et guidés par deux femmes, l’une habillée en noir et l’autre en rouge. Cette dernière s’appelle Ould Hamrane Zohra (alias Nacéra) et est la sœur d’un ancien émir du GIA, abattu par les services de sécurité en 1995, répondant du nom de « Djéha ». Zohra, originaire de Bentalha, montre les familles qui sont à épargner (car alliées du groupe) et celles qui sont à exécuter, et se charge de récupérer les bijoux sur le cadavre des victimes. Les tueurs font sauter les portes blindées au moyen d’explosifs [plutôt des engins artisanaux], tandis que les habitants fuient vers leurs terrasses. Les tueurs les rejoignent, les égorgent et les jettent sur la rue et les jardins. Les enfants cachés sous les lits et dans les armoires sont découverts et massacrés. L’intérieur des maisons est vandalisé, le mobilier est détruit. Certaines maisons sont incendiées. Quelques habitants, armés de fusils de chasse, ont courageusement tenu tête aux terroristes en couvrant la fuite de près de 200 personnes. Un terroriste est tué en recevant en pleine poitrine un harpon de fusil de pêche. Mohamed Khodja, un rescapé, a assisté à l’égorgement de 11 membres de sa famille, dont deux enfants de 11 et 13 ans.
30 militaires, stationnés à la maison de la vieillesse, à 1km du lieu du drame, ont essayé d’intervenir, mais ils furent accueillis par des tirs de roquettes. D’autres militaires tombent sous les tirs nourris des groupes du GIA, supérieurs en nombre. Les renforts ne sont jamais arrivés. La tuerie prend fin à 2h du matin. Un terroriste, abandonné par ses acolytes lors de leur retraite, fut brûlé vif par les habitants.
Mohamed Lazraoui, l’émir du groupe, est originaire de Bentalha. Ancien cadre du FIS, il avait abattu en 1994 un policier et son père à la sortie d’une mosquée avant de rejoindre le maquis. Il est à son tour abattu par l’armée quelques semaines après le massacre de Bentalha, le 7 octobre 1997.
Bilan : 300 morts, égorgés et par balles et 67 blessés. Un médecin et 5 femmes enelvés.
 
Parole aux survivants :
Selon les témoignages recueillis par El Watan, ils avaient de longues barbes et portaient une tenue afghane surmontée d'un gilet. Un témoin a reconnu parmi eux trois natifs du quartier. Selon La Tribune, un témoin a reconnu « des enfants du village » parmi les terroristes ; « Des femmes et des enfants accompagnaient les agresseurs ». Selon Al Khabbar et La Tribune (presse indépendante), les assaillants étaient habillés à l’afghane, avec des pantalons bouffants et des kachabia, des cheveux hirsutes, de longues barbes et un aspect sale. Certains d’entre eux portent jeans et baskets. Selon certains témoignages, les terroristes avaient des listes avec des noms de familles entières ou des personnes bien précises. Des hommes « encagoulés » identifiaient les villas avant de décider de l'attaque.
« Pendant que les étendards de la morts happaient les âmes des innocents, nourrissons, enfants et femmes au milieu de flots de sang, les voisins attendaient leur tour dans un état d’hystérie et d’épouvante poussés à l’extrême. » (Al Khabar, 24 septembre 1997) [Tous les témoignages sont cités d’après Anissa Barak, « Les faits à travers la presse algérienne », in Confluences n° 25,  La parole aux Algériens : Violence et politique en Algérie, Printemps 1998.]
 
 
Dans le numéro 13 du bulletin Al Djamâa, daté du mois d’août 1997, Abou Al Moundhir, de son vrai nom Mahfoud Assouli, écrit :
« Nous répondons à ceux qui nous accusent de tuer aveuglément que nous combattons ceux qui ont trahi et se sont rendus au Tyran. En ce sens, nous ne faisons ici rien d’autre qu’appliquer les préceptes de Dieu et de son Prophète. […] Quand vous entendez parler de tueries et d’égorgements dans une ville ou un village, sachez qu’il s’agit des partisans du Tyran, ou alors de l’application de communiqués qui ordonnent de faire le bien et de combattre le mal ». Il faut exterminer « ceux qui ne font pas la prière, consomment l’alcool et la drogue, les homosexuels et les femmes libertines et débauchées […] Du plus jeune des enfants au plus âgés des vieillards, les ennemis de l’islam doivent tous être égorgés » (Cité d’après Zerrouky, pp. 273-274)
 
Antar Zouabri, émir du GIA de l’époque, écrit :
« Le monde doit savoir que toutes les tueries, les massacres, les incendies, les déplacements de population, les enlèvements de femmes, sont une offrande à Dieu » (communiqué cité par l’AFP, 29 août 1997, authentifié par les Services secrets français car comportant des menaces contre la France, cité d’après Zerrouky, p. 274)
 
Date : 1er octobre 1997
Lieu : hameau de Milaha, près de Bouïnan, Alger
Circonstances : Un groupe armé massacre les habitants,15 femmes et 12 enfants font partie des victimes.
Bilan : 38 personnes assassinées.
 
Date : 4 octobre 1997
Lieu : près de Bouïnan, Alger
Circonstances : Un car de transport scolaire emmenait des enfants à l’école. Des terroristes du GIA le surprennent sur la route et le mitraillent.
Bilan : 17 enfants assassinés.
 
Date : début octobre 1997
Lieu : Benchicao, Zoubiria, Ouled Benaïcha, localités de Médéa.
Circonstances : Libre de ses mouvements dans cette zone, le GIA commet trois massacres dans trois localité différentes de la même wilaya.
Bilan : non communiqué.
 
Autres massacres : entre le 2 novembre et le 18 décembre 1997, Hmalite, Chéraga, Baïnem, Larbaa connaissent des massacres.
Bilan : 83 morts, plus de 150 blessés.
 
Date : 31 décembre 1997
Lieu : Relizane (précisément Cherarba, Oued Sahrine, El Abadil, Ben Taïeb et Had Chekala)
Circonstances : A 18h15, en ce début de ramadan, des dizaines d’islamistes du GIA, habillés en tenues afghanes et appartenant selon les témoins à la phalange de la fin, se scindent en plusieurs groupes pour attaquer simultanément quatre hameaux : Cherarba, Oued Sahrine, El Abadil et Ben Taïeb. Tous ces villages déshérités sont situés à mille mètres d’altitude, dans des zones montagneuses difficiles d’accès, loin des routes nationales. Les habitants sont des paysans et des éleveurs vivant dans une grande misère. Juste après la rupture du jeûne, ils furent attaqués à coups de hache et de couteaux. La moitié des égorgés furent des femmes et des enfants. Des bébés furent coupés en deux parties, chacune comportant une main et un pied. Le correspondant du journal indépendant Liberté a été le seul à avoir accédé à cette zone. Il décrit ainsi le massacre : « les victimes ont été égorgées, décapitées, certaines démembrées. Des enfants ont été tués en étant projetés contre les murs des habitations » (cité d’après Zerrouky, p. 289). Les habitants qui ont survécu ont fui de nuit et ont marché des heures à travers la forêt pour rejoindre la première route nationale, où les militaires les ont récupérés. Les islamistes rivaux de l’AIS arrivent en premier sur les lieux du drame. Ils filment le carnage, interrogent les survivants et accusent le GIA. [Cf. le film de Fouzia Fekhari, en bibliographie]. Les militaires, qui arrivent derrière eux, ont eu la surprise de découvrir que les habitants d’une autre localité, Had Chekala, ont été exterminé jusqu’au dernier à l’arme blanche.
Ces populations, qui avaient massivement voté pour Liamine Zeroual, étaient vraisemblablement accusées d’avoir pris parti pour le Taghout (Tyran) ou d’avoir des sympathies pour l’AIS. Des gens de cette région avaient aussi aidé l’armée à localiser des groupes du GIA. L’AIS, qui observait une trêve à ce moment là, a promis aux habitants de les protéger en cas d’attaque du GIA. C’est sur ce fond de rivalité que le massacre a été perpétré.
Bilan : 517 personnes assassinées au total, la plupart à l’arme blanche, dont plus d’une moitié de femmes et d’enfants.
 
 
Date : 11 janvier 1998
Lieu : Sidi Hamed, à 30 km d’Alger
Circonstances : Après la rupture du jeûne, vers 20h30, une centaine d’islamistes du GIA, venant de la montagne avoisinante de Aïn El Kahla, investissent la ville de Sidi Hamed. Loin d’être une localité miséreuse, elle abrite plutôt des commerçants et des employés de l’industrie algéroise. Les islamistes du GIA lancent deux grenades dans la vidéothèque, pleine de monde à craquer et tuent collectivement un nombre considérable de jeunes gens. Ils mitraillent ceux qui sortent de la mosquée et achèvent les fuyards par égorgement. Des familles sont attaquées et massacrées dans leur maison, avant d’incendier les lieux. Les tueurs achèvent tranquillement leur besogne et ce n’est que deux heures plus tard que l’armée arrive sur les lieux. 15 jeunes filles sont emportées comme butin de guerre sexuel par les islamistes dans leur retraite, destinées à être violées. L’armée arrive trop tard sur les lieux ; pour la première fois, l’officier qui commande la région est arrêté et jugé pour intervention tardive.
Des témoins affirment que les hommes de l’AIS venaient souvent se ravitailler dans les commerces de la bourgade. L’AIS a par la suite déposé les armes mais deux de ses lieutenants, Ali Bâa et Ahmed Mostéfaoui (dit Popeye), originaires de Sidi Hamed, sont passés au GIA. Les gens de Sidi Hamed seraient donc accusés de sympathie avec l’AIS.
Bilan : 140 morts et 70 blessés.
 
Date : janvier 1998
Lieu : Relizane, localité de Ramchèche
Circonstances : Un groupe armé massacre les habitants.
Bilan : 62 morts. 

  

L’attitude de l’armée algérienne
 Armee_algerienne
Pendant le ramadhan de 1997, les Algériens avaient droit à un massacre tous les deux jours. Une grande partie de ces carnages étaient commis dans la banlieue d’Alger, pas très loin de postes et de casernes de l’armée et de la gendarmerie. Comment expliquer alors que l’armée n’intervienne pas pour protéger les civils ? Ou qu’elle soit le très souvent intervenue en retard, pour constater les dégâts ?
 
Les premiers à avoir posé ces questions furent les journaux algériens de la presse indépendante. Plusieurs réponses furent envisagées :
 
1) L’incompétence : certains objectèrent qu’on avait affaire une armée « lourde », de type soviétique, mal préparée pour faire face aux méthodes afghanes de la guérilla et peu habituée à lutter contre un ennemi invisible. La structure de commandement était elle-même compliquée, les gens qui donnaient des ordres n’étaient pas informés à temps. Pourtant, en 1997, l’armée avait cinq années d’expérience de lutte anti-terroriste. Elle a donc eu tout le temps qu’il fallait pour se mettre à niveau depuis le début de la guérilla. De plus, les massacres de la banlieue d’Alger duraient des heures et les victimes criaient à tue-tête pour obtenir des secours...
 
2)  L’impossibilité : il n’était pas possible, selon d’autres, d’intervenir de nuit alors que les chemins qui menaient vers les localités attaquées étaient minés, les accès gardés par les assaillants, l’électricité coupée. Les soldats auraient confondu entre civils et terroristes. C’était risquer inutilement des soldats dans des opérations perdues d’avance. Cet argument, en plus d’être immoral, est incohérent. Comment des terroristes pouvaient-il agir de nuit, avec ou sans torches, alors qu’une armée formée pour cela n’y arrive pas ? La nuit n’était pas un obstacle pour la seule armée, elle était aussi un obstacle pour les assaillants. Ces derniers pouvaient en effet avoir un avantage sérieux sur les militaires, mais est-ce une raison pour ne rien faire ?
 
3) Le laisser-faire : certaines parties de l’opinion pensent que les militaires ont tout simplement laissé faire les islamistes. Les populations massacrées étaient en effet souvent d’obédience islamiste et avaient dans beaucoup de cas voté pour le FIS pendant les élections législatives de 1991. Certaines avaient même soutenu les groupes armés dans leur lutte. Alors, quand ces derniers sont retournés contre leurs anciens sympathisants, l’armée s’est dit : « tant pis pour leur gueule, ça leur apprendra à voter FIS ou à soutenir les terroristes ». Aucun officier n’aurait voulu risquer la vie de ses soldats pour sauver des gens qui avaient jusqu’à une certaine mesure soutenu les islamistes ou les islamistes armés.
 
4) la complicité, voire plus : la passivité relative des corps de l’armée est la base de la naissance du groupe de pression « qui tue qui ». Les « qui tue-quistes » pensent que l’armée n’est pas intervenue parce que les massacres étaient commis par ses propres hommes, c-à-d par des éléments des services secrets algériens déguisés en terroristes islamistes, dans le but de discréditer la guérilla aux yeux de ses sympathisants. Sinon, comment expliquer que des zones parsemées de casernes et de postes militaires soient le théâtre de carnages nombreux ? La seule explication selon eux est que les militaires ne pouvaient pas en intervenant tirer sur d’autres « militaires », déguisés en terroristes islamistes. Certains qui-tue quistes vont plus loin, en évoquant sans preuves la complicité des services de renseignements français. Ceux qui ne sont pas d’accord avec cette version sont pour les « qui tue quistes » des « soutiens » du pouvoir algérien.
Cette lecture des faits fait face à un obstacle majeur : c’est une théorie qui ne dispose pas de l’ombre d’une preuve. Les témoignages invoqués sont sujets à caution : ils sont incohérents ou faits par des déserteurs proches des islamistes, ou qui avaient des comptes à régler (par l’histoire algérienne interposée) avec l’armée. De plus, au moment des massacres, la guérilla ne jouissait pas tout à fait de la popularité que lui suppose cette thèse. Il apparaît ces derniers temps, notamment avec l’affaire de la mort suspecte de Didier Contant (cf. le site de Rina Sherman), que les auteurs de cette thèse forment un groupe de pression déterminé et extrêmement puissant, qui agissent par « coups médiatiques » afin de discréditer l’armée algérienne et de réhabiliter l’islamisme politique dans ce pays. Parmi leurs derniers coups se trouve l’affaire du général Buchwalter sur les moines de Tibhirine, soi-disant assassinés par l’armée. Certains d’entre ces militants sont des islamistes plus ou moins déclarés, d’autres sont liés au pouvoir marocain, d’autres encore font partie de l’internationale socialiste, tout ce beau monde se rencontrant autour d’une maison d’édition (La Découverte) et d’un nombre d’avocats des droits de l’homme.
 
Selon les cas, ce sont donc les trois premières réponses qu’il faut envisager, chaque facteur pouvant jouer seul ou combiné aux autres.


Les massacres sauvages traduisent une attitude désespérée de la part d'un GIA devenu sectaire et nihiliste, sur un fond de rivalité sérieuse avec l'AIS et dans un contexte où se multiplient les dissidences au sein de ses rangs. Cette organisation n'a évidemment pas besoin d'être manipulée pour tuer ou d'être sous l'emprise d'une drogue quelconque comme le disent les mythes populaires la concernant. Ses membres ont perdu tout sens de la vie et sont devenus des assoiffés du martyre. La population, qui a soutenu naguère l'instauration de la République Islamique, lui a tourné le dos, ce qui légitime à ses yeux toutes les représailles. Les "traîtres" sont toujours mieux  punis que les ennemis. Or, à ses yeux, la population civile a trahi la cause sacrée et a rejoint le Taghout (Tyran). C'est qui a fait d'elle la cible des représailles les plus monstrueuses.

Naravas

Post à compléter
Bibliographie à suivre
 

Posté par Naravas à 16:03 - CONNAISSANCE DE L'ISLAMISME FONDAMENTALISTE - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 août 2009

L’extermination de l’intelligentsia algérienne (1993-1998)

L’extermination de l’intelligentsia algérienne

Sur le massacre des intellectuels (1993-1998)
par les islamistes armé
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       On peut considérer par convention que la guérilla des islamistes algériens commence effectivement le 13 février 1992, date de l’attentat de la rue Bouzrina (Casbah, Alger), qui a coûté la vie à six policiers, attirés dans une embuscade. C’est exactement une année et un mois plus tard, soit le 14 mars 1993, que tombe le premier intellectuel (Hafid Sanhadri, cadre du ministère de l’emploi) sous les balles assassines des fondamentalistes armés. Et depuis, les meurtres d’artistes et d’intellectuels se poursuivent jusqu’en 1998, parfois au rythme de plusieurs par mois. C’est ce qui indique l’existence d’un plan préétabli, avec des listes attestées d’intellectuels à abattre, triés en raison de leur disposition critique face à l’idéologie islamiste…


         On assiste entre 1993 et 1998 à la mise en exécution d’un véritable projet d’extermination des intellectuels algériens par les islamistes armés, toutes tendances confondues. C’était un « génocide programmé ». On ne s’attaquait pas seulement aux intellectuels francophones, considérés par eux comme une continuation maléfique de la présence française, mais même aux arabophones qui faisaient entendre un son de cloche différent. Un terme d’origine afghane, chargé en valeurs négatives, servait à désigner les membres de l’intelligentsia non islamiste : ce sont des « communistes » (chouyou’iyoune)! Dans l’idéologie islamiste, un « communiste » représente l’ennemi par excellence, un ennemi à la fois puissant et injuste, comme l’étaient les Russes (communistes) pour les Afghans musulmans. Mais c’est aussi un « athée », un « laïque » ou un « apostat », ce qui signifie indistinctement à leurs yeux kâfir (mécréant), méritant d’être exécuté pour délit de mécréance. En plus d’être injustes, apostats et ennemis de la religion (‘adouw allah), ces intellectuels constituent aussi aux yeux des islamistes les « suppôts » les plus objectifs du Tâghout, le pouvoir désigné par le terme de « Tyran ». On se rappelle que la déclaration de djihad d’Ikhlef Cherati ciblait non seulement le pouvoir mais aussi « ses soutiens » et les « partisans de l’occidentalisation » en général. On se rappelle aussi les paroles d’Ali Benhadj, répercutées dans les organes du FIS, qualifiant les journalistes de « judéo-sionistes ».

Ces convictions sont partagées du reste par toutes les tendances du maquis. L’un des premiers émirs du GIA, Jaafar al Afghâni (septembre 1993 - février 1994), prononce une terrible sentence dans un entretien accordé à un journal arabe : « les journalistes qui combattent l’islam par la plume périront par la lame » (Zerrouky, p. 127). Combattre l’islam, c’était refuser l’ordre que les fondamentalistes voulaient imposer. Or, la presse indépendante et les intellectuels critiques, qui ont eu accès à une grande liberté d’expression (surtout écrite) après 1989, sont majoritairement opposés au projet de constitution d’un état théocratique en Algérie. Ils l’ont exprimé à travers leurs publications et leurs prises de position, et c’est ce qui les a directement désigné à la vindicte islamiste. En Janvier 1993, des feuilles de Minbar al Djoumou’a, une publication clandestine du FIS, accrochées à l’entrée de la mosquée « Le Plateau » à Alger, dressaient une liste d’intellectuels et de journalistes à assassiner. La littérature du GIA appelait à liquider la « presse mercenaire » qu’elle accusait d’altérer la réalité de la lutte armée et de mener « une guerre médiatique contre le djihad ».

Les premières personnalités ciblées sont les intellectuels du CNSA (Comité National de Sauvegarde de la République), qui avait appelé, rappelons-le, à l’interruption du processus électoral après la victoire du FIS au premier tour des élections législative du 24 décembre 1991. Le 14 mars 1993, à la cité Garidi (Alger), tombe Hafidh Sanhadri, cadre du ministère de l’emploi, porte-parole du CNSA, assassiné près de chez lui.
Djilali_Liabes__sociologueDeux jours plus tard, le 16 mars, est assassiné le sociologue Djilali Lyabès, ancien ministre sous le président Boudiaf. Le 17 mars, le Dr Lhadi Flici, pédiatre, est à son tour abattu dans son cabinet de la Casbah.
Tous les partis politiques condamnent ces assassinats, mis à part les islamistes dits « modérés », qui n’avaient pas pris les armes, comme le parti Hamas de Mahfoud Nahnah et le parti Nahdha de Djaballah. Au lieu de prendre des mesures urgentes, le chef du gouvernement de l’époque, Bélaïd Abdesselam, se lance dans une attaque en règle contre les « laïco-assimilationnistes », étiquette insultante par laquelle il désignait les membres des partis démocrates et les intellectuels.

Le 22 mars 1993, le chef du puissant syndicat étatique UGTA, Boualam Benhamouda, qui avait échappé à un attentat, appelle à une marche de protestation contre ces assassinats et le terrorisme en général. 500 milles personnes ont courageusement défilé à Alger, en scandant des slogans demandant à juger les assassins.

La mobilisation populaire n’a pourtant pas freiné les exécutants du projet d’extermination des gens de plume. Une Omar_Belhoucher__directeur_d_Al_Watanfemme, Karima Belhadj, cadre de l’administration de la police, est assassinée le 3 avril et le 10 avril ; El Hachemi Cherif, ancien colonel de l’ALN, chef du parti de gauche Ettahadi [le Défi], échappe miraculeusement à un attentat. Les communistes (les vrais cette fois) et les hommes politiques soupçonnés d’être « de gauche » sont particulièrement ciblés, car assimilés aux Russes mécréants. Le 17 mai, le directeur du journal Al Watan, Omar Belhouchet, personnage symbole de la presse libre en Algérie, échappe à une tentative d’assassinat à Bab Ezzouar (Alger), devant son fils, alors qu’il conduisait celui-ci à son école. Le même jour, des terroristes rôdaient autour du siège du journal Le Matin, munis de photos agrandies de journalistes à tuer. Alertée, la police les a éliminés, non sans peine.

Tahar_Djaout___crivainL’assassinat qui a provoqué un profond émoi fut celui de l’un des plus grands écrivains de l’Algérie indépendante, Tahar Djaout, sans doute parce qu’il ravive dans la mémoire populaire le souvenir de l’assassinat d’un autre écrivain, Mouloud Feraoun, par l’OAS en 1962. Ancien professeur de mathématiques à l’université de Bab Ezzouar, poète, journaliste et écrivain de notoriété internationale, Djaout (auteur entre autres de : Les vigiles, L’invention du désert, Les Chercheurs d’os, L’exproprié, Le dernier été de la raison; cf. bibliographie) avait pris auparavant des positions dures contre l’intégrisme, qu’il qualifiait de « fascisme théocratique ». Il avait écrit dans l’une de ses chroniques une phrase prémonitoire devenue le slogan de la presse indépendante en Algérie : « si tu parles, tu meurs, si tu te tais, tu meurs, alors écris et meurs ! ». Le 26 mai 1993, deux jeunes qui l’attendaient dans l’escalier de son immeuble lui tirent deux balles dans la tête avant de prendre la fuite. Le malheureux succombe à ces coups quelques jours plus tard. Ses funérailles en Kabylie furent émouvantes et grandioses.

Mahfoud_Boucebci__p_re_de_la_psychiatrie_alg_rieenneLe 15 juin 1993, à 9h30, Mahfoud Boucebci, figure emblématique de la psychiatrie algérienne, président de la Société Algérienne de Psychiatrie, vice-président de l’Association Internationale de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent (auteur notamment de Psychiatrie, société et développement et de Maladie mentale et handicap mental), connu pour son opposition à l’islamisme, est poignardé à l’entrée de l’hôpital Drid Mohamed où il exerçait ses fonctions. Une semaine plus tard, le 22 juin, le sociologue Mhamed Boukhobza, qui avait travaillé avec Pierre Bourdieu, réputé pour ses recherches sur la disparition de la société pastorale en Algérie, est ligoté ainsi que le reste de sa famille dans son domicile du Télemly (Alger). Isolé dans une pièce de son appartement, il fut égorgé comme un mouton puis poignardé. « Une à une, les têtes pensantes de l’Algérie sont froidement liquidées » (Hassane Zerrouky, p. 132).

Les assassinats continuent pendant l’année 1994, avec le meurtre le 5 mars du directeur de l’école des beaux arts d’Alger, Ahmed Asselah et de son fils unique, Rabah. Cet homme avait fait de son école l’une des meilleures d’Afrique. Un peu plus d’un mois auparavant, le 30 janvier est tué Rachid Tigziri, dirigeant du parti Abdelkader_Alloula__dramaturgedémocrate le RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, considéré comme « impie » car prônant la laïcité). Le 1er février, Olivier Quemeur, caméraman de la chaîne ABC, est criblé de balles à la Casbah, tandis que ses collègues, Yves Ménari et l’australien Scott Allan White, sont grièvement blessés. L’aversion des islamistes armés pour l’art se poursuit avec l’assassinat le 10 mars à Oran d’Abdelkader Alloua, le plus grand dramaturge algérien, animateur pendant plus de 30 ans d’un théâtre en arabe populaire (il avait mis en scène El Ghoula de Rouiched, Le sultan embarrassé de Tewfik al Hakim, Numance de Cervantès, etc. il a joué aussi comme acteur dans plusieurs autres pièces et films et a adapté en arabe algérien Gogol et de Gorki, avec son ami Medjoubi).

Le journal indépendant Hebdo Libéré, farouchement anti-islamiste, fut ciblé le 21 mars par une attaque terroriste se soldant par la mort de deux journalistes et d’un chauffeur. Le professeur Salah Djebaïli, célèbre chercheur en écologie, spécialiste des régions désertiques et recteur de l’université de Bab Ezzouar (Alger), fut abattu le 31 mai. Il refusait d’ouvrir des salles de prière à l’intérieur de son établissement. Ferhat Cherki, journaliste, et Youcef Fathallah, président de la LADH (Ligue Algérienne des Droits de l’Homme), furent respectivement assassinés le 7 et le 18 juin. Le directeur de l’Ecole Vétérinaire d’Alger (ENV), Mohamed Bekkouche, est tué le 10 juillet à l’intérieur de son école, située dans la banlieue est d’Alger. L’islamologue et professeur de sociologie Rabah Stambouli, promoteur d’un islam tolérant et progressiste, est abattu le 23 août à la sortie de l’université de Sa_d_Mekbel__Directeur_du_quotidien__Matin__assassin_Tizi-Ouzou. Antar Zouabri tue avec son groupe les journalistes Ahmed Issaad et Lakhal Yasser le 31 novembre 1994. Saïd Mekbel, directeur du quotidien indépendant Le Matin, auteur d’une chronique corrosive contre le pouvoir et les islamistes, est assassiné le 4 décembre alors qu’il s’attablait dans une pizzeria située non loin des bureaux de son journal. Il laisse derrière lui notamment un court et beau texte, écrit le jour de sa mort et intitulé « ce voleur qui… » (*), un billet qui résume à lui seul l’état de la corporation journalistique, prise en étau entre la répression du régime et les armes des barbus. Le cinéaste et réalisateur Djamel Fezzaz [qui a réalisé notamment La grande tentative, L’affiche – qui met en scène l’acteur Rouiched –, Lahn al amal (La mélodie de l’espoir), El Waciyya (le Testament), etc.] est blessé par balles à Bab El Oued le 8 février 1995. Azzedine Medjoubi, directeur du Théâtre national algérien [a adapté Le journal d’un fou de Gogol sous le titre Hissaristân, Les bas-fonds de Gorki, La bonne âme de Se-Thouan de Brecht, etc. ; a monté Aalam el Baaouche (Le monde des insectes), El Houinta (La boutique) ; et a joué dans un grand nombre de pièces comme Hafila tassîr (Un bus en mouvement), Bâb El Foutouh, etc.] est tué devant son établissement le 13 février. Le 15 février tombe à Nabila_Djahnine__f_ministeTizi-Ouzou une militante démocrate, Nabila Djahnine, architecte, féministe responsable de l’association « Cris de femmes » (Thighri Netmettuth). Ces féministes « débauchées » (moutabaridjat, terme presque intraduisible) constituent de graves menaces contre les mœurs et la société islamiques, selon les fondamentalistes.
A Oran, est assassiné le 17 février un grand nom de l’histoire du Raï, Rachid Baba Ahmed producteur de musique et impresario de plusieurs vedettes de cette musique jugée « satanique » par les islamistes, [c’’est lui qui a fait connaître Cheb Khaled, qui a lancé Chebba Fadela, Cheb Sahraoui et Cheb Anouar]. Djamal Zaïter, un journaliste qui se recueillait sur la tombe de sa mère, fut surpris et assassiné en plein cimetière.
Cheb_Hasni__idole_du_Rai
Les assassinats, que nous ne pourrons pas tous citer (cf. une liste de 100 journalistes assassinés entre 1993 et 1997), se poursuivent avec les attentats contre des personnalités publiques, des vedettes de la chanson et contre n’importe qui exprimant une opinion anti-islamiste ou ayant une activité jugée subversive ou non conforme aux canons fondamentalistes. Le 8 septembre 1994, Abderrahmane Rebiha, professeur d’agronomie à l’université de Blida, meurt sous les balles du GIA. Le 13 septembre vient le tour d’Abderrahmane Ferhdeheb, universitaire, économiste, auteur de plusieurs livres. Le chercheur se savait menacé et tentait d’obtenir un visa pour la France, ce qui lui fut refusé à trois reprises. Le 29 septembre 1994 est assassiné une idole de la musique raï. Après l’avoir sommé plusieurs fois d’arrêter sa musique « démoniaque » et « débauchée », Cheb Hasni, un chanteur prolifique et adulé, est assassiné devant le Matoub_Lounes__assassine_en_1998domicile de ses parents, dans le quartier « Gambetta » d’Oran, malgré son immense popularité. Ses funérailles rassemblèrent d’immenses foules et bouleversèrent la jeunesse algérienne. Au même moment, en Kabylie, le poète et chantre de la cause berbère, Matoub Lounès, est enlevé le 25 septembre et séquestré par un groupe armé dirigé par l’émir du GIA Aït Ziane. Le poète fut jugé par un «tribunal islamique » du maquis et finalement « acquitté » et libéré grâce à la pression d’une formidable mobilisation populaire. Mais le répit fut court, puisqu’il sera criblé de balles le 25 juin 1998, dans des circonstances non élucidées, alors qu’il était de retour chez lui après un long exil en France.


Un climat de terreur est instauré par les islamistes chez les intellectuels. A chaque retour d’enterrement, ces derniers se demandent à qui sera le prochain tour. Les lettres de menace parviennent par centaines aux rédactions de journaux et aux domiciles des concernés. La peur s’installe et les gens apprennent à se tenir laRachid_Mimouni_3 langue pour ne pas subir un sort funeste, d’autant plus que les sympathisants des islamistes armés étaient partout. Les murs avaient des oreilles. Les groupes armés pouvaient en effet compter sur tout un petit peuple de partisans, employés comme informateurs, comme « délateurs » ou sollicités pour assurer la logistique du djihad. Certains artistes et intellectuels changent d’appartement, d’autres déménagent. Nombre d’entre eux modifient leurs itinéraires et leurs habitudes ou se déguisent complètement pour sortir de chez eux. Certains, comme Rachid Mimouni, écrivain qui a eu le courage d’écrire dés 1992 une analyse éclairée du phénomène intégriste (De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier), et Omar Belhouchet, journaliste et directeur du journal Al Watan, furent littéralement traqués, avant d’être la cible d’attentats manqués.


Le gouvernement algérien s’est montré incapable de protéger ses intellectuels et ses citoyens, quand il ne les réprimait pas par-dessus le marché. C’est dans cette ambiance d’impuissance face au crime que se produisit l’une des plus irréparables conséquences de la guérilla islamiste : des milliers d’intellectuels prennent le chemin de l’exil, sans aucun espoir de retour. Les universités se vident progressivement et les cadres du pays affluent vers la France, l’Europe et le Canada. C’est ainsi que l’Algérie est progressivement vidée de son intelligentsia. Mais l’islamisme armé, dont le but consistait à faire taire toute voix discordante, n’a pas réussi à réduire les journalistes et les penseurs algériens. La presse indépendante a continué à critiquer violemment l’islamisme tandis que les intellectuels étaient plus que jamais déterminés à dénoncer le côté « fasciste » du mouvement intégriste.
Les assassinats ont aussi ciblé d’autres personnalités publiques et des cadres de l’UGTA, syndicat officiel mais, paradoxalement, populaire parmi les travailleurs. La « centrale syndicale », comme on l’apelle en Algérie, s’est opposé frontalement à l’islamisme et a connu très tôt des affrontements avec un autre syndicat concurrent, le SIT (Syndicat Islamique du Travail, une organisation mise sur pied par Abassi Madani dont le but est d’enrégimenter les travailleurs dans la tâche de fondation de la République islamique. L’UGTA perdra près de 800 syndicalistes, assassinés par les islamistes entre 1993 et 1997.

Qui sont derrière ses assassinats ? Ceux qui les perpétuent ne s’en cachent pas, loin de là. Ils les revendiquent comme des faits d’armes pouvant assurer à leurs auteurs une place honorable dans la future RépubliqueAnouar_Haddam islamique. Dans un entretien accordé à l’AFP, Anouar Haddam, chef islamiste jouissant de l’hospitalité des Etats-Unis et de l’Angleterre, revendiquait l’assassinat de Boucebci en le qualifiant d’« exécution d’une sentence par les moudjahidine ». Etebcira, bulletin clandestin du FIS, revendique l’assassinat de Tahar Djaout et le justifie par « son communisme et sa haine viscérale de l’islam », au moment où il motive l’attentat contre Belhouchet par « sa francophonie outrancière ». Haddam reprend sa plaidoirie de justification des meurtres d’intellectuels en octobre 1993, en lançant : « Qui sont ces soi-disant intellectuels ? », « nous les connaissons un par un, ce ne sont pas des innocents ! ». Il reprochait notamment aux journalistes « leurs éditoriaux assassins » (Cités d’après Zerrouky, pp. 132-133).

Mourad_DhinaMourad Dhina, un responsable islamiste actif dans les réseaux du FIS à l’étranger, déclare des années plus tard à propos des intellectuels assassinés : « personne n'a pleuré nos morts parmi ceux là ». Il ajoute : « Certains ont choisi une voie de confrontation, une voie de provocation d'une jeunesse, et qu'ils ont payé ce prix. Que ces intellectuels de gauche aient le courage d'assumer leur action, qu'ils disent nous nous sommes engagés dans une guerre et que certains d'entre nous [l'] ont payé de leur vie. Qu'ils en fassent des martyrs pour eux ! » (Mourad Dhina, in Aoudia et Labat). Ainsi, la prise de position politique était tout simplement assimilée par les intégristes et leurs défenseurs politico-médiatiques à l’engagement militaire dans une guerre, sans aucune gêne quant au sophisme démagogique que comporte leur formule. En d’autres termes, on vous tue parce que vous n’avez pas pris notre parti…Voilà qui nous renseigne sur ce qu’est la liberté d’expression et d’opinion dans une République Islamique.
Durant la rencontre de Rome (1995), Ali Yahia Abdenour, avocat du FIS et président de la LADH, dira : « on tue les journalistes et les intellectuels qui ont une position et une opinion » ; il ajoutera : « nous sommes contre les meurtres de journalistes, de militaires et de policiers qui ne sont pas engagés dans la lutte » (El Watan, 12 janvier 1995) [remarquons l’amalgame entre prise de position intellectuelle ou politique et engagement militaire, entre la plume et les armes].
 

Le Front Islamique du Djihad Armé (FIDA)

Tous les djihadistes sont d’accord sur le principe de l’assassinat des intellectuels, assimilés aux « communistes » et aux « apostats ». Des
listes de gens à abattre, confectionnées par des commanditaires informés, circulent dans les maquis. Les exécutants, eux, ignorent parfois jusqu’à l’identité de leurs victimes. Ils tuent un « soutien du Taghout » parce que son nom était apparu sur une liste. Cette répartition des tâches dans le travail criminel permettait aux commanditaires d’avoir les mains propres et aux exécutants d’avoir la conscience tranquille.

Certains de ces meurtres sont commis par le GIA. La majorité reste cependant le fait d’une organisation particulière, à implantation urbaine, spécialisée dans l’assassinat des opposants aux islamistes, des intellectuels, des journalistes et des personnalités publiques. Il s’agit du FIDA, Front Islamique du Djihad Armé. C’est un groupe qui a été fondé par des membres djazaristes du FIS, conduits par Mohamed Saïd. Il recrute essentiellement parmi les étudiants et les enseignants islamistes. Très actif au niveau des universités d’Alger, de Blida et de Constantine, il puisait notamment dans les anciens militants du Mouvement Universitaire pour la Défense du Choix du Peuple (MUDCP). Rien de surprenant de trouver à sa tête essentiellement des universitaires, comme Thâbet El Aouel, professeur de physique à l’université d’Alger, Mohammed Boudjelkha et Mustapha Brahimi, enseignants de physique à Bab Ezzouar (Alger). Le groupe opère discrètement, circule sans barbe et avec de fausses identités et prend résidence de préférence dans les beaux quartiers d’Alger, comme Hydra. « A l’étranger, écrit Hassane Zerrouky, [le FIDA] est représenté par Thabet El Aouel, Anouar Haddam, et Mourad Dhina, tous universitaires » (Zerrouky, pp. 136-137)
Les émirs de l’organisation sont les suivants :

     - Abdelwahab Lamamra (1993 - fin 1995)
     - Mustapha Brahimi, dit Abou Houmâm (1995 - 1996)
     - Mohammed Djebarra (mai 1996 - janvier 1997)
     - Abdelkader Seddouki (janvier - mars 1996)
     - Amine Haddad (mars 1997 - octobre 1998)

Le FIDA a revendiqué un certain nombre de meurtres à travers sa publication clandestine, Al Fida, dont celui de Tahar Djaout, Djilali Liabès, et Ahmed Aselah (entre autres). 
Après la tentative d'unification du mouvement armé de Mohamed Saïd, le FIDA s'est rallié au GIA en 1994. Mais Djamel Zitouni, à l’origine de l'exécution des djazaristes, élimine également l’émir du FIDA, Abdelwahab Lamamra et son acolyte, Hamid Boucha. A partir de ce moment, le FIDA s’éloigne de l'organisation de Djamel Zitouni et se tourne vers les futures AIS et LIDD (Ligue Islamique pour la Da’wa et le Djihad). Son démantèlement par les forces de sécurité les a poussés à accepter l'amnistie de Bouteflika et à déposer les armes. Ses membres bénéficièrent du pardon intégral du président.
L’implication d’une organisation à caractère universitaire dans l’assassinat d’intellectuels soupçonnés « d’occidentalisation » ou « d’apostasie » témoigne de la transposition, par une partie de l’élite islamiste algérienne, des différends qui existaient au niveau intellectuel, sur le terrain armé. Les problèmes qu’on règle ailleurs par le débat, à coups de plume et de polémiques, les universitaires islamistes les ont réglés à coup de couteaux et d’armes à feu.

Republique_islamiquePourquoi ces intellectuels ont-ils été tués ? A quelle logique répond leur mort ? (**) Le préalable à la fondation d’une République Islamique en Algérie s’est avéré être la destruction de la pensée non religieuse par l’élimination physique de ses auteurs. On comprend cette disposition quand on se souvient que pour l’idéologie islamiste il ne s’agit de retenir de la pensée universelle que l’aspect technique, supposé neutre, en rejetant l’immense production intellectuelle sur la société, l’art, la psychologie, l’anthropologie, la philosophie, etc. Ces derniers domaines sont purement abolis et remplacés par la foi religieuse et la législation dite islamique. L’assassinat des intellectuels n’est de ce point de vue que la traduction en faits concrets de cette clause idéologique : pour abolir le savoir non religieux concernant la société (au sens large), il convient en effet de supprimer physiquement ses promoteurs, écrivains, intellectuels, sociologues, psychiatres, philosophes, etc. Cet obscurantisme est directement hérité, avouons-le, des nationalismes de la post-indépendance, dont le souci fut de préserver une soi-disant « personnalité » (islamique, algérienne, etc.) contre « l’invasion culturelle occidentale » [dont cette intelligentsia était la pointe], en s’opposant aux acquis les plus décisifs de la pensée contemporaine.

L’instauration d’un ordre islamique immuable, supposé voulu par Dieu Tout-Puissant, est caractérisé par un unanimisme qui va de l’Unicité tout azimut (un seul Dieu, un seul Dogme, une seule Interprétation, etc.) à la communion dans la Foi. Le temps dans lequel voudrait évoluer la future société islamique est celui de l’abolition de l’histoire. Plus rien ne bougera, une fois l’ordre divin instauré sur terre. Les voix discordantes se situeront de facto dans le camps des hors-la-religion-de-Dieu, des traîtres à l’ordre divin, leurs porteurs deviendront des mécréants passibles d’assassinat. L’ordre intégriste ne laisse aucune place pour les marges, pour la différence, la diversité (sexuelle, intellectuelle, religieuse, sociale, etc.), la dissidence, la dissonance; c’est un centre qui aspire et broie tout sur son passage.

L’idéologie islamiste se donne le monopole de la religion vraie et s’arroge le pouvoir d’excommunier quiconque jugé non-conforme à ses desseins. Grâce à ce pouvoir takfiriste [qui lui permet de déclarer kafir, « mécréant » ou « apostat »], elle réduit ses victimes au statut de « mécréants » dont le meurtre devient licite.
Dans ces action contre l’intelligentsia, l’islamisme armé s’est aussi distingué par des méthodes particulièrement atroces, poussées jusqu’au summum de la barbarie (ex. égorger un intellectuel après l’avoir humilié et dévêtu devant sa femme et ses enfants). Ce mépris des droits humains découle lui aussi des fondements théologiques de l’idéologie intégriste. L’islamisme n’a en effet que faire de droits énoncés par des humains (bachar) quand lui se proclame être « le bras de Dieu », c'est-à-dire l’exécutant terrestre de verdicts divins. Les conceptions humaines font pâle figure devant le Commandement divin et l’homme est selon elle un usurpateur quand il se met à légiférer à la place du Tout Puissant. Or, le Dieu des islamistes n’est pas fait de clémence, mais de terreur envers ses ennemis, ceux qui ont dérogé de la Voie Droite. Ce n’est pas le Miséricordieux, mais le Vengeur (Al Mountaqim) et le Dominateur [qui écrase] (Al Qahhar). Gagner ses faveurs, c’est appliquer sans fléchir ses justes sentences contre les ennemis de la Religion, et elles sont d’autant plus justes qu’elles sont terribles.

Anouar_BenmalekLe problème de la responsabilité morale de tout le petit peuple des Algériens sympathisants de l’islamisme est autrement plus délicat. «  Le boulanger, le chômeur, l’ouvrier, l’adolescent boutonneux, le voisin de palier avec lequel vous plaisantiez le matin avant d’aller au travail, toutes personnes se concevant comme bonnes et honnêtes, écrit Anouar Benmalek, se transformaient peu à peu, à leur insu peut-être, en loups capables de tuer. Ou, du moins, capable de contribuer à tuer, par la délation à la mosquée, le soutien moral et matériel aux « djihadistes », et la complaisante – et non moins criminelle – approbation quand la tête d’un voisin journaliste sera déposée devant le domicile de ses parents : « Ah, il l’avait bien cherché, ce mécréant, à se mettre tout le temps au travers des desseins des défenseurs de la vraie foi ! ». Je n’invente rien malheureusement, j’ai entendu à maintes reprises ce crachat verbal, sous cette forme ou sous une autre, au marché, à l’université, chez l’épicier…après le meurtre d’un écrivain, d’un intellectuel, d’un chanteur » (p. 16).

 

Naravas

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Bibliographie partielle :

  •  Aoudia Malek, Labat Séverine, Algérie 1988-2000 : autopsie d’une tragédie, [DVD-ROM], Ed. Compagnie des phares et balises, 2003.
  •  Benmalek Anouar, 2003, Chroniques de l’Algérie amère, Algérie 1985-2002, Paris, Ed. Pauvert.
  •  Khelladi Aïssa, Le Fis à l’assaut du pouvoir, Alger, Ed. Marsa, 2002, Première édition sous le titre Algérie, les islamistes à l’assaut du pouvoir, Ed. L’Harmattan, 1995
  •  Labat Séverine, Les islamistes algériens entre les urnes et le maquis, Paris, Ed. du Seuil, 1995
  •  Rachid Mimouni, 1992, De la barbarie en général et de l'intégrisme en particulier, Belfond-Le Pré aux clercs.
  •  Zerrouki Hassane, La nébuleuse islamiste en France et en Algérie, Paris, Ed. Editions 1, 2002
  •  Confluences Méditerranée n° 25, Printemps 1998, « La parole aux Algériens : Violence et politique en Algérie », Ed. L’Harmattan (en ligne)  

 

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Notes

(*) Voici le dernier texte de Saïd Mekbel, "Ce voleur, qui..." :
« Ce voleur qui, clans la nuit, rase les murs pour rentrer chez lui, c'est lui. Ce père qui recommande à ses enfants de ne-pas dire dehors le méchant métier qu'il fait, c'est lui. Ce mauvais citoyen qui traîne au palais de justice, attendant de passer devant les juges, c'est lui. Cet individu, pris dans une rafle de quartier et qu'un coup de crosse propulse au fond du camion, c'est lui. C'est lui qui, le matin, quitte sa maison sans être sûr d'arriver à son travail et lui qui quitte, le soir, son travail sans être sûr d'arriver à sa maison. Ce vagabond qui ne sait plus chez qui passer la nuit, c'est lui.
C'est lui qu'on menace dans les secrets d'un cabinet officiel,le témoin qui doit ravaler ce qu'il sait, ce citoyen nu et désemparé... Cet homme qui fait le voeu de ne pas mourir égorgé, c'est lui. C'est lui qui ne sait rien faire de ses mains, rien d'autres que ses petits écrits. Lui qui espère contre tout parce que, n'est-ce pas, les rosés poussent bien sur les tas de fumier. Lui qui est tout cela et qui est seulement journaliste. » (Saïd Mekbel)

(**) Les "Qui tue quistes" essayeront d'imposer une vision parcellaire de ces assassinats, en les considérant au cas par cas, en les extirpant de l'ensemble qui leur donne sens. Ils refuseront obstinément de les envisager comme des faits formant une série cohérente, répondant à un plan d'action établi et exécuté par les islamistes armés. Ils préféreront une vision atomiste, policière, sécuritaire, dont le résultat est de dissimuler les liens qui relient les cas entre eux, les liens qui relient les crimes à leurs motivations idéologiques, et enfin les liens entre les assassinats et leurs revendications par les groupes armés dans le contexte où ils étaient commis. Les raisons qui fondent cette vision atomiste transparaissent clairement quand ces mêmes "qui tue quistes" avancent des allégations fictives et improuvables à propos de chaque assassinat : pour eux, Katia Bengana serait un "crime passionnel", un tel est tué par la sécurité militaire, un troisième s'est suicidé, etc. Quand ils parlent des intellectuels assassinés, ils précisent souvent leur couleur politique et minimisent leur importance, comme pour souligner que les victimes étaient tuées à cause de leur "engagement dans une guerre" : ce qui rejoint l'argumentaire du FIS et des groupes armés. Et bien entendu, le résultat des courses, toujours selon cette vision, consiste à endosser  tous les assassinats aux services de l'armée algérienne en recourant à des théories du complot abracadabrantes (ça devient, à un moment donné, du Gérard de Villiers politique) et, comme par hasard, à blanchir complètement les islamistes (qu'ils qualifient d' "opposition armée") de leurs crimes odieux. On reviendra, dans un prochain post, sur cette vision très favorbale à l'ex-FIS. 

 

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15 août 2009

Quand le GIA exporte la guerre...

 
Quand le GIA exporte la guerre...
 

airbus     Le post qui va suivre est un extrait de la prochaine partie de mon Introducion à l'histoire de l'islamisme algérien. Il traite de façon résumée des tentatives du GIA, Groupe Islamique Armé, la plus radicale des organisations islamistes du maquis algérien, pour porter des coups à la France. Cette dernière  est considérée par l'idéologie islamiste comme "la mère de tous les vices".  L'objectif, selon la littérature du groupe, était de  déstabiliser l'Héxagone, afin qu'il cesse d'apporter son soutien à l'état algérien.  Le GIA  était alors commandé par l'émir Djamel Zitouni, alias Abou 'Abd Allah Amîne (octobre 1994-juillet 1996). Auparavant, sous l'émirat de Djaâfar al-Afghâni (septembre 1993 - février 1994), de son vrai nom Mourad Si Ahmed , un ultimatum (fixé au 31 décembre 1993) fut donné aux étrangers en général, et aux Français en particulier, pour quitter l'Algérie. Isoler cette dernière du reste du monde était le pari, partiellement réussi, que s'étaient donné les groupes armés...

« Si mon père et ses frères ont expulsé physiquement la France oppresseur de l’Algérie, moi, je me consacre avec mes frères, avec les armes de la foi, à la bannir intellectuellement et idéologiquement. A en finir avec ses partisans vénéneux. Cela, afin que l’Algérie redevienne maîtresse de la Méditerranée, dans la ligne de l’islam prêché par le Coran, la Sunna et la vie exemplaire des pieux ancêtres. »  ( Ali Benhadj, leader du Front Islamique du Salut, cité d’après Zerrouky, 2002, p. 138 )

 

Un Airbus pour la Tour Eiffel (décembre 1994)


tour_eiffel_vue_du_cielLe 24 décembre 1994, alors que les familles algériennes et étrangères rentraient passer Noël ou le réveillon en France, un avion d’Air France est pris en otage à l’aéroport d’Alger par un commando du GIA, conduit par Abdellah Yahya, évadé de la prison de Tazoult (Lambèse) et membre de la phalange Al Mowaqi’ouna bid dimae [Ceux qui signent avec le sang]. Quatre hommes vêtus de la tenue réglementaire des agents de sol d’Air Algérie prennent possession de l’appareil et ordonnent aux passagères de se voiler (la tête). Ils décident de donner une preuve de leur détermination aux autorités algériennes en exécutant, après un contrôle d’identité, deux passagers : un policier algérien et un ressortissant vietnamien, tués respectivement d’une balle dans la nuque et dans la tête.

Djamel_Zitouni__emir_du_GIA__octobre1994_juillet1996L’aéroport est bouclé par les services de sécurité, tous les vols sont annulés et de longues négociations sont engagées avec les ravisseurs. Ceux-ci demandent la libération de tous les prisonniers islamistes, dont Abdehak Layada, fondateur du GIA et les leaders du FIS, Ikhlef Cherati, Benhadj et Madani. Méziane Cherif, ministre de l’intérieur, parvient à faire libérer 69 passagers. Mais c’est à peu près tout. Les policiers amènent la mère du chef du commando pour le faire revenir à de meilleurs sentiments, ils amènent ensuite Abdelhak Layada en personne, sorti de la prison pour la circonstance. Rien n’y fait. Les ravisseurs campent sur leur position et l’Airbus est toujours immobilisé sur le sol de l’aéroport, le dimanche 25 décembre. Mais vers 21h30, les membres du GIA s’impatientent et abattent un employé de cuisine de l’ambassade de France, Yves Bonnet. Paris se met en colère et somme Alger de laisser l’avion décoller pour la France. A 3h du matin (26 déc.), l’Airbus atterrit à l’aéroport de Marseille. Après des négociations avec les pirates, vers 17h, le GIGN donne l’assaut devant les caméras de télévision. Réussite spectaculaire : les quatre ravisseurs sont éliminés et tous les passagers furent libérés sains et saufs. Plusieurs années plus tard, Omar Chikhi, émir fondateur du GIA encore en vie, révèle que l’avion devait exploser au-dessus de la Tour Eiffel et que si Yahya Rihane, dit Kronfel, qui devait participer à l’opération, était de la partie, le sort des passagers serait tout autre… l’idée de faire exploser sur une métropole occidentale un avion plein de voyageurs sera exécutée quelques années plus tard par les sbires de Ben Laden.

Suite à ce détournement, l’aéroport d’Alger fut classé comme « très dangereux » et les compagnies européennes annulèrent massivement leurs vols en destination de l’Algérie. Pendant plusieurs années, seule Air Algérie desservait le pays. Le personnel des représentations diplomatiques des pays européens est réduit au strict minimum.

Dans les maquis, on a suivi avec ferveur, minute après minute, le déroulement de la prise d’otage. On ne croyait pas à un tel dénouement, peu honorable pour les « moudjahidines ». En représailles à l’élimination de quatre de ses combattants, le 27 décembre Djamel Zitouni ordonne l’exécution de quatre pères blancs à Tizi-Ouzou, âgés pour la plupart entre 60 et 70 ans. Il s’agissait pour lui de continuer « la liquidation physique des croisés chrétiens » (Zerrouky, p. 175).


La guerre du GIA en France (été 1995)

Pendant l’été 1995, Djamel Zitouni décide de porter un gros coup contre le France, « mère de tous les vices » selon l’idéologie islamiste. Après l’assassinat du cheikh Saharaoui, une bombe artisanale explose le 25 juillet 1995 à la station RER « Saint Michel » [attentat du Rer Saint Michel, 25 juin 1995] en faisant 9 morts et 116 blessés. Les autorités françaises déclenchent une vaste opération anti-terroriste. Le 17 août, une autre bombe explose avenue de Friedland, faisant 17 blessés. L’attentat est revendiqué sur les ondes de RTL par un homme du GIA. Le 26 août, une bombe est désamorcée à temps sur la ligne de TGV Lyon-Paris. D’autres attentats se produisent le 3 et 4 septembre à Paris, le 7 septembre à Villeurbanne, devant une école juive, le 6 et 17 octobre à la station de métro « Maison Blanche » et dans le RER. Les enquêteurs suivent la piste d’Abdelkrim Denèche, arrêté en Suède (mais non extradé vers la France), de Yahya Rayhane, dit Kronfel, qui s’échappe vers l’Algérie, où il meurt dans le maquis et de Khaled Kalkal.

attentat_RerUn vaste réseau de soutien aux maquis algériens est découvert par les policiers. Boualam Bensaïd, coordinateur du réseau des poseurs de bombes, est interpellé à Paris le 1er novembre 1995, tandis que Rachid Ramda, financier du groupe, est interpellé à Londres. Le 4 mars 1997, est arrêté à Bruxelles, après une fusillade, Farid Mellouk. Le 29 septembre, Khaled Kelkal avait été abattu par un groupe du GIGN devant les caméras de télévision. Quelques voix de la communauté maghrébine, ne connaissant visiblement rien au dossier du GIA, avaient déploré cette chasse à l’homme en direct…Ces coups portés aux combattants islamistes permirent en tous les cas d’éviter d’autres attentats, qui étaient en préparation. Le groupe de Djamel Zitouni, tout-puissant en Algérie, eut à éprouver l’efficacité de la police française.

L’échec de ses deux opérations d’envergure (Airbus et guerre en France), et surtout les contestations internes et externes suscitées par ses purges sanglantes, fragilisèrent gravement la position de Djamel Zitouni. Le 16 juillet 1996, aux pieds des monts de L’Atlas, à Gueroua, il tombe dans une embuscade dressée par son ancien lieutenant Sid Ali Benhadjar. Il meurt avec ses acolytes (dont Abou Rahaïna, alias Farid Achi), criblé de balles.

Après moult tergiversations, c’est Antar Zouabri, petit frère d’Ali Zouabri (ancien élu du FIS et fondateur, rappelons-le, de l’un des premiers groupes armés, avant d’être abattu par l’armée) qui fut porté à la tête du GIA. Avec le petit frère Zouabri, l’islam politique algérien se précipite dans une longue horreur absolue.

Zouabri délaisse les purges internes et prescrit une politique de terreur et d’anéantissement en direction du pouvoir et des populations civiles. Répandre l’épouvante, exhiber le plus haut degré d’atrocité, aller le plus loin possible dans la tuerie, la destruction et le massacre furent ses principaux moyens d’action.

Naravas

Bibliographie partielle :

- Zerrouky Hassane, 2002, La nébuleuse islamiste en France et en Algérie,
  Paris, Editions 1.

 

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02 août 2009

Mœurs et coutumes des « Afghans »

Moeurs et coutumes des « Afghans »
 

Afghan

                 Ils étaient près de 1000 « Algériens Afghans » à revenir au pays après leur participation à la guerre contre les Russes en Afghanistan. Rôdés à la lutte armée, disposant d’une expérience militaire de plusieurs années, imbus d’idéologie islamiste, ces vétérans gravitèrent d’abord autour du FIS, le parti islamiste algérien, dont ils constituaient la milice, avant de désavouer sa stratégie légaliste. L’insurrection réprimée de juin 1991 les conforta dans leur choix djihadiste. Ils se lancèrent dans la préparation du djihad et furent à l’origine des premiers groupes armés. De l’attaque de Guemmar à la fondation du GIA, Groupe Islamique Armé, ils étaient de tous les combats. Leur objectif premier, abattre le Taghout (le Tyran, c-à-d le pouvoir) et ses « soutiens », fusse-t-il au prix d’un chaos fait de destructions accumulées, de massacres de civils, de sang d’innocents et de feu. Ils furent le noyau le plus irréductible du groupe le plus extrémiste. Voici comment les décrit la Confession d’un émir du GIA

« Les Afghans n’avaient qu’un sujet de discussion : leur guerre contre les Russes. En dehors de ça, ils ne connaissaient rien de la vie. […]. [Ils] vivaient en groupe et parlaient en pachtoun. Mais j’avais plus confiance en eux que dans les Algériens. L’Afghan ne trahit pas. On peut lui tourner le dos et marcher devant lui sans crainte. Il ne tue jamais par derrière. Mais ce sont des gens compliqués, qui suivent des règles et un code de conduite particuliers. Ils n’avaient que le mot guerre à la bouche. La vie ne les intéressait pas mais je préférais les avoir à mes côtés en cas de coup dur. » (p. 153)

« Les Afghans adressaient à peine la parole [à l’émir]. De toute manière, ils préféraient discuter entre eux. En leur présence, il vallait mieux éviter de prononcer les noms de Madani et Benhadj. Pas plus qu’il ne fallait évoquer le futur état islamique. Eux se battaient pour l’instauration d’un califat comme à l’époque qui suivit la mort du Prophète. […] Pour ma part, je n’étais pas en faveur du Califat mais je restais opposé à Ali Benhadj et Abassi Madani. J’étais d’accord avec le GIA quand il prônait l’assassinat de ces deux traîtres. Ils finiront d’ailleurs par les tuer un jour ou l’autre. » (p. 161)

« Comme à leur habitude, les Afghans étaient installés à part. Leur tente était une saleté repoussante. Ils se préoccupaient encore moins de l’hygiène que nous. Ils jetaient leurs ditritus à côté de leurs couvertures sans se préoccuper des odeurs qui pouvaient s’en dégager » (p. 191)

« Maintenant que je pouvais compter sur Benchiha, je voyais l’avenir avec confiance. Benchiha était un grand émir du GIA et régnait en maître sur la région. Il avait sous ses ordres un groupe de Katibat al Ahwal [brigade des Horreurs] constitué des Afghans les plus féroces.

Katibat al Ahwal était présent[e] dans toute l’Algérie. Ce sont des tueurs professionnels, capables des pires massacres. L’un d’eux m’avait annoncé qu’à la fin de la guerre sainte en Algérie, il irait au Maroc ou en Tunisie. « Que vas-tu faire là-bas ? » lui avais-je demandé ? « Je vais tuer », avait-il répondu. Il n’avait pas l’intention de s’établir quelque part, ni de fonder un foyer. « Dans chaque pays où je passe, je prends une femme et cela me suffit. » Travailler ? Cette idée ne lui était jamais venue à l’esprit. Il ne pensait qu’à la guerre. « Dans une attaque, si l’émir ne te donne pas l’ordre de reculer, il faut rester, quitte à t’attacher une jambe à un arbre pour ne pas tenter de fuir. Si on désobéit et qu’on est tué, on meurt kafir, en infidèle » (p. 147)

Forestier Patrick, Confession d’un émir du GIA, en collaboration
avec Ahmed Salam,
Paris, Grasset, 1999.

Naravas

 

 

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31 juillet 2009

Extrait du registre des horreurs (2) - Portrait d’un égorgeur du GIA

Extrait du registre des horreurs (2)
 
Portrait d’un égorgeur du GIA


bourreau La confession d’un émir du GIA revient sur l’un des personnages employés par le GIA comme « égorgeur ». Ces professionnels de la lame, dont la fonction consistait à trancher les têtes, avaient pour mission de frapper l’imagination et de terroriser les populations. Ils passaient en fin d’opération, pour achever les blessés ; ils étaient chargés par les « tribunaux islamiques » des maquis d’exécuter les sentences de mort ; ils accompagnaient également les autres islamistes armés quand il s’agit d’exécuter à domicile un civil, pour une raison ou une autre. Ils étaient enfin des personnages clés dans les massacres de civils.  


« Je connaissais [Ammi Slimane] avant que le FIS ne soit interdit. Lorsqu’on l’avait vu, même une fois, on ne pouvait pas l’oublier. Physiquement, c’était un monstre âgé d’une quarantaine d’années. Il mesurait un mètre quatre-vingt-quinze et chaussait du 48. Il était peintre en bâtiment, originaire de Mostaganem mais habitait Zahana, autrefois Saint Lucien,où sa femme et ses enfants vivaient toujours. Je suis sûr qu’il était un bon père.

Ammi Slimane portait sur le côté un poignard de chasse tâché de sang coagulé qu’il aiguisait régulièrement sur une pierre ponce. Il avait beau le nettoyer après chaque exécution, il restait toujours des traces brunes sur la lame. » (p. 154)
 
« Il avait décidé lui-même de devenir égorgeur. […] Il aimait plaisanter avec les condamnés. Il les rassurait en leur disant : « Tu vas voir, ton problème va être réglé. Tu vas rentrer chez toi. » Ses victimes le prenaient pour un type doux et sympathique. » (p. 173)

« Ammi Slimane était à l’origine de l’AIS. Il était en faveur d’un Etat islamique mais n’avait aucune ambition. Il aspirait seulement à mourir pour aller au paradis. « Dieu s’occupera de mes enfants », disait-il. Mais avec les taghouts [tyrans], il était sans pitié » (p. 173)

« Un après-midi, de retour d’une expédition, on était tombés par hasard sur un policier et une prostituée qui faisait l’amour dans un bois, croyant être à l’abri des regards indiscrets. Ammi Slimane liquida le flic au couteau. Puis, il attacha la putain à un arbre et fouetta son dos quarante fois avec une branche. Elle criait sous les coups avec retenue. Elle n’osait pas hurler mais pleurait en gémissant. Ammi Slimane lui donna ensuite 5000 dinars, 500 francs, pour ses deux enfants, et accompagna la femme près d’un commissariat de police. « Va leur dire que leur copain est déjà loin, va ! » lui ordonna Ammi Slimane. La prostituée ne demanda pas son reste. Elle n’oubliera jamais ce qu’elle a vécu ce soir-là. Il faut avoir vu un homme se faire égorger pour pouvoir décrire ce que l’on ressent à ce moment précis. A chaque fois, j’avais la nausée. Le sang jaillissait d’un coup, deux mètres plus loin. La victime se vidait dans un gargouillis brunâtre. Ammi Slimane évitait de se coller à ses victimes pour ne pas être éclaboussé. Il les tenait à bout de bras.
Notre égorgeur était cependant susceptible de mourir dans une embuscade. Parce qu’il avait la main sûre, il était très demandé. Il ne pouvait pas être partout à la fois. Alors, il se décida à former les jeunes, pour assurer la relève. Une demi-douzaine se portèrent candidats. Ammi Slimane commença par la théorie. Même si le reste du groupe n’y participait pas, on suivait de loin les cours du professeur Slimane qui parlait haut, avec des gestes démonstratifs. Un des élèves servait de cobaye. Les autres écoutaient en cercle autour du géant. « Quand vous voulez égorger un prisonnier, il faut le mettre à genoux pour neutraliser la puissance de ses jambes, explique le maître bourreau. Votre main gauche appuie sur son front pour bien lui dégager le cou. Avec la main droite, armée du couteau, vous faites un mouvement circulaire au niveau de la carotide. Si le geste est juste et la lame bien aiguisée, le type « part » rapidement.

Ammi Slimane donnait ses cours comme si les apprentis égorgeurs étaient de vrais étudiants. […] Il saisit d’autres « outils de travail » : la scie à métaux et la hache. Pour couper les têtes, il utilisait de préférence la scie. La difficulté était de trouver le bon interstice entre deux vertèbres. L’idéal, selon lui, était de trancher d’abord le cou avec un couteau et d’attendre une heure. La victime ne mourrait pas tout de suite. Elle était agitée de soubresauts. On entendait ses râles mêlés à des spasmes pendant un long moment. « Ensuite, vous l’achevez à la scie à métaux, c’est plus propre et plus facile ». Ammi Slimane était si fort qu’il parvenait, à lui seul, à égorger un homme debout avec une scie de fabrication japonaise à large lame. Nul besoin d’en changer, ni de l’aiguiser. […] Le plus important, toujours selon Ammi Slimane, était de mettre le prisonnier à genoux, et de lier fortement ses mains derrière le dos, si possible avec du fil de fer. » (pp. 173-175)

« Le bourreau n’avait pas posé de questions. Il égorgeait pour terroriser la population et économiser les munitions. Un balle coutait 500 dinars. On ne devait pas les gaspiller » (p. 172)

« Ammi Slimane égorgeait, mais cela ne l’empêchait pas de dormir. Je ne l’ai jamais entendu dire qu’il avait fait des cauchemars. Il assassinait au nom de Dieu, sous couvert d’une fatwa, un dcéret religieux. Il avait donc la conscience tranquille. Pour les agents de l’état, il n’était pas nécessaire de demander une fatwa spécifique à un imam. […] Aussi, Ammi Slimane n’avait-il pas d’états d’âme. Il exécutait les ordres, et les hommes. Il était toujours disponible. » (p. 172)


Forestier Patrick, Confession d’un émir du GIA, en collaboration
avec Ahmed Salam,
Paris, Grasset, 1999.

Naravas


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27 juillet 2009

Le coup du laser

Le coup du laser


Laser_dans_le_ciel

 Le 5 juin 1990, une foule de 100 milles personnes s’est déplacée au stade olympique du 5 juillet (Alger) pour assister à un meeting électoral tenu par le Front Islamique du Salut (FIS), le parti islamiste algérien. C’était le dernier rassemblement du parti en vue des élections municipales du 12 juin. Abbassi Madani, le leader du FIS, haranguait la foule en l’assurant de la victoire. Pendant son discours, les organisateurs de la manifestation inscrivaient au laser les mots « Allahou Akbar » [Dieu est Grand] dans le ciel. Les militants crurent au miracle,  certains d’entre eux s’évanouirent et d'autres pleurèrent.  C’était pour eux un signe divin. Une prière fut dite pour remercier Dieu de s’être aussi clairement prononcé en faveur du « projet islamiste » (al machrou’ al islâmî).

Loin d’être démentie aux yeux des militants, cette faveur de Dieu s’est confirmée quelques jours plus tard. Le parti islamiste remporte haut la main les premières élections pluralistes de l’Algérie indépendante. Avec 54 % des suffrages exprimés en sa faveur, le FIS obtient 856 communes sur les 1540 que compte le pays. Il s’impose comme le principal parti d’opposition, devant un FLN laminé (28%) et une opposition démocratique médusée. L’ère islamiste commence…

Naravas

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24 juillet 2009

Extrait du registre des horreurs (1) - Kada Benchiha à l'oeuvre

Extrait du registre des horreurs (1)
 
Kada Benchiha à l'œuvre
 

ais

Si vous êtes sensible, je vous conseille de ne pas lire ce qui suit. Merci de fermer cette page et de changer de site.

            Kada Benchiha était l’émir du GIA pour l’Ouest algérien pendant les années 1990. On rappellera que ce groupe a été fondé par les islamistes radicaux de l’ex-Front Islamique du Salut (FIS) en septembre 1992 (notamment les « Afghans », c'est-à-dire les Algériens revenus au pays après leur participation à la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan). Il  se proposait de mener une guerre totale contre le régime (Taghout, Tyran) et ses « soutiens », jusqu’à l’effondrement de celui-ci. Il refusait l’action politique et avait pour slogan : « ni trêve, ni dialogue, ni réconciliation possible ». Concernant ses méthodes, il s’illustrera dans l’horreur la plus inhumaine par l’égorgement de ses victimes, les massacres collectifs d’innocents, la propagation de la terreur, la liquidation des rivaux et des récalcitrants (assimilés aux « communistes »), la recherche effrénée du martyr et le culte mystique de la mort. Un islamiste armé sous pseudonyme fait dans l’extrait choquant qui va suivre le récit de quelques uns des faits de l’émir Benchiha :
 

« Benchiha ne faisait pas de cadeau. Sur un faux barrage, il avait arrêté une voiture suspecte qui avait tenté de faire marche arrière. A bord, se trouvaient un père et sa fille. « Va annoncer la mort de ton père », a dit Benchiha à la fille en la renvoyant au volant du véhicule. Il a ensuite ligoté le père et ses hommes l’ont torturé pour qu’il avoue sa profession.

Pendant quatre jours, le prisonnier est resté attaché à un arbre, sans boire ni manger. Chaque matin, un moudjahid lui coupait un doigt. Au quatrième, il a parlé. Il était adjudant-chef dans l’armée. Benchiha a conclu qu’il n’était pas intéressant et il l’a achevé avec une scie à métaux.

Quelques semaines plus tard, alors que l’émir était descendu en ville, il a vu à la télévision un reportage sur la promotion d’une école de police. Le commentateur a annoncé qu’elle porterait le nom d’un colonel, mort en service commandé. Comme il avait gardé les papiers du type qu’il avait torturé, Benchiha découvrit que c’était bien le même homme. L’adjudant était en réalité colonel, un grade très élevé dans l’armée algérienne. Benchiha s’en est voulu de ne pas avoir pu lui extorquer de précieux renseignements. […] Il n’avait pas été assez dur et s’était juré de ne plus commettre la même erreur.

Plus tard, il avait récupéré un moudjahid soupçonné d’être un indicateur infiltré dans le maquis. […] L’accusé niait. Il maintenait qu'il était professeur. […] Ses hommes [de Benchiha] embarquaient le suspect et le torturèrent au couteau. Le « professeur » voyait ses doigts tomber un à un. Il hurlait de douleur en clamant son innocence. Ce fut ensuite le tour des oreilles. Lorsque la lame coupa la première, il s’effondra. Il savait que, s’il ne parlait pas, les Afghans de Benchiha allaient le découper en petits morceaux. Il avoua qu’il était lieutenant dans la SM [Sécurité Militaire, services de renseignements algériens]. Croyant sauver sa peau, il répondit à quelques questions sur son travail. Puis, un moudjahid l’égorgea. »

Forestier Patrick, Confession d’un émir du GIA, en collaboration avec Ahmed Salam,
Paris, Grasset, 1999, pp. 91-92.

Naravas

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15 juillet 2009

Katia Bengana, assassinée pour l'exemple

Katia Bengana
 
assassinée pour l'exemple

               hidjab
                Le 28 février 1994, Katia Bengana, une lycéenne algéroise sortait de son école de Meftah pour se rendre à son domicile comme à son habitude. Depuis quelque temps, des embêtements d’un genre nouveau surgissent dans les rues et les quartiers d’Alger. Bien que la jeune adolescente de 17 ans ne manquât pas de charme, les garçons qu’elles rencontraient ne sifflaient pas d’admiration à son passage, ne lui lançaient pas des mots grivois et ne tentaient nullement de la séduire. L’objet du « litige » n’a pourtant pas changé : ce sont ses cheveux, ses formes et ses jambes qui constituent la préoccupation des gardiens désœuvrés du nouvel ordre religieux. On était à ce moment aux premières euphories de la guérilla intégriste, dont on attendait qu’elle renverse le régime algérien afin d’instaurer une République dite islamique. 

Katia avait été avertie. Aux pressions qui pesaient sur elles, elle répondait qu’il lui était impossible de mettre le voile (hidjab, différent du simple foulard). Aux yeux des intégristes islamistes, elle avait non seulement le tort de refuser de draper sa beauté dans un tissu gris, mais elle affichait clairement ses opinions à ses camarades, dont certains lui collaient instantanément l’étiquette d’une moutabarridja (terme coranique idéologiquement galvaudé pour signifier « dévergondée »). Ces « occidentalisées » constituaient selon l'idéologie islamiste un danger permanent pour la vertu des croyant(e)s.

Aux exhortations succédaient les menaces. On l’accostait à présent devant les magasins pour lui conseiller de mettre le voile,…si elle voulait garder la vie. Katia refusait de céder. Ses parents, informés, vivaient dans l’inquiétude.

Ce jour là, pour échapper aux dangers de la rue, Katia pressait le pas. Une camarade l’accompagnait. A quelques pas du lycée, un jeune homme islamiste a surgi d’'un coin et a fait signe à cette camarade de s’éloigner. Celle-ci est partie en courant, laissant seule Katia face à cet inconnu. La jeune adolescente n’a pas eu le temps de comprendre la signification de ce manège. Son assassin prit un fusil à canon scié (mahchoucha) et le vida sur son corps non voilé.

Il y avait quelques autres filles sans voile qui sortaient du lycée. Mais Katia avait été choisie pour l’exemple. C’est le cas qui devait instruire toutes les femmes, qui devait symboliser le sort qui attend les vivantes si jamais elles s’avisaient à déroger à l’ordre islamiste. Le corps inerte de l'adolescente qui gisait dans sa mare rouge était un signe, un message, une écriture adressée aux autres lycéennes et aux femmes algériennes en général. Les intégristes n'avaient pas donné à Katia la même chance que certaines autres femmes non voilées du pays, dont on arrosaient les jambes découvertes ou le visage avec de l’acide. Le stade du wa’dh (conseil et exhortation) était depuis longtemps dépassé, on était passé au dharb (coups), mais quel dharb !

Une décennie plus tard, la mort tragique de Katia Bengana est oubliée par le nouveau pouvoir de Bouteflika, qui instaure une réconciliation nationale forcée et un pardon général pour tous les assassins, tandis que les « Qui-tue-quistes » excellent dans la désinformation, en présentant sciemment son cas comme « un drame passionnel ».  C’est une voix émouvante que celle de son père qui, désespérément, tente de prendre la parole dans un contexte de charivari idéologico-médiatique.

Naravas

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10 janvier 2009

Introduction à l'histoire de l'islamisme algérien (deuxième partie)

Que s’est-il passé en Algérie ?
 
Introduction à l’histoire de l’islamisme algérien
 
deuxième partie

 

Abassi_Madani_6« C’est une grève de tout le peuple qui est déterminé à faire cesser l’arbitraire (…) c’est une protestation et un refus généralisé contre le pouvoir en place et l’expression pratique de cela. La grève générale doit demeurer jusqu’à ce que succombe le régime et que se substitue à lui un régime islamique » (Saïd Makhloufi, La désobéissance civile, cité par Khelladi, p. 23)


IV) L’ETAT ISLAMIQUE PAR L'INSURRECTION


Abassi_et_Belhadj_leaders_du_FIS

       La période qui va de la création du FIS à l’annulation des élections législatives en 1992, bien que courte, connaît comme une accélération de l’histoire. Tout se passe comme si l’essentiel reposait sur un travail d’endoctrinement et de prosélytisme quotidiens dirigé envers une population désorientée par trois décennies d’incurie et de mauvaise gouvernance

Le parti islamiste, à la différence des autres, a su faire preuve d’une stratégie et d’un sens politique remarquables, tirant notamment profit du laxisme des autorités et de l’effondrement des capacités critiques dans le tissu social. L’Etat comprend en son sein de fortes sympathies islamistes tandis que le corps social est conquis par une révérence inexpliquée envers le sacré et ses représentants terrestres autoproclamés. Aussi, bien que revendiquant l’abolition de la démocratie, le FIS est légalisé aussitôt après le dépôt de sa demande d’agrément, le 6 septembre 1989. Pourtant, à cette légalisation s’opposait clairement l’article 5 de la constitution (du 23 février 1989) qui stipule qu’un parti ne pourrait être fondé sur des bases « exclusivement confessionnelles ».
 
Cette légalisation est voulue entre autres par Mouloud Hamrouche, le nouveau chef du gouvernement désigné par Chadli pour mener à bien les réformes : nous avons légalisé le FIS parce que « nous sommes sûrs de nos arguments et de nos moyens » déclarait-t-il.


1) Les voies de la fanatisation des foules

Abdelkader_Benhadj Pour propager son idéologie, la mouvance islamiste a compté sur le personnel de l’éducation dont beaucoup d’enseignants lui sont acquis. Elle s’est appuyée surtout sur un nombre incalculable d’organisations écrans, notamment des associations de bienfaisance (al irchâd, al ihsân, al islah) et des associations culturelles, pour courtiser les pauvres, les désoeuvrés, les adolescents, etc. et les gagner à sa cause. Près de 900 associations vivant sur le dos du contribuable lui sont inféodées, et plus de 12 000 mosquées lui offrent des tribunes irremplaçables. Les islamistes « colonisent » progressivement les lieux de culte, en transformant la prière du vendredi en redoutable rassemblement politique en faveur de la solution islamique et de la désobéissance civile.

Les masses accourent entendre les rudiments du catéchisme intégriste et apprennent que eux, les Damnés de la terre, les laissés-pour-compte, ont avec eux l’appui du Tout Puissant. Ils apprennent que le Taghout (Tyran), le pouvoir tyrannique qui les opprime, à l’image du Pharaon, ne résistera pas à l’avènement de l’Etat Islamique. La solution à leur misère, c’est Dieu ; Lui seul saurait les tirer de l’injuste et horrible condition où les a abandonnés le « système ». Au sein d’une société encensée de mythes et traversée par des attentes eschatologiques, sur un terrain déjà travaillé par le millénarisme, le nationalisme, et les idéologies moyen-orientales, le FIS a su mobiliser les tendances les plus irrationnelles du fonds social algérien. Dans les quartiers, c’est une sociologie de secte qui s’installe : des bandes d’islamistes volontaristes forment ou prennent d’assaut les comités de quartier existants et donnent l’exemple en prenant en charge les affaires communes. En contrepartie, ils instaurent petit à petit une surveillance morale et une police des mœurs, imposant le hijab (voile) et appelant les alcooliques, les dissidents et les révoltés à rejoindre le « droit chemin ». De jeunes militants du FIS approchent en ambassadeurs de la foi toute personne dont la conduite leur parait s’écarter des canons de la morale dite désormais « islamique ». Les différentes formes de « révolte » sociale (délinquance, vol, banditisme, alcoolisme, etc.) sont recyclées, réorientées contre le pouvoir et légitimées dans le cadre de la doctrine religieuse. Dans certains quartiers « chauds », se sont constituées des cellules d’islamistes armés de chaînes à vélo et de gourdins, qui se sont donnés pour mission de réprimer les « mauvais comportements » et les manquements à la charia.


Et_l_islam_reste_la__meilleure__solutionL’arme fatale des islamistes est évidemment le prêche. L’activisme des imams ne tarde pas à donner des résultats inespérés. Des salles de prière sont improvisées un peu partout dans le pays. Dans la moindre petite mosquée, les intégristes chassent les tenants de l’islam traditionnel jugés timorés et alliés du pouvoir, pour prendre le relais avec un impressionnant impact en termes de propagande. De puissants haut-parleurs déchargent quotidiennement leurs vociférations sacrées sur une population de plus en plus envoûtée. L’adhésion au FIS est perçue comme une entrée dans l’islam, par rangs entiers (afouadjane, afouadja), comme dans le verset coranique. Prétendant tenir sa légitimité de Dieu, le parti de Madani fait vivre à ses adhérents un « remake » des premiers temps de la prophétie. Les Algériens sont conditionnés dans les rassemblements de masse où ils retrouvent à la fois une solidarité, une occasion de spectacle, une psychologie de stade et une expérience collective et partagée de la présence salvatrice de Dieu. Le parti islamiste prend pour slogan un verset coranique « vous avez été au bord d’un abîme de feu et le Seigneur vous a sauvé ». Le salut qu’il promet à ces adeptes n’est en effet rien qu’un salut éternel dans l’Au-delà.


2) Incidents graves et méthodes d’extrême droite

Parti en perpétuelle campagne de propagation de la foi, le FIS investit progressivement l’ensemble des espaces sociaux. Les procédés de ses militants vont du conseil bienveillant à l’usage pur de la violence, en passant par l’endoctrinement, l’instigation et la menace. Aussi, sur le terrain, il n’est pas rare que cet activisme se traduise par tout un ensemble d’actes contraires à la Loi (mais conformes à l’idéologie sacrée dont les fidèles sont abreuvés). Ses démonstrations publiques sont émaillées d’incidents graves, semblables à ceux de l’extrême droite en Europe. En se donnant pour objectif de prêcher le bien et de pourchasser le mal, les islamistes n’hésitent pas à en découdre avec les récalcitrants.
Des salles de cinéma furent fermées de force à Alger, sous prétexte que les jeunes y voient des scènes osées (comme les baisers), non conformes avec la « morale islamique ». Des spectacles furent brutalement interdits. De jeunes filles furent vitriolées parce qu’elles ne portaient pas de hijab. Des manifestations culturelles ou des soirées musicales furent annulées parce que juges illicites. Agressions et intimidations se multiplièrent contre ceux qui ne partageaient pas les idées du nouvel ordre islamique.ChahadaEn juin 1989, des campagnes de « purification » des quartiers sont déclenchées par les militants islamistes. Dans un quartier de Hassi Messaoud (Sud), une pétition de 197 signataires est adressée aux autorités municipales accusant trois femmes de « prostitution » pour le motif qu’elles vivent seules, c’est à dire sans présence masculine. Après un harcèlement de plusieurs semaines visant à les faire partir, un groupe de barbus décide de passer aux méthodes radicales. Pendant la nuit du 21 au 22 juin 1989, après une réunion de délibération, ils se dirigèrent vers le domicile de « Oum Ali », l’une de ces femmes, pauvre et illettrée. Pour « purifier » le lieu, ils mettent le feu à l’appartement de la victime. Son enfant de 3 ans, handicapé, périt dans les flammes. Interpellés, les islamistes ne nieront pas leur crime. Ils reçoivent le soutien de leurs acolytes qui manifestèrent pour les libérer. Il est difficile d’apprécier l’ensemble de ces incidents, qui ne sont pas à ma connaissance recensés dans les livres (ces derniers sont souvent centrés sur les grandes questions politiques). Un dépouillement des archives et une collecte de témoignages auront beaucoup de choses à nous apprendre. Mais dés cette époque, il apparaît clairement aux clairvoyants que « le projet intégriste est porteur d’une réelle menace de déflagration sociale » (Mimouni, p. 165).


3) Une première victoire : les municipales de juin 1990

La stratégie graduelle du numéro un du FIS, Abassi Madani, consiste à faire pression sur le pouvoir afin d’organiser des élections, d’abord municipales, ensuite législatives, enfin présidentielles. « L’état du Califat » serait alors instauré, une bonne fois pour toutes, (et le monde musulman se remettrait de l’affront infligé par Atatürk). Quant à Benhadj, il incline nettement vers le djihad. Ali_Benhadj_dans_une_manifestation
De l’autre côté, le gouvernement algérien, mené par Mouloud Hamrouche, croit pouvoir faire un chantage aux caciques (conservateurs) du régime en brandissant la menace du FIS, afin de les amener à accepter les changements et les réformes « libérales » qu’il conduit. Un ordre est donné pour ne pas importuner les militants de Dieu, quoiqu’ils fassent. C’est dans ce climat que le parti islamiste réclame et obtient la tenue d’élections municipales anticipées. Au cours de sa campagne, lors d’un rassemblement au stade du 5 juillet, il abuse de la crédulité de ses militants en projetant au moyen d’un laser le nom d’Allah dans le ciel. On a vu des militants s’évanouir sous l’effet du « miracle ». Bref, le 12 juin 1990 eurent lieu les premières élections pluralistes algériennes. Le FIS les remporte sans surprise, démocratiquement et haut la main : 54 % des suffrages exprimés, soit 856 communes (APC), et 32 wilayas (sur 48 APW). Les démocrates obtiennent des scores dérisoires et comprennent leur insignifiance. Saïd Sadi (RCD) déclare : « je me suis trompé de société »…Aussitôt ces élections gagnées, le FIS demande la tenue d’autres élections, législatives. Les communes (dites APC, Assemblées Populaires Communales) administrées par lui vont connaître un autre mode de « gestion ». Le paysage graphique va changer radicalement : apparaissent des plaques et des écriteaux APC islamique, marché islamique, café islamique, etc. La mixité est supprimée partout où c’est possible, dans les bus, dans les salles d’attente, sur les trottoirs. Les cinémas sont fermés ou censurés. Les sports sont interdits ou drastiquement limités pour les femmes. L’ordre moral est assuré par les milices de barbus armés de bâtons, à l’affût du vice et des transgressions de la vertu. Cette victoire a une signification claire : elle impose le FIS en tant que force prépondérante de l’islamisme algérien face à ses rivaux (comme la Rabita d’Ahmed Sahnoun ou le Hamas de Nahnah). Elle lui confère une légitimité démocratique qui le fera triompher sur la scène politique et dans l’opinion nationale et mondiale. 


4) La première guerre du Golfe

Le 2 août 1990, l’Irak envahit le Koweït et déclenche une guerre du Golfe. Les médias américains, CNN en premier, exagèrent la force irakienne et créent un suspense irréel sur l’issue du conflit qui s’annonce. Le FIS, après bien des hésitations, cède à la pression de sa base qui voit en Saddam Hussein un nouveau Saladin Guerre_du_Golfe_1991capable de délivrer Jérusalem (El Qods). Il soutient donc l’Irak, appelle au boycott des produits provenant des pays engagés dans la coalition. Il demande aussi au pouvoir de ne pas exporter le pétrole vers ces pays et se met à récolter du sang destiné aux combattants irakiens. 
Par ailleurs, voyant dans ce conflit une « agression contre la nation musulmane toute entière », le FIS organise un meeting de soutien à la Palestine et au « camp musulman » avec la participation de personnalités islamistes internationales, dont le frère et la mère de l’assassin d’Anouar Sadate (Labat, p. 114). Le cheikh Sahnoun appelle à cette occasion au djihad pour libérer la Palestine. Ali Benhadj appelle de ses voeux la création à partir de l’Algérie d’un état islamique sans frontières, première étape avant de lancer le djihad contre les ennemis de la Palestine.
Après le déclenchement de la guerre (17 janvier), le discours du FIS se radicalise. Ali Benhadj, revêtu d’une tenue militaire, conduit le 18 janvier 1991 une grande manifestation au ministère de la défense. Il remet une plate-forme au ministre (qui le reçoit en tenue civile) dans laquelle il demande des armes et l’ouverture de camps d’entraînement militaire pour ses volontaires qui souhaiteraient se rendre en Irak. Il réclame en outre la dissolution de l’Assemblée Populaire Nationale et accuse l’armée d’être incapable d’assurer la sécurité du pays. Malgré le refus du ministre, le FIS organise un entraînement pour ses volontaires. Quelques 300 Algériens répartis en deux groupes (Kataib al-Qods et ‘Ibad al-Rahmân) vont suivre une formation militaire et être envoyés en Irak, via Tunis et Amman. La rapidité de l’intervention alliée ne leur permettra pas de prendre part au combat mais leur retour en Algérie les met à la disposition du parti islamiste... Le 31 janvier, le FIS récidive en organisant une autre manifestation au cours de laquelle on réclamait l’instauration de l’Etat Islamique et on scandait « Chadli, ‘adou Allah » (Le président Chadli, ennemi de Dieu). La guerre du Golfe a été pour ce parti une occasion de mobilisation, de propagande religieuse et de dénonciation véhémente du régime. L’option de l’action armée a été aussi caressée, malgré le refus net de l’institution militaire.

5) La grève insurrectionnelle du FIS : mai- juin 1991

       C’est l’un des tournants les plus décisifs de l’évolution politique de ces années. L’histoire s’est emballée en l’espace de quelques semaines. Le président Chadli avait annoncé la tenue d’élections législatives et son gouvernement rend publique la Manifestation_Alg_rienouvelle Loi électorale. Sous prétexte de protester contre le découpage (électoral) injuste effectué par le gouvernement de Hamrouche et calculé pour favoriser le FLN (parti au pouvoir), le FIS appelle à une « grève politique » générale et illimitée, à partir du 25 mai.
En réalité, sous couvert de cette grève dite politique (illégale au regard de la loi), les leaders du FIS tentaient de mettre en application une méthode théorisée par Saïd Makhloufi (un des leurs) dans son opuscule La désobéissance civile, méthode qui vise à faire tomber le régime et à prendre le pouvoir directement par la rue (comme cela s’est fait en Iran). Dés le matin du 25, des foules envahissent les grandes places d’Alger (place des Martyrs, place du 1er mai, El Harrach, etc.). Le parti mobilise ses APC. Manifestations et slogans anti-pouvoir. La nuit, environ mille personnes ont décidé de camper sur les lieux : les dormeurs des places sont nés et la rue est occupée par les islamistes nuit et jour. C’est évidemment une action qui se déroule en dehors des lieux de travail : « terrible paradoxe que cette grève générale menée par tous les sans-emploi du pays derrière les islamistes du FIS » commente Khelladi (p. 26).

Dés le 26 mai, Benhadj prend la tête de 10 000 manifestants et tente une marche sur le siège de la télévision (prétend-t-il), sur la présidence de la république en réalité (située à côté). Alerté, des sections de CRS armés jusqu’aux dents lui barrent la route. Quand Abassi arrive pour calmer la foule, on lui répond aux cris de « Ya Ali, Ya Abbas, nahou chaïeb arras » (Ô Ali, Ô Abbas, évincez l’homme aux cheveux blancs (le président)). Pour mieux amplifier l’écho de la grève, les militants placent sur les balcons un système de sonorisation qui répercute les cris de la rue et des places. Les orateurs jettent l’anathème autant sur la télévision d’état que sur la « presse communiste » (presse indépendante) et leur substituent leurs propres informations, complètement délirantes, sur la grève : elle serait suivie de 70 à 100% dans la majorité des entreprises du pays, à 60 % en Egypte et en Tunisie, à 30 % à Marseille et à Stockholm ! Le pétrole ne coulerait plus au Sud de l’Algérie, les travailleurs de ce secteur auraient rejoint le FIS, tout comme l’auraient fait 800 soldats de l’armée.

 Des milices s’improvisent un peu partout pour contraindre, par la force ou par le chantage, les commerces et les boutiques qui restent encore ouverts pour baisser les rideaux. Du côté de la résistance Ali_Benhadj__N_2_du_FIS_contre la grève, on note l’attitude des commerçants, celle des enseignants et des étudiants de l’université de Bab Ezzouar qui organisèrent une marche le 28 mai et enfin celle d’un courageux étudiant, seul, qui a fait une grève de la faim devant le restaurant Amirouche. Les partis politiques se taisent, à l’exception de Louisa Hannoune du Parti des Travailleurs qui, « comme un seul homme, a osé défier la peur »…pour soutenir de façon franche et publique le FIS !
Les Allahou akbar (« Dieu est grand ») déchirent la capitale. Tandis que les rues sont occupées par les qamis et les barbes, tandis qu’Alger est devenue aux heures de prière une immense salle de mosquée, certains imaginent des procédés de plus en plus ingénieux. Ainsi, une « marche des taxis » est montée le 28 mai, 250 d’entre eux ont « défilé » de l’aéroport au centre-ville d’Alger dans un concert de klaxons assourdissant. Abassi et Benhadj, infatigables, n’ont pas cessé de haranguer la foule (qui atteint 40 milles manifestants le 30 mai). Les marches succèdent aux meetings. De zélés prédicateurs chauffent les militants : Abdelbaki Sahraoui, membre fondateur du FIS, appelle à faire tomber ce « régime du mal » et à lui « substituer un Etat Islamique » ; un autre estime que le fléau majeur de ce pays est la mixité, que seul l’Etat Islamique peut éradiquer.

Abassi déclare : « tout comme le colonialisme, ce régime n’a plus de raison d’être aujourd’hui. Il est
Mouloud_Hamrouchemort. Le moment est venu de le changer ».
Les chants glorifiant le djihad résonnent d’un bout à l’autre de la ville. Pour elle nous vivons, pour elle nous mourrons scandent les partisans de la Dawla Islamiyya (Etat Islamique). D’incessants mouvements de foules ne cessent d’agiter la capitale. Benhadj clame que ses militants n’ont peur de rien et qu’ils sont prêts à rencontrer Dieu en martyrs.


Le chef du gouvernement, Mouloud Hamrouche, calculateur incorrigiblement optimiste, pense que le mouvement lancé par le FIS allait s’essouffler et laisse faire l’insurrection. Lors d’une rencontre avec les responsables du FIS tenue le 29 mai, il les autorise à occuper quatre grandes places publiques à Alger. Les services de police n’ont fait jusque là qu’essayer de canaliser les foules en évitant les points sensibles. Or, la stratégie de pourrissement de Hamrouche s’avère catastrophique. Le pouvoir est de plus en plus débordé : il perd le contrôle de la capitale le 3 juin. La police intervient finalement pour disperser les attroupements. Hamrouche avoue son échec en remettant sa démission au président Chadli. « Le chef d’orchestre de la démocratisation du Politique_de_l_autruchepays s’est brûlé les ailes en voulant manipuler le FIS » (Aoudia et Labat). La place est laissée à d’autres hommes, venus « avec d’autres méthodes ». Abassi menace de décréter le djihad si jamais l’armée intervenait.


En attendant, le FIS continue de mobiliser parmi les étudiants et les commerçants (qui baissèrent finalement les rideaux). Des islamistes d’al-Hidjra wa takfîr (cf. glossaire en bas) en tenue militaire, armés de barres de fer et de coutelas, commencent à faire leur apparition parmi les manifestants (au même temps que les « Afghans »). Les choses ont basculé la nuit du 3 au 4 juin, quand les unités de la gendarmerie sont allées déloger les dormeurs des places. Des affrontements sanglants ont eu lieu. Des dizaines de morts et des centaines de blessés sont enregistrés. Contre les grenades lacrymogènes, les manifestants répondaient par des cocktails Molotov, des pierres et divers objets lancés du haut des balcons. Des barricades sont érigées partout par les militants ainsi que des contrôles de la circulation. Des réseaux d’une incroyable solidarité se forment pour porter secours aux blessés et les militants_fondamentalistessoigner. De mystérieuses « voitures banalisées » s’arrêtent, tirent sur la foule, et repartent. Des policiers sont kidnappés et emprisonnés par les groupes d’al-Hidjra : ce sont là aux yeux de Benhadj et Madani les « prisonniers du FIS ». Les mosquées Essuna, Kaboul et Belcourt serviront de lieux de détention. Un détenu est particulièrement maltraité, puisqu’il est torturé : Bounouar Abdelkader, chauffeur du général Mohammed Lamari, qui a eu à être interrogé personnellement par Benhadj. Il semble donc qu’au matin du 4 juin, Ali Benhadj se considère en état de djihad. Il appelle les policiers à retourner les armes contre leurs supérieurs. « Les groupes d’El Hidjra (du moins ceux implantés à Alger) qui sont apparus 24h auparavant, relèvent indubitablement de [son] autorité » (Khelladi, p. 59). L’armée, de son côté, pousse à la nomination de Sid Ahmed Ghozali (« l’homme au papillon ») comme chef du gouvernement et décrète l’état de siège (4 juin) puis investit la rue et proclame le couvre-feu (6 juin). 

Les leaders du FIS, par méfiance envers ce qui se trame, convoquent une réunion extraordinaire dont l’aboutissement fut un document d’une grande importance appelé « Le document en 22 points », signé (le 6 juin) de la propre main d’Abassi et Benhadj. Ce texte, bien que peu diffusé, exhorte  les militants du FIS à affronter les soldats, à violer le couvre-feu, à déserter l’armée, à préparer « l’enlèvement de personnalités politiques » en cas d’arrestations dans ses rangs, et surtout à constituer « des groupes armés offensifs (…) dans les montagnes » et à « rejoindre les maquis ». C’est la première fois que les leaders du FIS cautionnent directement le recours à la violence. Après la démission de Hamrouche, Chadli avait entrepris des contacts avec le FIS sous la médiation d’Abdelaziz Belkhadem, président de l’APN (4 juin). Une entente tacite à l’avantage des islamistes a pu être dégagée. Elle aboutit le 7 juin à un accord entre le FIS et le nouveau chef du gouvernement. La quasi-totalité des revendications de Madani sont satisfaites et le cheikh, croyant avoir remporté une grande victoire, est venu annoncer la fin de la grève à la mosquée Essuna, après la prière du vendredi. drapeau_vertLes leaders du FIS n’entendaient pas le bruit des bottes. L’armée occupait déjà le terrain et s’offusquait du laxisme du précédent gouvernement. Elle se donne désormais la mission de rétablir l’ordre et de démanteler les groupes paramilitaires (« Afghans » et Hidjra) apparus lors des manifestations. Elle s’emploie également à enlever l’inscription baladiyya islamiyya sur les frontons des APC pour la remplacer par la devise républicaine (« La révolution par le peuple et pour le peuple »). Au cours de ses opérations, de nombreuses caches d’armes sont découvertes dans les mosquées et les locaux tenus par le FIS. Les arrestations commencent parmi les militants. Madani et Benhadj menacent alors, une fois de plus, de recourir au djihad si l’armée ne rentre pas dans les casernes. 

Au cours d’une conférence de presse restée célèbre (voir vidéo), Benhadj revendique et justifie la nécessité de prendre les armes et de n’obéir qu’au Coran. « Ils veulent nous faire peur pour qu’on ne prenne pas les armes, dit-il. Si c’est comme ça, je prends les armes, je prends la kalachnikov ! Ils veulent nous faire peur. [suivent deux versets coraniques] Je n’abandonnerai pas la Parole de Dieu pour suivre celle de [méprisables] humains ! [c-à-d la Loi] La parole de Dieu est prioritaire ! ». prison
Suite à ces propos, l’armée intervient, procède le 30 juin à l’arrestation de Madani, Benhadj et Guémazi (et tous les membres du comité de suivi de la grève) et les jette en prison. Pour justifier son acte, elle diffuse à travers la presse – comble du malheur – le document en 22 points, un véritable appel au djihad jusque là peu connu du public... Aussitôt après, dans un entretien au journal arabophone Al Khabbar, Saïd Makhloufi se prononce lui aussi pour le djihad (ce qui lui vaudra une radiation par la suite). Le général Nazzar, ministre de la défense, demande la dissolution du FIS, ce que refuse Chadli.

Plus que l’interruption du processus électoral, c’est cette grève qui va constituer un moment charnière dans la genèse du terrorisme islamiste en Algérie. C’est suite à la répression de cette grève et à l’arrestation de ses militants et de ses responsables qu’apparurent les premières dérives armées. La direction improvisée après l’emprisonnement de Madani et Benhadj sera sans aucune prise sur les islamistes radicaux qui commencèrent à préparer la logistique d’une guérilla contre les services de sécurité. Les premières cibles seront en effet les forces qui participèrent à répression. Le mélange détonant entre la violence d’état et le djihadisme va donner ses premiers fruits. Le déroulement des évènements de mai et juin (1991) est parsemé par les premiers signes d’un futur affrontement armé : du côté des islamistes, des policiers sont kidnappés, un homme est torturé, des agents de l’ordre sont tués ; du côté des services de sécurité, des militants sont torturés ou tués, des manifestants sont assassinés (« voitures banalisées »), etc. Ainsi, après seulement trois ans d’existence légale, les islamistes radicaux refusent la démocratie et optent pour le combat armé, alors qu’il a fallu près de 34 ans au mouvement national algérien pour prendre les armes contre le colonialisme ! Par ailleurs, le mouvement insurrectionnel initié par les responsables du FIS va permettre à celui-ci de découvrir sa force et de mesurer le degré de solidarité que les populations de tous les secteurs pouvaient lui témoigner. Les islamistes savent désormais qu’ils peuvent compter sur le soutien des leurs et d’une grande partie de la population en cas de nécessité. Pour les plus radicaux et les plus impatients d’entre eux, qui n’attendaient qu’une étincelle pour changer leur mode de lutte vers des méthodes plus violentes, la preuve est largement faite que ce pouvoir « impie » ne comprend que le langage des armes. Autrement, comment pouvait-il aller jusqu’à réprimer les militants « de Dieu » et à emprisonner leurs « saints » leaders ? Bref, cet épisode sera le premier acte de la tragédie algérienne.

V) L’ETAT ISLAMIQUE PAR LES URNES

          Malgré la fin de la grève, des bandes de jeunes islamistes investissent la rue pour protester contre l’emprisonnement des chouyoukhs (c’est le nom accolés désormais aux deux leaders du FIS). L’agitation va continuer jusqu’à la première semaine de juillet. Privé des ses dirigeants, le parti islamiste improvise une nouvelle direction, sous la houlette d’un jeune technicien. Quant au pouvoir, il n’a plus d’autre idée que celle…d’organiser des élections législatives ! C’est la seule mission qu’aura le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali.

Le siège du parti islamiste est fermé et des arrestations massives ciblent encore ses rangs, responsables et militants. Certains sont rentrés dans la clandestinité et n’en sont jamais revenus. Les autres partis politiques et le peuple restent indifférents.1) Hachani ou le coup de force des djazaristes Abdelkader_Hachani__dirigeant_du_FISUne semaine après l’arrestation des leaders, le chef de file du courant djazariste (« algérianiste »), Mohamed Saïd, s’autoproclame porte-parole du parti (lui, qui n’était même pas adhérent !). Arrêté immédiatement par l’armée, c’est son ami Abdelkader Hachani, un ingénieur en pétrochimie ayant évolué sous l’ombre d’Abassi Madani, qui élabore une stratégie qui lui permet de s’emparer progressivement de la direction du FIS et d’évincer de ses structures la majorité des salafistes. Il ne restera plus à ces derniers, traqués par les services de sécurité et mis à la marge par les djazaristes, que l’expression armée. En favorisant l’accession de ce jeune ingénieur à la tête du FIS par l’arrestation de ses concurrents les plus sérieux, le pouvoir croit jouer la carte de « l’islamisme modéré ». Or, comme le verra, Hachani, a beau être un islamiste « moderne » et « urbain », il ne s’écartera jamais de la ligne tracée par Madani, auquel il voue une fidélité infaillible.

En attendant, il déploie sa ruse et organise un véritable putsch pour prendre les rennes du parti. Après une rencontre le 7 juillet, et fort du soutien de son équipe (« les 12 cooptés de Batna », dont font partie Rabah Kébir et Athmane Aïssani), il fait avaliser son plan au Congrès de Batna, tenu le 25 et 26 juillet. Il obtient notamment 1) l’élargissement de l’ancien Majless Echoura à d’autres membres du parti et à des personnalités islamistes extérieures (comme Mohamed Saïd); 2) l’exclusion de quelques éléments considérés comme « dissidents » (Zebda, Kerrar, Sahnouni) ou « ultras » (comme Kherbane et Makhloufi) ; 3) la liberté de constituer un Bureau Exécutif Provisoire. C’est ainsi que Hachani se trouve investi de la charge de porte-parole de ce bureau et place ses hommes au sein de l’exécutif. A la différence des « vieux turbans » aux propos djihadistes, ces derniers manifestent leur attachement à la modernité sans céder d’un iota sur la charia. Ils vont parfois jusqu’à prétendre être des démocrates… Drapeau_algerienDébarrassé d’une bonne partie des opposants à Abassi Madani, le jeune leader technocrate proclame sa fidélité aux chouyoukhs et lance sa machine contre le pouvoir. C’est à un nouveau style politique que l’on assiste : on abandonne les discours grandiloquents pour des propos polémiques mais circonstanciés ; les critiques du pouvoir et les revendications sont précises (libération des chouyoukhs et des autres détenus, réintégration des grévistes licenciés, ouverture des médias, etc.). Le thème politique prédominant n’est plus une rupture avec le passé non conforme à la charia mais une réappropriation des valeurs de la Révolution algérienne, comprise à la lumière du Coran. On dénonce le FMI dans un gauchisme islamiste à peine voilé. La nouvelle élite du FIS va redonner vie à un parti mis à mal par la répression.


2) Les élections du 26 décembre 1991

Dés la fin de l’état de siège (4 octobre), le FIS s’est remis à ses habitudes : conférence des communes islamiques, rassemblements politiques dans les mosquées, meetings dans les stades et dans les villes du pays. Mais cette fois, sous la vigilance de la police. Sa campagne sera d’abord celle de la libération des détenus. Malgré son arrestation le 27 septembre, Abdelkader Hachani, libéré un mois plus tard, entreprend de convaincre kamis__tunique_islamiste_les membres du Madjless Echoura réticents pour participer aux élections législatives prévues pour le 26 décembre. La question est en effet loin de faire l’unanimité. La réussite éclatante de la manifestation mémorable du 1er novembre, qui a rassemblé un nombre considérable de militants, va lui donner une longueur d’avance. Cette manifestation, où apparaissent des slogans en tamazight (berbère), a réservé pour les militants un moment d’émotion exceptionnel : un enfant de 7 ans, habillé en qamis, adresse à la foule des mots qui font immédiatement pleurer. C’est le fils d’Ali Benhadj, qui vient parler de Dieu et de la douleur où le plonge l’emprisonnement de son père.
Les jours suivants, Hachani conditionne sa participation aux élections par une mesure d’apaisement de la part du pouvoir. Pourtant, il est très peu optimiste sur ses chances de succès, qu’il estime à 25 - 30 % des suffrages. Le gouvernement répond en libérant Mohamed Saïd le 28 novembre. Le même jour, soit cinq jours avant le début de la campagne électorale, un commando conduit par Aïssa Messaoudi, dit Tayeb al-Afghânî, attaque un poste militaire frontalier à Guémar et fait 19 morts (cf. plus loin). L’armée accuse le FIS mais celui-ci, embarrassé, crie au complot et fait comme si l’affaire ne le concernait pas. L’élargissement de Mohamed Saïd sera l’argument que va utiliser le nouveau responsable du FIS pour convaincre le Madjless Echoura. Celui-ci se prononce pour les élections le 14 décembre (seulement).

La campagne électorale sera intense et menée à un rythme d’enfer : rassemblements, meetings, interventions dans les médias, ventes de cassettes audio, expositions, prêches un peu partout, etc.
Au cours d’un dernier meeting tenu le 23 décembre, Mohammedi Saïd, un ancien SS durant la 2nde guerre mondiale, ancien colonel de l’ALN durant la guerre d’indépendance, déclare devant 100 milles militants que le 26 décembre sera « le jour de la séparation entre les mécréants et les musulmans ». Il ajoute
 

« Nous sommes prêts, pour assainir ce pays et édifier l’Etat Islamique, à liquider deux millions de ses habitants » (Mohammedi Saïd, cité d’après Zerrouki, pp. 40-41)

Les démocrates étaient déjà sur le terrain, engagés dans la bataille électorale avec l’espoir que « le printemps d’Alger » accouche d’une nouvelle ère. Un homme avait pourtant tiré la sonnette d’alarme, El Hachemi Cherif :

« En appelant à voter ce 26 décembre, la classe politique toute entière, représentée ou non au pouvoir, commet un crime sans nom contre l'Algérie. A cause d’intérêts étroits et misérablement politiciens, elle veut faire croire que ces élections seront démocratiques. En réalité, ces élections sont le tapis rouge déroulé devant la dictature ultra-réactionnaire la plus noire de tous les partis intégristes... » (Confluences n° 25, Printemps 1998, p. 25)

Le 26 décembre, les résultats du premier tour des élections législatives, pluralistes et démocratiques algériennes tombent comme un couperet :

  • Front Islamique du Salut 3 260 359  47.3%  188 sièges  
  • Front      de Libération Nationale  1      613 507  23.4%   15 sièges
  • Front      des Forces Socialistes   510 661  7.4%   25 sièges
  • MSP  368 697  5.3%   0  sièges
  • RCD        200 267  2.9%   0   sièges

* Nombre des électeurs :  13 258 554

* Nombre de votants :  7 822 665

* Nombre d’abstentions :  5 435 929

* Nombre de bulletins nuls :   924 906

Victoire totale des islamistes ! Malgré une abstention importante, puisque près de la moitié des électeurs n’ont pas voté, le FIS, avec ses 188 sièges sur les 430 à pourvoir, a failli obtenir la majorité absolue ! C’est chose certaine pour le deuxième tour prévu courant janvier 1992, puisqu’il reste en ballottage favorable dans 135 circonscriptions. Même dans l’éventualité improbable où le FLN et le FFS remportaient à eux deux la totalité des sièges en ballotage, et quelque soit le score du FFS qui ne sera présent que dans 13 circonscriptions, le FIS est assuré arithmétiquement d’une majorité absolue au deuxième tour.


3) Entre les deux tours 

Hachani, artisan de cette victoire, est littéralement abattu par un score aussi inattendu. Il fait un communiqué modéré pour célébrer son triomphe et fait part de l’intention de son parti de ne pas partager le pouvoir : « nous ne voulons pas d’une assemblée qui nous contraindrait à des alliances qui retarderaient nos projets d’état islamique » (Le Monde, 28 déc. 1991). De l’autre côté, les élites francophones, la « société civile », les cadres de l’armée et

de l’économie sont abasourdis. Les urnes ont accouché d’un monstre écrit la presse. Le scrutin s’est avéré « un plébiscite en faveur du Coran » (Aoudia et Labat). Le président Chadli est passé de la torpeur à la déprime. Les yeux sont braqués vers le FIS, afin de sonder ses intentions. Mais là, au lieu de rassurer, le FIS inquiète. D’abord, par un extrait décontextualisé qu’un journaliste de l’agence Reuter reprend d’un discours de MohamedRabah_K_bir__dirigeant_du_FIS

Saïd tenu à la mosquée de Oued Koreïche. Le journaliste intitule son article, qui va faire le tour des rédactions, « Mohammed Saïd, leader du FIS, demande aux Algériens de changer leurs habitudes vestimentaires  et alimentaires ». Le 27 décembre, à la mosquée Essuna de Bab El Oued, Abdelkader Moghni, une jeune étoile

montante du FIS, annonce la création de « tribunaux populaires » pour juger les « corrompus » et les « ennemis de l’islam » (Zerrouki, p. 43). Quelques jours plus tard, Rabah Kébir, n° 2 après Hachani, récidive avec une phrase choc : « ceux qui sont contre le FIS doivent, de deux choses l’une : soit changer de pays, soit changer de peuple ». Enfin, Hachani lui-même dénonce dans un discours tenu le 2 janvier à la mosquée Essuna,

cette « démocratie défendue par l’Occident, qui prétend préserver les libertés, celles des homosexuels, et qui nous a amené le communisme, le marxisme, le capitalisme (…) ». Il ajoute : « Les pharaons ont fait appel aux magiciens pour combattre Moïse et ils ont perdu. Le pouvoir a fait appel aux démocrates et il a perdu. Il n’y a qu’un seul parti en Algérie, c’est le parti de Dieu. »  Il définit enfin le combat de son parti : « notre combat est celui de la pureté islamique contre l’impureté démocratique (…) Le FIS ne renoncera pas à son projet de bâtir l’Etat Islamique » (Le Matin et Alger Républicain, 3 et 4 janvier 1992, cités par Zerrouki)

Et en effet, il ne fera pas de compromis. Rabah Kébir, encore lui, déclare : « L’Etat Islamique qui sera instauré en Algérie s’inspirera des expériences de l’Iran, de l’Arabie et du Soudan ». Parallèlement, des rumeurs courent, faisant état de la circulation dans les mosquées de « listes noires » de gens à abattre, parce que réfractaires à l’ordre islamique.

La riposte des médias sera immédiate. Chadli, qui a révélé au cours d’une conférence de presse qu’il était prêt à cohabiter avec les islamistes, est traîné dans la boue. La presse indépendante prend globalement des positions Hocine_A_t_Ahmed__chef_du_FFS_2anti-intégristes. Le camp démocratique réagit d’abord en dénonçant les nombreuses irrégularités du scrutin. Aït Ahmed, leader du FFS, qualifie ces élections de « grande supercherie » (Le Matin du 27-28 déc. 1991). Il dira plus tard que « les dés étaient pipés » (El Watan, 15 janv. 1995). Il appelle à une grande manifestation le 2 janvier et ce sera la marche ambiguë du FFS qui réunira près de 300 milles personnes ! Beaucoup de gens sont venus manifester pour défendre la démocratie, c'est-à-dire pour s’opposer à l’Etat Islamique qui menaçait l’Algérie. Surprise : Aït Ahmed tient un discours dans lequel il appelle à la poursuite du processus électoral et il met en garde contre la tentation d’avorter les élections ! Il croyait en effet pouvoir contrer les islamistes avec un score dérisoire de 7,4 % des voix, soit 25 sièges. Il avait bien entendu passé une alliance secrète avec l’aile réformatrice du FLN conduite par Hamrouche. Pourtant, arithmétiquement, quelque soit le calcul envisagé (que le chef du FFS ne donne pas), même en misant sur les abstentionnistes, la majorité absolue restera nécessairement islamiste au deuxième tour. Sans compter que le FLN n’est pas complètement acquis pour cette alliance, puisqu’à côté de son aile réformatrice, se tient une aile islamiste, dont Belkhadem est le représentant.

Le gouvernement avait opté pour un scrutin uninominal à deux tours, croyant favoriser le FLN. L’aberration de ce mode de scrutin est la suivante : un parti (le FIS) ayant obtenu seulement le quart des voix accapare les deux tiers de l’Assemblée Nationale ! Les élections n’ont été ni « propres », ni « honnêtes » ! (Khelladi, p. 116). Avec ses 3 millions de voix sur 8 millions de votants, et sur 13 millions d’électeurs, le parti islamiste s’empare du parlement algérien. La réalité du vote est que seulement un quart des Algériens ont voté pour le FIS. La majorité est restée silencieuse !
Les commentateurs sont unanimes : il s’agit d’un vote sanction contre le pouvoir corrompu, plutôt qu’une adhésion passionnée au projet islamiste.

L’une des conséquences les plus paradoxales de ce scrutin sera en effet de diviser durablement les démocrates en deux camps irréconciliables. Car, pendant ce temps là, ce qui est convenu d’appeler la « société civile », formées de cadres, d’intellectuels, de personnalités du monde syndical ou de patriotes, se prépare pour appeler à l’annulation des élections. Abdelhak Benhamouda, patron du puissant syndicat algérien, UGTA, se prononce pour l’arrêt du processus électoral, de même que la féministe Khalida Messaoudi. Un Comité National pour la Sauvegarde de l’Algérie (CNSA) est mis sur place, auquel adhèrent l’UNEP (syndicat des cadres dirigeants des entreprises publiques), l’ANCAP (syndicat des cadres de l’administration), la LADH (Ligue Algérienne des Droits de l’Homme), etc. Au fil des jours, toutes sortes d’organisations hostiles à l’Etat Islamique (ANDPE, CNE, etc.) rejoignent le CNSA. Dés le 28 décembre 1991, celui-ci appelle à l’annulation des élections. A part le FFS et le PT (qui avait soutenu la grève du FIS), la majorité des autres partis démocrates se joignent à lui : Ettahadi de El Hachemi Cherif, le RCD de Saïd Sadi, le MAJD de Kasdi Merbah et le MDRA de Slimane Amirat. Même les partis favorables à la poursuite du processus électoral, connaissent des défections comme celle de Naït Djoudi (FFS).

Les démocrates algériens payent cher leur erreur d’avoir accepté (à l’exception d’Ettahadi) de jouer le jeu électoral avec un parti ouvertement anti-démocratique qui promettait d’abolir l’alternance au pouvoir. Les deux camps tombent dans un terrible paradoxe : les uns se retrouvent obligés de renier – contre leurs principes républicains— le choix des urnes qui ont donné le FIS majoritairement gagnant. Les autres, pour être conséquents avec leurs principes républicains, se retrouvent obligés de cautionner un régime islamiste qui jure justement d’abolir ces mêmes principes démocratiques. Les uns s’accrochent à la chimère d’une armée laïque protectrice de la démocratie, alors qu’elle s’avérera être le premier obstacle à la démocratisation[1]. Les autres préfèrent la chimère inverse d’un FIS « modéré », fréquentable et « démocratisable », alors qu’il s’avérera incapable de vraies concessions, théocrate et djihadiste de part en part, malgré ses compromis tactiques. Les deux camps vont goûter à la même amertume, car, quelque soient leurs querelles, le destin de l’Algérie va se jouer sans eux, dans les forteresses du commandement militaire et dans les maquis clandestins.


4) Le « coup d’état constitutionnel » 

Le 4 janvier, des unités de l’armée prennent position autour de la capitale. Une pétition demandant l’annulation du scrutin circule parmi les officiers supérieurs (Khelladi). Mais dés le 27 décembre, une réunion regroupant Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Ali Haroun et Aboubakr Belkaïd eut lieu au ministère de l’intérieur. On Le_general_Mohammed_Touatitombait secrètement d’accord sur le principe de l’annulation des élections. Le 29 décembre, une commission composée de militaires et de civils (Haroun, Belkaïd, le général Nezzar et le général Touati) est chargée de trouver une astuce juridique en étudiant la Constitution. Seule possibilité : la démission du président. Ils rédigent un rapport aboutissant à cette conclusion (pousser Chadli à la démission pour annuler les élections) qui souligne en plus le caractère injuste du scrutin, les grands risques sur la démocratie et le multipartisme, la non neutralité des APC (communes) FIS pendant les élections, le monopole injuste de ce parti sur les mosquées.

Contacté par Nezzar, Chadli comprend qu’il est lâché par tout le monde. Il s’adresse alors à la nation et annonce sa démission le 11 janvier 1992, après avoir pris le soin de dissoudre l’Assemblée Populaire Nationale. Après son départ, les auteurs du « coup d’état constitutionnel » [2] se trouvent devant un vide juridique : la Constitution algérienne a prévu la mort d’un président Ali_Harounmais pas sa démission ! C’est au Haut Conseil de Sécurité (HCS) de prendre les rennes du pays mais celui-ci est une instance consultative, non habilitée à gouverner ou à prendre des décisions. Alors, ce conseil imagine une solution inédite : il crée une espèce de « présidence collégiale » qu’il appelle Haut Comité d’Etat (HCE). Il propose la présidence de ce comité à Hocine Aït Ahmed d’abord, qui décline l’offre. Ce n’est que par la suite, après bien des tractations, qu’on a fait appel à un homme que les Algériens ont oublié et qui vit exilé depuis près de trois décennies au Maroc, où il dirige une briqueterie : Mohammed Boudiaf. 

Après cette annonce, c’est le soulagement qui prévaut chez les démocrates, les syndicalistes et les cadres du CNSA. En revanche, les démocrates du FFS et du PT réagissent énergiquement : il s’agit d’un « coup d’état civilisé » clame le PT de Louiza Hannoune (trotskiste). C’est une « situation de coup d’état » dit Aït Ahmed. « Les portes ont été fermées devant les espoirs et les aspirations du peuple », ajoute-t-il (Le Matin 12-13 janv. 1992). C’est « un coup d’état militaire » s’écrie Ali Yahya Abdennour, président de la LADH (et avocat des leaders du FIS). Quand à Ben Bella, il se « félicite évidemment de cette décision (…) ». Une chose est pourtant sûre : ce coup d’état sonne le glas de la récréation démocratique en Algérie ; même si la presse restera encore relativement indépendante… mais précaire.

Abdelkader_Hachani_dirigeant_du_FIS_2Ce qui prévaut au niveau du FIS, c’est évidemment la frustration. Le rêve de constituer bientôt une république islamique gouvernée par la charia s’écroule. Hachani s’indigne et appelle le peuple à « protéger son choix ». Il dénonce « un complot global qui ouvre la voie à une conspiration contre l’Algérie et le projet islamique ». Il s’agit d’ « un coup d’état contre l’Etat Islamique » (13 janv.)! Le nouveau leader poursuit en réaffirmant la volonté de son parti de concrétiser son projet. Dans ces moments de haute confusion, le FFS a eu la lucidité d’adresser publiquement un appel au FIS pour lui demander de calmer ses militants et d’éviter toute dérive vers la guerre civile. Il tentera (à partir du 16 janv.) de constituer un front des « vainqueurs » (des élections), réunissant le FLN, le FFS et le FIS pour défendre la poursuite du scrutin. Ce sera peine perdue.
Quelques jours plus tard, rentre Boudiaf (16 janvier) qui prend la tête du Haut Comité d’Etat. Le parti islamiste convoque une réunion des élus (du 26 décembre) et menace de constituer un parlement parallèle. A l’issue de cette rencontre, tenue le 18 janvier à la mairie d’Alger, le FIS, incapable de concessions, avoue dans un communiqué son refus de compromis : « Le FIS a épuisé toutes les voies possibles pour sauver le pays de tout dérapage pouvant avoir lieu entre les fils de la nation ».
Les voies du dialogue ont été courtes. Le message est clair, c’est le pouvoir ou le djihad, aux auteurs du « coup d’état » de choisir. Quelques jours plus tard, Hachani adresse une lettre à l’armée dans laquelle il demande aux soldats et aux officiers de désobéir à la « junte » qui défie « la charia, le choix du peuple et la Constitution ». Il est immédiatement arrêté pour « incitation à la mutinerie ».

Au moment de son arrestation, Hachani était déjà dépassé par les évènements. Les islamistes radicaux, qui alertepréparaient leur guérilla depuis la grève insurrectionnelle de mai-juin 1991, sont déjà passés à l’action. Dés le 19 janvier, en effet, un commando prend pour cible une patrouille de gendarmerie à Sidi Moussa (30 kms au Sud d’Alger) à 2h du matin : un gendarme tu et deux blessés. De même qu’à Alger, une voiture roulant à toute vitesse lance un engin explosif sur le siège de la gendarmerie nationale (pas de victimes). Les forces de sécurité sont en alerte. Kébir et Aïssani seront à leur tour arrêtés. Les portes du dialogue sont à leur tour fermées, malgré les timides tentatives de Boudiaf.

Désormais, c’est le langage de la poudre et des couteaux…


Naravas

 

                                                                                                       

   

Bibliographie citée dans ce texte

    

  •  Aoudia Malek, Labat Séverine, Algérie 1988-2000 : autopsie d’une tragédie, [DVD-ROM], Ed. Compagnie des phares et balises, 2003.
  • Khelladi Aïssa, Le Fis à l’assaut du pouvoir, Alger, Ed. Marsa, 2002, Première édition sous le titre Algérie, les islamistes à l’assaut du pouvoir, Ed. L’Harmattan, 1995
  • Labat Séverine, Les islamistes algériens entre les urnes et le maquis, Paris, Ed. du Seuil, 1995
  • Rachid Mimouni, 1992, De la barbarie en général et de l'intégrisme en particulier, Belfond-Le Pré aux clercs.
  • Zerrouki Hassane, La nébuleuse islamiste en France et en Algérie, Paris, Ed. Editions 1, 2002
  • Confluences n° 25, Printemps 1998, « La parole aux Algériens : Violence et politique en Algérie », Ed. L’Harmattan (en ligne)

 

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GLOSSAIRE

 

« Afghans » Vétérans algériens de la guerre d’Afghanistan. Anciens volontaires qui sont allés aider les moudjahidines afghans contre le Tyran soviétique. Après leur retour en Algérie, ils jouissent d’un prestige incontestable au sein de la mouvance islamiste. Ils formèrent ensuite le noyau dur de l’islamisme armé.

« Qui tue qui ? »  Nom d’une polémique médiatique orchestrée par un groupe de pression qui accuse directement ou indirectement les services de sécurité algériens (ou l’armée algérienne) d’avoir organisé les massacres de civils (Bentalha, Raïs, Relizane, etc.). Cette polémique a pris un tournant avec la publication de La sale guerre par un ancien officier de l’armée, Habib Souaïdia. Beaucoup d’intellectuels et de personnalités algériennes ont pris position pour ou contre.

ALN Armée de Libération Nationale. Branche armée du FLN entre 1954 et 1962.

ANP Armée Populaire Nationale. Armée algérienne.

ANR Alliance Nationale Républicaine. Parti démocrate fondé par Rédha Malek en 1998.

APC Assemblée Populaire Communale. Conseil communal en Algérie présidé par un président qui joue le rôle de maire

APW Assemblée Populaire de Wilaya. Conseil régional en Algérie.

Association des Ulémas Musulmans Association fondée par Abdelhamid Ibn Bâdîs, figure du réformisme algérien, dont le but est l’enseignement de la langue arabe, la défense de « la personnalité musulmane » de l’Algérie et la lutte contre les « inventions blâmables » (bida’) de l’islam populaire. L’association n’a jamais revendiqué l’indépendance.

CNSA Comité National pour la Sauvegarde de l’Algérie. Comité constitué au lendemains de la victoire du FIS aux élections de décembre 1991. Il appela à l’annulation du processus électoral.

DRS Direction de Renseignements et de Recherche. Services de renseignements algériens. Ils sont impliqués dans la lutte « anti-terroriste » (contre les islamistes armés) et accusés par les organisations humanitaires internationales au minimum de torture et de transgressions des droits humains, au maximum de massacres de civils. Ils se sont pris dans la tourmente du « Qui-tue-qui ».

FFS Front des Forces Socialistes. Parti démocrate. Le plus ancien des partis d’opposition algériens. Fondé par Hocine Aït Ahmed, leader de la Révolution algérienne d’origine kabyle. Le FFS vécut dans la clandestinité et l’exil, tout comme son chef jusqu’au 1988. Après le retour en Algérie d’Aït Ahmed en 1989, le parti s’oppose à l’arrêt du processus électoral et prend position dans la polémique du « Qui tue qui ? » en accusant l’armée. Il dénonce la constitution de « milices » et l’armement de civils (pour contrer les islamistes armés). Il s’insurge contre le « pardon » de Boutéflika et dénonce une « auto-amnestie ».

FLN 
Front de Libération Nationale. Parti nationaliste algérien ayant conduit la guerre de libération nationale de 1954 à 1962. Après l’indépendance, il se transforme en parti unique et engage l’Algérie dans le socialisme. Il devient le symbole du « système », c’à d du pouvoir en général.

HCE 
Haut Comité d’Etat. Instance collective mise en place après la démission de Chadli pour assurer la présidence de l’Algérie. Elle a dirigé le pays jusqu’à l’élection de Liamine Zeroual comme président.

Hidjra wa takfîr (Exil et Excommunication) 
Secte ou mouvance islamiste radicale fondée par Choukri Mustapha en 1969 en Egypte. Elle se propage de nos jours parmi les « Arabes Afghans » à travers le monde musulman. Dans sa vision, la société où vit ce groupe est considérée comme corrompue, impie et païenne, c’est pourquoi il préconise l’Exil vers des lieux inhabités pour former une communauté « authentiquement musulmane ». Son idéologie extrémiste légitime l’exécution d’autres musulmans après avoir décrété leur « mécréance » ou leur impiété. Les auteurs des massacres de civils sont réputés appartenir à cette mouvance. 

LADH 
Ligue Algérienne des Droits de l’Homme.

Majliss
Echoura Conseil Consultatif. C’est la plus haute instance du Front Islamique du Salut. Les leaders Madani et Benhadj ne sont théoriquement que les porte-paroles de cette instance, à laquelle revient le pouvoir de prendre toutes les décisions.

MCB 
Mouvement Culturel Berbère. Mouvement ayant porté pendant très longtemps la revendication culturelle et linguistique kabyle (reconnaissance de la langue kabyle, etc.). La réapparition sur la scène politique algérienne du FFS et la naissance du RCD, tous deux partis démocrates à fortes assises sociales kabyles, a relégué le MCB au second plan, pour ne pas dire qu’il est évincé par eux.

MIA 
Il y’en a deux. Le premier Mouvement Islamique Armé est fondé par l’islamiste Mustapha Bouyali qui a proclamé le djihad contre l’Etat Algérien entre 1982 et 1987. Le second est une recréation du premier en 1992 par des rescapés du mouvement de Bouyali. Son chef était Mansouri Méliani.

MSP, ancien Hamas  
Mouvement de la Société pour la Paix. Association devenue parti politique islamiste. Fondé par le leader des frères musulmans algériens Mahfoudh Nahnah. Le MSP se pose comme un concurrent du FIS même s’il se distingue de lui par une position plus internationaliste (favorable à l’ouma plutôt qu’à la nation algérienne) et par un refus de la violence armée. Le MSP participera au gouvernement.

PAGS, Ettahadi, MDS 
Parti de l’avant-garde socialiste, Mouvement Démocratique et Social. Partis démocrates. Tous ces sigles sont la transformation d’un seul parti, celui de feu Al Hachemi Cherif. D’abord communiste, le PAGS est le seul parti à dénoncer la « supercherie » des élections de 1991. Il prend position pour l’arrêt du processus électoral et contre les islamistes (pendant et après le « qui-tue-qui ». Il dénonce le pouvoir et le FIS comme étant les deux faces d’une même médaille.

PT 
Parti des Travailleurs. Fondé par Louisa Hannoune en 1990. Ce parti soutint la grève insurrectionnelle du FIS et adopta les mêmes positions (ou presque) que le FFS dans la polémique du « qyu tue qui ? ».

RCD 
Rassemblement pour la Culture et la Démocratie. Parti démocrate. Fondé par en 1989 par un psychiatre de Tizi-Ouzou, Saïd Sadi, issu du Mouvement Culturel Berbère. Il milite autant pour la démocratie que pour la laïcité et la reconnaissance des cultures populaires. Il appelle à l’interruption du processus électoral en 1991, prend position contre les « qui tue quistes » en accusant les islamistes de l’ensemble les massacres. Il appelle à la constitution de « groupes d’auto-défense » armés par l’Etat pour résister aux incursions des islamistes armés. Il participe à l’élection présidentielle de Zeroual et s’insurge contre le « pardon » de Bouteflika.

Taghout
 Tyran. Figure qui symbolise pour les islamistes le pouvoir, impie, puissant, injuste et persécuteur. L’exemple coranique par excellence est le Pharaon.

UGTA 
Union Générale des Travailleurs Algériens. Puissante centrale syndicale algérienne. Malgré son ralliement sur les positions politiques du pouvoir, ce syndicat jouit d’un prestige au sein de la population active, sans parce qu’il a longtemps porté les revendications économiques du salariat.

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NOTES :



[1] De plus, la vision qui voit en l’Armée une protectrice (à la turque) de la laïcité est totalement erronée, vu qu’il n’y a pas de « culture kémaliste » dans le nationalisme algérien (alors qu’il y a bien une culture « bâdissienne »), et vu qu’une bonne partie des Généraux sont des Hadjs.



[2] Cette expression de « coup d’état constitutionnel » a l’avantage de synthétiser deux positions politiques : celle qui interprète le processus de mise en place du HCE comme un « coup d’état » et celle qui y voit une démarche légitime rendue nécessaire par la démission de Chadli.

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           Pour lire la première partie (cliquer ici)

  • Posté par Naravas à 21:40 - CONNAISSANCE DE L'ISLAMISME FONDAMENTALISTE - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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